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Notre classe

Exploitation du travail bénévole

Des couturières refusent de continuer à produire des masques gratuitement pour l’Etat

Le tout jeune collectif Bas les Masques regroupe des costumier.e.s et couturier.e.s indépendants, salariés ou intermittents qui participent au mouvement solidaire de confection de masques et de blouses en tissu pour pallier à la pénurie. Travaillant de manière bénévole, ils s’organisent aujourd’hui en collectif pour revendiquer une reconnaissance de leur travail et un véritable salaire. Nous avons interviewé Jackie, costumière en freelance et membre du collectif.

mercredi 29 avril

Crédits : Echo sarthois – Carine Robinault

Révolution Permanente : Comment s’est créer le collectif bas les masques ? Quels secteurs d’activité regroupez vous ?

Jackie : Dans le collectif on est couturières et costumières sous plusieurs statuts représentés : indépendants, petites entreprises, salariés. Le collectif a été créé par des professionnelles de la couture, on a toutes participé au mouvement bénévole solidaire pour la confection de masque barrière qui s’est créé dans l’urgence de la situation. Des petit groupe avec des professionnels et des amateurs (pour qui la couture n’est pas leur source de revenu) se sont créés parce qu’on était de plus en plus contacté par des infirmiers, des centre de soins, des hôpitaux et des ehpad. Au début les masques c’était mieux que rien et puis c’est devenu obligatoire. Alors on a aidé, c’était les personnes en première ligne qui avaient besoin de nous.

RP : Comment avez vous commencé à produire des masques ? Étiez vous déjà en contact avec du personnel hospitalier pour leur en procurer ?

J : Le réseau solidaire s’est fait par le bouche à oreille et les réseaux sociaux. Ce sont les personnels soignants qui nous envoyaient des messages pour nous dire « je travaille dans un ehpad, on n’a pas de masques, est-ce que vous pouvez nous en faire ». Après les masques, c’est surtout les blouses qui ont commencé à manquer. Quand on voyait des médecins qui postaient des photos d’eux avec des sacs poubelles en guise de blouse, oui on a eu envie d’aider parce que c’est pas normal. Les hôpitaux nous demandaient de leur fabriquer des blouses plus que des masques. Ils sont passés par nous parce qu’il n’avaient pas le choix, et puis effectivement ça allait beaucoup plus vite de passer par le réseau solidaire. On ne les blâme pas du tout, dans l’urgence en pleine crise c’est complètement normal, ils avaient besoin de matériel pour soigner. Sauf que c’est devenu la normalité.

RP : Comment réagissez-vous face aux annonces du gouvernement concernant les commandes de masques ? Et quel est votre réaction face aux fait que le gouvernement s’appuie presque uniquement sur les bénévoles pour fournir du matériel de production aux hôpitaux et à la population ?

J : Nous au début on donnait nos tissus, nos stocks personnels qui est, pour les professionnels, notre matière première, on utilisait nos machines pour travailler et puis c’est notre savoir-faire aussi. Au bout d’un moment on a commencé à dire que c’était notre travail et qu’on n’était pas rémunéré pour le faire. Là on s’est fait insulter, on nous répondait que c’était notre devoir de le faire, qu’on devait aider la crise et les soignants. Puis ça s’est calmé parce qu’on à tous commencé à se rendre compte qu’il y avait trop de demande de bénévoles, que c’était plus possible de suivre, même les mairies recrutaient pour donner les masques que Macron a promis à tous le monde !

