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Analyse

Erdogan à Athènes : isolée, la Turquie tente d’apaiser les relations avec la Grèce et l’UE

Ce jeudi, le président turc Recep Tayyip Erdogan rencontrait Kyriakos Mitsotakis, le premier ministre grec pour un haut conseil de coopération gréco-turque. Après les prises de position d'Erdogan sur le massacre des Palestiniens à Gaza qui l'ont isolé, la Turquie veut apaiser les relations entre les deux pays et avec l'UE.

Irène Karalis

7 décembre 2023

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Erdogan à Athènes : isolée, la Turquie tente d'apaiser les relations avec la Grèce et l'UE

Ce jeudi, à l’occasion du haut conseil de coopération gréco-turque, Recep Tayyip Erdogan rencontrait Kyriakos Mitsotakis à l’occasion de sa première visite en Grèce depuis 2017, la volonté affichée des deux pays étant d’apaiser les relations entre eux. Erdogan a ainsi expliqué qu’il était prêt à ouvrir « un nouveau chapitre » dans les relations entre ces « deux pays voisins qui partagent la même mer, le même climat, la même géographie », affichant sa volonté de vouloir construire un dialogue fondé sur des « principes win-win » et signer une déclaration « de bon voisinage ». Fin septembre, tout en rappelant les « grands différends territoriaux » qui opposent les deux pays, Kyriakos Mitsotakis s’était dit enclin à « trouver une solution sur la base du droit international ».

Cette rencontre s’inscrit dans un contexte où les deux pays, qui ont frôlé à plusieurs reprises le conflit armé, ont tous les deux intérêts à apaiser les tensions. Ian Lesser, vice-président du German Marshall Fund of the United States, explique ainsi au Guardian que « les exigences en matière de dépenses de défense liées à des relations tendues sont très élevées » et que « la Turquie a d’autres défis à relever en mer noire et avec l’OTAN. Elle souhaite stabiliser ses relations avec Washington et Bruxelles par l’intermédiaire de la Grèce et de la détente dans la mer Égée. » Mais cette tentative d’apaiser les relations entre les deux pays ne résout pas les contradictions de fond. De même que l’apaisement affiché est loin de mettre fin à la surenchère militaire en mer Méditerranée orientale.

Une rencontre qui ne règle pas le conflit historique entre la Grèce et la Turquie

Cette rencontre s’inscrit dans un apaisement des relations entre les deux pays depuis quelques mois, depuis que la Grèce a envoyé de l’aide à la Turquie après le tremblement de terre qui a secoué le pays et tué au moins 50 000 personnes en février dernier. Les deux pays devraient, à l’issue de la rencontre de ce jeudi, signer une vingtaine d’accords sur la pollution en mer Égée, le tourisme, les fouilles archéologiques et la mise en place d’un officier de liaison sur les questions migratoires. Pour Maria Gavouneli, professeure de droit international à l’université d’Athènes et directrice du centre Eliamep, interrogée par le magazine Marianne, ces questions sont relativement mineures, et les deux dirigeants se sont accordés pour ne pas aborder les problèmes de fond : « Les sujets de désaccord ne seront pas abordés pour ne pas créer un désarroi », explique-t-elle. Cengiz Aktar, professeur de sciences politiques à l’Université d’Athènes explique dans le même sens que « tous les problèmes fondamentaux et structurels ne peuvent être résolus dans cette structure bilatérale. »

En effet, ce rapprochement de surface ne règle pas les différends de fond historiques entre les deux pays sur le statut des îles de la mer Égée, les frontières maritimes, les ressources en hydrocarbures en Méditerranée, les réfugiés qui traversent leurs frontières ou encore Chypre. Depuis 2017, Erdogan souhaite une révision du Traité de Lausanne signé en 1923 après la guerre gréco-turque et qui délimite les frontières entre la Grèce et la Turquie. En 2020, la Grèce et la Turquie ont ainsi été au bord d’un nouveau conflit armé, quand la Turquie a envoyé des navires dans les eaux méditerranéennes disputées avec la Grèce pour explorer des hydrocarbures tout juste découverts et dont la valeur était estimée à 400 milliards de dollars sur 25 ans. En 2022, Erdogan a accusé la Grèce d’« occuper » les îles de la mer Égée et a menacé la Grèce, expliquant : « Nous pourrions arriver soudainement une nuit. »

Si les deux pays affichent leur volonté de se rapprocher, la rencontre de ce jeudi n’aura pas résolu la question territoriale. Dans le même sens, des tensions importantes traversent les deux pays sur la question migratoire, alors que la Grèce a accusé à plusieurs reprises la Turquie d’avoir poussé des réfugiés vers son territoire pour faire pression sur l’Union Européenne qui avait promis une aide financière à la Turquie pour qu’elle prenne en charge des réfugiés syriens.

