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Université Néolibérale

Austérité, sélection, élitisme : le plan de Macron pour casser l’université publique

Précarité record, étudiants sans affectation,... l'université publique est plus que jamais en crise en cette rentrée. Mais Macron ne compte pas s'arrêter là, a annoncé de nouvelles coupes budgétaires et menace de supprimer des filières. Tout un projet pour accélérer l'université néolibérale et la rapprocher des besoins des entreprises.

Simon Derrerof

25 septembre 2023

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Austérité, sélection, élitisme : le plan de Macron pour casser l'université publique

Emmanuel Macron lors d’une interview pour Hugo Décrypte le 4 septembre.

Une rentrée universitaire marquée par une sélection et précarité record

Comme chaque année, la rentrée universitaire est marquée par une forte sélection sociale. Aux habituels recalés de ParcoursSup, qui étaient au moins 84 000 en juillet dernier, s’ajoutent en effet les victimes du nouveau dispostif Trouve Mon Master. Une sélection toujours plus forte donc, et qui se fait dès le plus jeune âge, avec à la mi-septembre plus de 13500 jeunes qui se retrouvaient sans affectation pour entrer au lycée. En ce sens, des rassemblements pour l’inscription des étudiants sans-fac étaient organisés ce 19 septembre dans plusieurs villes, à l’appel de nombreuses organisations.

Cette rentrée où des milliers de jeunes se retrouvent sans université coïncide aussi avec une aggravation de la misère étudiante. Plusieurs enquêtes sorties par l’association COP1 révèlent une situation particulièrement dramatique avec un étudiant sur deux qui saute un repas, ne se chauffera pas cet hiver, ne se soigne pas, auquel s’ajoute une crise du logement que nous évoquions il y a peu. Avec des conditions de vie à ce point dégradées pour les étudiants précaires, on ne peut qu’imaginer leurs difficultés pour suivre leurs études, les plaçant dès lors en première ligne face au renforcement de la pression scolaire et de la sélection.

Pas d’allocation étudiante en vue : Macron déterminé à attaquer la jeunesse sans concessions

Une situation de précarité généralisée qui alarme jusqu’aux présidences d’université. Une tribune publiée dans Le Monde le 19 septembre dernier par quatorze présidents d’université, notamment de facs très sélectives comme Paris 1, Sorbonne Université ou Paris-Cité, demandent la mise en place d’une « allocation d’études pour tous les étudiants » pour « les libérer d’un fardeau qui affecte tant leur réussite que leur santé ». Par ces déclarations, ces présidences pourtant directement responsables de la sélection et qui mettent en place un tri social qui affecte en premier lieu les étudiants précaires, cherchent ainsi à incarner une opposition à la politique du gouvernement en demandent à l’Etat une allocation minimale, qu’ils envisagent autour de 800 euros, bien en-deçà donc du seuil de pauvreté. S’il n’y a rien attendre de ces présidences, qui lorsque s’expriment des mouvements de contestation estudiantins n’hésitent pas à les réprimer, comme à Paris 1 ou au Mirail deux présidences signataires de la tribune- il faut comprendre cette demande d’allocation autant comme l’expression d’un isolement du gouvernement dans sa politique de précarisation des étudiants que comme un souhait de prévenir des expressions de colère de la jeunesse que la précarité pourrait attiser.

La réponse de la macronie ne s’est pas fait attendre : la ministre Sylvie Retailleau a accordé une fin de non recevoir, estimant que ce ne serait pas "une solution efficace". Un rejet de la main tendue par les présidences d’université qui indique la détermination du gouvernement pour mener ces attaques contre la jeunesse. Dans un contexte de précarité étudiante forte et alors que Macron ouvrait la voie l’année dernière à l’augmentation des frais d’inscription, le message est clair : pour faire des études il faut avoir des moyens.

En parallèle, après la la loi ORE sur Parcoursup puis TrouverMonMaster, Macron et ses ministres envisagent une nouvelle série d’attaques contre l’université publique. En effet, la rentrée universitaire a été marquée d’une part par des menaces de coupe budgétaire et de l’autre par des déclarations gouvernementales dessinant des réformes d’ampleur de l’université. Dans les deux cas, ces décisions auront pour conséquence une augmentation toujours plus importante de la sélection.