Les annonces du gouvernement elles sont complètement incohérentes depuis le début, je pense que tout le monde l’a bien vu. Mais pour les masques c’est quand même particulier, dès le début ils ont commandé des masques en Chine, on apprend en plus que ces masques n’arriveront que fin juin, donc ils sont inutiles. Pourtant on sait qu’il y a une usine de masque à Plaintel (Côte-d’Armor ), l’usine de fabrication des masques de la France qui a été fermée en 2018. Et là on a appris qu’ils allaient la rouvrir, on se demande pourquoi ils ont attendu un mois pour le faire !
Nous ce qu’on demande dans le communiqué c’est que l’Etat paie, qu’il fasse des vrai commandes de masque pour équiper les gens. Macron a dit que tout le monde devait en porter donc c’est un besoin sanitaire pour tout le monde et c’est l’Etat qui doit prendre ça en charge. Aujourd’hui on nous demande de le faire gratuitement !
Dans le communiqué on demande aussi que les ateliers de coutures soient réquisitionnés pour produire les masques. Aujourd’hui tous les opéras, les centres dramatiques et les théâtres Nationaux sont fermés donc les couturières fonctionnaires sont au chômage sauf qu’elles travaillent bénévolement pour produire des masques.
Il y a vraiment eu une grosse pression pour qu’on produise des masques bénévolement, c’est presque devenu normal qu’on travaille gratuitement, c’est presque devenu un dû. Et le gouvernement il nous encourage à faire nos masques toutes seules, à travailler gratuitement. Et nous quand on ne le faisait pas, on était montrées du doigt, on nous disait que c’était pas bien, qu’il fallait aider. C’est devenu presque malsain parce que le bénévolat c’est un choix et on se sentait obligées en tant que professionnelles.
Il y a des mairies qui proposait une rémunération à hauteur de 0,83€ le masque à condition de montrer des factures. On a calculé ça fait même pas un smic ! Déjà ce n’est pas légal parce que si c’est du bénévolat ce n’est pas rémunéré et en plus on te propose une sommes dérisoire.
Qu’est ce qui fait que le travail des caissiers, des éboueurs ait plus de valeur que notre travail dans la période alors qu’on est aussi utile ! Notre travail est complètement dévalorisé c’est comme si on nous disait « ce que vous faites n’a pas la valeur d’une rémunération » c’est super violent ! On voit des articles où dans le nord c’est 15 000 bénévoles : le nombre d’emplois que ça pourrait créer c’est énorme alors qu’il y a beaucoup de personne qui sont au chômage. C’est complètement incohérent.

RP : Dans quel situation se trouve les couturières pendant le confinement, où aucun magasin ni lieu de spectacle est ouvert ? Quelles sont vos inquiétudes et réactions face à l’avenir ?

J : La plus grosse inquiétude que l’on a c’est justement par rapport à cette histoire de réglementation et de norme afnor et DGA. C’est complètement incohérent, on nous dit que pour vendre des masques barrières il faut avoir une homologation. Pour faire homologuer un tissu DGA ça prend du temps et ça coûte de l’argent ! Si on n’est pas sûr d’avoir un énorme quantité de tissu, ça nous revient plus cher au final donc si on n’est pas sûr de faire une grosse quantité de masques quand on est indépendant, on ne va pas pouvoir faire cette homologation. C’est pareil pour la norme afnor, ça veut dire qu’on va privilégier les grosses industries. Nous, les petits artisans à qui on a demandé depuis un mois de faire des masques gratuitement, on se retrouve sur la paille, c’est horrible.
D’un côté le gouvernement met des normes pour vendre des masques, de l’autre il y a des messages publics qui nous disent de faire nos propres masques : « on réouvre les magasins de tissus, faites vous plaisir ». C’est complètement incohérent de dire que, d’un côté, pour avoir un masque barrière efficace il faut des normes et, de l’autre côté, tout le monde peut le faire avec n’importe quel tissu. Parce que si on regarde les dossiers afnor pour expliquer quel tissu il faut utiliser, une personne lambda elle ne va rien comprendre.
Nous si on veut vendre sans les homologations, on est d’ailleurs en train de faire des recherches pour savoir si on va pouvoir le faire, on va juste pouvoir dire que c’est un masque barrière et pas un masque barrière certifié ; et quand une personne voudra acheter un masque, elle ne va évidemment pas choisir celui qui n’est pas certifié.

RP : Les métiers de la couture sont des métiers exercés en majorité par des femmes, avec le confinement ce sont ces métiers là que l’on retrouve en première ligne. Qu’en pensez-vous ?

J : On a fait un sondage sur notre page justement et sur une centaine de personnes qui ont répondu il y a 95% de femme. C’est un métier de femmes, d’ailleurs la plupart des annonces de masques c’est « cherche couturière bénévole », ils ne prennent même pas la peine de mettre « couturier ou couturière ». Ça induit en effet qu’on cherche des femmes pour faire ce travail et ça pose évidemment le problème de la dévalorisation du travail de la femme et de son salaire. La question qu’on arrive à se poser c’est : est-ce que si ça avait été un travail d’homme il y aurait eu ce mouvement bénévole ? C’est une question de société super actuelle, c’est très intéressant même si ça fait froid dans le dos. Et puis tout les métiers qu’on voit aujourd’hui en première ligne c’est des métiers de femme, les aides soignantes, les femmes de ménages, les caissières.




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