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Couvre-feu : Macron impose un saut répressif pour masquer l’échec de sa gestion sanitaire

Hier soir, Emmanuel Macron a assumé un tournant répressif en annonçant l’instauration d’un couvre-feu. Une mesure autoritaire qui cache mal l’échec d’une gestion sanitaire erratique. Une stratégie qui, en plus de ne tirer aucun bilan de la première vague, a participé à la circulation accélérée du virus pendant l’été. Loin de « contrôler » le virus, le gouvernement a choisi : la reprise économique au détriment de notre santé.

mercredi 14 octobre

Crédit photo :capture d’écran HuffingtonPost

Face à la reprise de l’épidémie, Macron affiche un tournant répressif pour masquer son bilan

Pour cette allocution en forme d’interview, Emmanuel Macron n’a pas choisi les termes au hasard. En décidant d’un « couvre-feu », le chef de l’Etat a opté pour assumer une reprise en main autoritaire de la crise sanitaire. Rompant avec sa gestion erratique, Macron a cherché à reprendre la main, imposant par la même une gestion au long cours d’une épidémie privilégiant le travail, l’économie, sur la vie sociale.

Tout au long de son interview, le Président a cherché à masquer la gestion catastrophique de la crise sanitaire. « Nous n’avons pas perdu le contrôle, nous sommes dans une situation qui est préoccupante et qui justifie que nous ne soyons ni inactifs ni dans la panique » a ainsi insisté Emmanuel Macron. Cherchant à éluder un déconfinement express qui a tout sauf permis de « contrôler » le virus, le chef de l’Etat a cherché à faire porter sur des conditions objectives la reprise de l’épidémie, citant pêle-mêle l’Allemagne, l’Espagne où les Pays-Bas, en exemple de ces pays où « ça remonte », et oubliant soigneusement de citer l’Italie. Une manière comme une autre de masquer son propre bilan.

Face à cette dynamique, l’annonce centrale réside évidemment dans le choix du couvre-feu. A partir de samedi minuit, les habitants de huit métropoles (Rouen, Lille, Paris, Toulouse, Lyon, Aix-Marseille, Saint-Etienne) verront leur liberté de circulation drastiquement restreinte. De 21h à 6h du matin il leur sera impossible de circuler librement, et ce pour une durée de 4 semaines minimum que le gouvernement entend bien prolonger jusqu’à 6 semaines. Comme pour le confinement, cette attaque contre les droits démocratiques ira de pair avec « des amendes et des contrôles ».

Une méthode autoritaire, inspirée de sa gestion coloniale du confinement en Guyane, dont l’emploi constitue un véritable saut répressif mais que Macron a décidé d’assumer totalement, n’hésitant pas à reprendre à son compte le terme même de « couvre-feu », au caractère martial très marqué. Alors que nombre de journalistes pensaient que le Président chercherait à le masquer derrière des paraphrases telles que « confinement nocturne », Macron fait un choix lexical qui, loin d’être anodin, exprime sa volonté de s’afficher en chef d’un Etat fort, à la manœuvre pour interrompre la reprise d’une épidémie qu’il a pourtant largement laissé circuler et s’étendre.

Pas de moyens pour l’hôpital, les facs, les écoles et les transports, et une liberté totale pour les entreprises

Sur le terrain répressif, le gouvernement opère donc un tournant et un saut, affichant par là une rupture par rapport au mode de gestion erratique qui a caractérisé les semaines précédentes. Pour cela, Macron n’a pas hésité à mentir, expliquant que les « les contacts privés » seraient « les contacts les plus dangereux », là où les chiffres de Santé Publique France rappelaient le 7 octobre que, si les clusters ne représentent pas l’ensemble des cas de contaminations, le milieu familial élargi représente 6,4% des clusters en cours d’investigation et les événements publics ou privés 10,4% contre 25% pour les entreprises, 21,2% pour le milieu scolaire et universitaire et 11,3% pour les hôpitaux.