Des annonces d’austérité pour toujours plus restreindre l’accès à l’université

Le gouvernement a en effet été clair en cette rentrée : il prépare une nouvelle cure d’austérité pour les facs. Le 8 septembre dernier, Sylvie Retailleau, ministre de l’enseignement supérieur annonçait aux présidences d’université la recherche d’un milliard d’euro dans les budgets, pour contribuer à l’effort de réduction de la dette. Ces annonces suivaient alors l’invitation faite aux universités de se serrer la ceinture, adressée par Macron quelques jours plus tôt sur le plateau de d’Hugo Décrypte. Pour accompagner sa menace de nouvelles coupes budgétaires, il a alerté sur un prétendu « gachis collectif » d’argent dans les universités, les sommant de faire « mieux, beaucoup mieux » avec le budget « dont elles disposent ».

Des déclarations qui ont agacé jusqu’aux directions des administrations universitaires, en témoigne la réponse dans Le Monde du président de France Université, le regroupement des dirigeants d’établissements d’enseignement supérieur. De fait, les annonces de Macron sont en décalage complet avec la réalité et la sous-dotation des universités : chaque étudiant a en effet en tête les bâtiments vétustes, le manque de chauffage l’hiver, les personnels en sous-effectifs, le recours massif à des contractuels et travailleurs précaires qui domine à l’université. Surtout, ces annonces cyniques servent à appuyer la menace de nouvelles restrictions de places, conséquence du recul d’argent alloué aux universités. Alors que le nombre d’étudiants sans affectation atteint des records, le gouvernement entend accélérer la casse de l’université.

Des facs "d’élites" dans les grandes villes et des facs de seconde zone dans les plus petites : un nouveau saut dans l’université néolibérale ?

Ces menaces sur les coupes budgétaires s’accompagnent en effet de déclarations gouvernementales dessinant des réformes d’ampleur de l’enseignement supérieur. Autre annonce de la rentrée, le 4 septembre dernier, dans une interview donnée à Hugo Décrypte Emmanuel Macron évoquait la nécessité de transformer le modèle universitaire : « On doit avoir le courage de dire : ’On ne laisse pas ouvertes ces formations parce qu’on a des profs sur ces formations, ce qui est un peu le cas parfois. Mais plutôt : ’Est-ce que cette formation permet de former des jeunes et de leur fournir un emploi ?’ . Une ligne reprise par Sylvie Retailleau dans Libération qui défend : « la nécessité d’avoir une offre de formation pilotée et vivante. On le fait déjà mais il faut passer la vitesse supérieure. On développe les taux d’insertion avec Insersup en collaboration avec le ministère du Travail. Donc on aura les vrais taux d’insertion ».

Des annonces qui reprennent des éléments du programme de Macron lors de la dernière présidentielle, que nous analysions dans nos colonnes à l’époque : Macron promet ainsi que « les universités ne devront plus seulement garantir l’accueil des étudiants dans une formation, mais garantir l’orientation des jeunes vers l’emploi. » Il insiste : « En somme, elle [l’université] doit devenir plus efficacement professionnalisante car on ne peut pas se satisfaire de l’échec de nos étudiants dans les premiers cycles, ni du taux de chômage trop élevé des jeunes qui sortent de certaines filières universitaires ». Pour avancer dans l’instauration d’une université d’élite, Macron veut ainsi imposer des filières de secondes zones, comme il l’expliquait en 2022 « Il nous faudra donc aussi ouvrir plus de places dans certaines filières, notamment des filières courtes et professionnalisantes en apprentissage ou en alternance, ne serait-ce que pour éviter que les titulaires de bac pro en soient refoulés et échouent parfois dans des filières générales, d’autant que ces filières offrent à bien des talents la possibilité de s’épanouir et à bien des ambitions d’excellence de se réaliser. »

Début septembre, le président a ainsi précisé son projet initial sur le plateau d’Hugo Décrypte. Il a appelé à la mise en place de formations différentes selon le fait que les universités seraient placés dans des grandes ou petites villes, en demandant à ce que les « universités des villes périphériques mettent en place des formations plus diplômantes et plus courtes ». Pour faire clair, le projet est de faire des universités des grandes villes des universités d’élites et pour les autres faire des universités de seconde zone, répondant directement aux besoin des entreprises localement . Ce qui signifierait la distinction entre d’une part des universités d’élite qui fonctionneraient de plus en plus sur le modèle des grandes écoles afin de truster les premières places des classements internationaux, et de l’autre la multiplication de formations courtes et professionnalisantes en lien avec les besoins du marché et des entreprises locales, en main d’œuvre qualifié, comme c’est déjà le cas dans les IUT ou les BTS.

Certaines universités anticipent déjà sur les annonces de Macron

Si ce projet reste pour l’instant à l’état de déclarations, certaines universités en proposent un avant-goût, et ont anticipé la demande gouvernementale de couper les budgets. C’est notamment le cas à l’université Paris-Cité, vitrine de l’enseignement supérieur sauce Macron, l’université a annoncé une coupe de 30 millions d’euros tout en exigeant de ses trois facultés ( Santé, Sciences et Sociétés-Humanités) une réduction de 20% de leur budget hors masse salariale. Une décision catastrophique qui risque très probablement d’entrainer des suppression d’emplois, comme nous le raconte Lucia Mirabel, élue Poing Levé au sein de l’université : «  Avec ces baisses de budget, les formations n’auront que deux choix : supprimer des emplois et réduire les capacités d’accueil, ou se faire financer par le privé et renoncer à un savoir libre et ouvert à tous. Dans tout les cas cela va renforcer la sélection de manière dramatique. Ce que la présidence nous propose en réalité c’est qu’elle va continuer à fermer les portes de l’Université, de supprimer des places et des emplois, et de nous soumettre toujours plus au privé. Ils prétendent pourtant vouloir préserver les emplois à tout prix mais en même temps ils encouragent les composantes à économiser sur la masse salariale, alors que les personnels sont déjà largement en sous-effectifs, Il va y avoir des conséquences dramatiques ».

Le cas de l’université Paris-Cité n’est pas isolée, les universités de Reims, de Toulouse 3 connaissent également des baisses de budgets depuis plusieurs années. De la même façon, l’Universite de Lille avait par exemple adopté un déficit de 37,5 millions d’euros l’année dernière. Les économistes Thomas Piketty et Lucas Chancel montrent ainsi que depuis le début des deux quinquennats de Macron le budget par étudiant a baissé de plus de 15%. Ainsi, ces coupes budgétaires vont encore réduire le nombre de place à l’université et donc accroître la sélection sociale, mais cela va aussi de fait réduire le nombre d’enseignants, de personnels et risque d’entraîner la fermeture de formations.

Face au projet de Macron, il faut se battre pour une université ouverte à toutes et tous

Si cette année on compte déjà des dizaines de milliers d’étudiants laissés pour compte par Parcousup ou TrouverMonMaster, la situation risque d’aller en s’accentuant, tant les attaques prévues par le gouvernement contre l’université devraient provoquer un accroissement de la sélection.

Cette rentrée universitaire semble en effet annoncer une relance du projet chère à la macronie d’une université néolibérale et pro-patronale. Il ne s’agit plus seulement de fermer les rangs de l’université aux enfants d’ouvriers, aux enfants des quartiers populaires ou encore aux étrangers, qui ont été les premiers visés par la série de réforme du premier quinquennat Macron, de Bienvenue en France à la loi ORE, l’enjeu pour la bourgeoisie est de construire un enseignement supérieur avec d’une part des universités d’élite et rentables destinés à truster les premières places sur les classements internationaux et de l’autre des universités professionnalisantes pour les plus précaires.

Face au tri social qui chaque année laisse plusieurs dizaines de milliers de jeunes sur le carreau, l’enjeu est de se battre pour une université où chaque lycéen qui obtient le Bac peut s’inscrire gratuitement dans la filière de son choix. Mais revendiquer une université véritablement ouverte à tous suppose de se battre pour un revenu étudiant à hauteur du SMIC, indexé sur l’inflation et financé par un impôt sur les grandes fortunes, pour permettre à chacun de réaliser ses études dans des conditions matérielles décentes. Enfin, il s’agit de revendiquer une hausse des moyens de l’enseignement supérieur pour embaucher massivement du personnel titularisé, rénover et investir dans de nouvelles infrastructures adaptées, mais aussi financer massivement la recherche.


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