Evidemment, sur ces terrains qui constituent aujourd’hui les principaux vecteurs de l’épidémie, Emmanuel Macron a gardé le silence. Ainsi, la question des écoles et des universités n’a pas été évoquée, pas plus que les transports. Pour ce qui est des entreprises, le Président de la République a affiché une extrême prudence, refusant d’envisager la généralisation du télétravail, quand cela est possible, dans un argumentaire qui traduit bien l’asymétrie de sa méthode. « Travailler c’est un collectif. Il faut faire attention, le télétravail c’est un outil quand on l’utilise intelligemment, que c’est flexible, individualisé. Si c’est une règle nationale… parfois on réisole les gens. (…) Il faut du bon sens, on a besoin que les entreprises fonctionnent, elles ont besoin d’avoir de la présence au travail. » Alors que des millions de personnes s’apprêtent à faire face à un couvre-feu qui s’imposera de façon répressive, le gouvernement tient à laisser toute liberté aux entreprises pour leur fonctionnement. Un choix surprenant, mais qui pourrait tenir au danger perçu par le gouvernement d’une opposition entre « cadres en télétravail » et « ouvriers » sur le terrain qui a alimenté un fort sentiment de classe au moment du confinement.

A l’inverse, pour ce qui est de l’hôpital, l’école, les universités, ou les transports, le silence de Macron résonne comme une décision claire, celle de ne surtout pas augmenter les moyens, en laissant les travailleurs et usagers faire face à l’épidémie pour mieux maintenir à tout prix les activités productives. « Travaille, étudie, soigne, va au boulot, et ferme ta gueule », voilà comment on pourrait résumer le nouveau leimotiv du gouvernement.

« Redevenir une nation » ? Le rêve de Macron et la réalité de la crise

Evidemment, si, interrogé sur les « raisons d’espérer » par Gilles Bouleau, Macron a évoqué le bonheur d’« apprendre à redevenir une nation », il est peu probable que la population l’entende de cette oreille. A commencer par les jeunes et les pauvres, auxquels le gouvernement s’est adressé en évoquant des « réponses » à venir pour faire face à l’explosion de la pauvreté et de la précarité et en annonçant d’ores et déjà « une aide exceptionnelle pendant les 6 semaines qui viennent de 150 euros plus 100 euros par enfant » pour les allocataires du RSA et des APL. Une réponse bien légère à la situation dramatique causée par la crise et le chômage qui frappent en premier lieu les précaires.

De même, la colère va gronder du côté des millions de travailleurs qui vont devoir faire face à la violence d’un « métro – boulot – dodo » radical, privé de toute vie sociale et loisir. Dans une situation marquée par l’incertitude économique, les licenciements, les attaques contre les droits des salariés, le retour à une forme de confinement répressif partiel pour faire face à une épidémie dont la reprise est de la responsabilité du gouvernement pourrait susciter la révolte, à l’image des mobilisations ouvrières dans l’industrie et les services qui ont marqué le confinement.

Enfin, face à un choix clair de Macron à mettre la priorité sur l’économie, surtout celle du maintien de l’activité du grand capital, c’est du côté des petits patrons de bars et de restaurant que la colère pourrait également être forte. Cherchant à calmer celle-ci, le gouvernement a tenu à remettre sur la table le chômage partiel et l’étalement des charges, tout en promettant des solutions locales. Si la tentation à défendre la « liberté de travailler » est très forte parmi des secteurs du petit patronat, les véritables responsables de cette situation sont à chercher du côté d’un gouvernement qui sert le grand capital d’une main de maître. Ce sont les travailleurs précaires, serveurs, employés de restaurations qui seront en première ligne.

Loin de « faire nation », le coronavirus a au contraire fait ressurgir des fractures profondes, qui pourraient être le terreau de grands épisodes de lutte de classe. Une situation que le gouvernement a en tête en choisissant une méthode répressive, qui s’inscrit par ailleurs dans une offensive sécuritaire plus large. Symbole de celle-ci, alors que le gouvernement a annoncé hier soir la mise en place d’un couvre-feu, il concédait la veille une prime aux policiers de nuit, revendiquée de longue date par les syndicats qui seront reçus demain à l’Elysée. Priorité à l’économie, priorité à la répression, Emmanuel Macron ne cache pas son jeu, face auquel l’urgence d’une réponse des travailleurs et des opprimés se fait brûlante, autour d’une stratégie et d’un programme radical pour refuser de payer la crise économique et sanitaire.




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