En revanche parmi les 15 accords, la question migratoire cristallise les principaux enjeux de cette rencontre. L’UE entend en effet durcir encore sa politique migratoire mortifère et compte notamment sur un renforcement des accords avec les pays où est externalisés la gestion répressive des migrations, à l’image de la Turquie. En ce sens, Mitsotakis s’est félicité des « avancées » en matière de refoulement des migrations : « Nous avons une bien meilleure coopération en matière d’immigration qui doit être (encore) améliorée », a-t-il revendiqué, avant de préciser « que les départs de migrants en quête d’asile dans l’Union européenne des côtes turques avaient diminué de manière significative récemment », indique Le Temps. Selon le média grec Prin, l’accord prévoit ainsi « une action conjointe de la police et des garde-côtes des deux pays, dont les agents seront postés des deux côtés [de la frontière] afin de "fermer la voie" aux réfugiés ».

Une rencontre pour témoigner de la bonne volonté de la Turquie vis à vis de l’Occident

Pour la Turquie, le réchauffement des relations avec la Grèce répond surtout aux contradictions que traverse la Turquie. Avec la guerre en Ukraine, la Turquie a cherché à se repositionner sur le plan géopolitique après son isolement à la suite de son achat de missiles S-400 à la Russie. C’est dans ce sens qu’Erdogan a tout fait pour retarder l’intégration de la Finlande et de la Suède dans l’OTAN, afin d’obtenir le plus de concessions possibles de la part du pays scandinave et des pays de l’OTAN. En effet, après l’éclatement de la guerre en Ukraine, la Turquie a joué un rôle de courtier et d’intermédiaire entre la Russie, l’OTAN et l’Ukraine, en plus d’avoir un rôle essentiel sur le plan militaire grâce à son contrôle de la mer Noire. Si dans le même temps, la Turquie a conservé ses relations avec la Russie et refusé d’appliquer les sanctions occidentales en raison de sa dépendance sur le plan énergétique, cette place de choix lui a permis de négocier des concessions qui lui soient utiles sur le plan national. Pour Erdogan, cette politique aura été fructueuse. Le premier ministre turc a en premier lieu utilisé la candidature de la Suède pour avancer dans son offensive contre les militants kurdes, en particulier le PKK, en lutte contre le gouvernement réactionnaire turc dans le Kurdistan depuis 1984. Pour Erdogan, cette politique d’oppression du peuple kurde a en effet une importance centrale dans le déploiement de la puissance de la Turquie dans la région.

Mais ces derniers mois, la Turquie est de plus en plus isolée. Elle fait en effet l’objet d’un examen pour avoir potentiellement aidé la Russie à contourner les sanctions occidentales, et subit une pression de la part de l’Union Européenne l’aider à lutter contre le contournement de ces sanctions. De plus, à rebours des tentatives d’Erdogan de se positionner comme médiateur dans le conflit, la situation en Palestine a accentué cet isolement : pressurisé par la base de son parti et par le sentiment pro-palestinien important au sein de la population turque, Erdogan a accusé l’Occident d’être « le principal coupable des massacres à Gaza », refusant de qualifier le Hamas d’organisation terroriste, préférant le qualifier de « groupe de combattants de la liberté luttant pour protéger leur peuple ». Des sanctions ont également été prises par le Trésor américain contre une douzaine d’entreprises turques soupçonnées d’avoir aidé la Russie à contourner les sanctions occidentales et d’avoir des liens avec le Hamas.

Cet isolement intervient alors que les négociations pour l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne à laquelle elle est candidate depuis 1999 sont au point mort depuis 2018. Un isolement que Nacho Sanchez Amor, le rapporteur sur la Turquie au Parlement européen, a résumé ce mercredi, leur lançant : « Votre seul véritable ami est l’Azerbaïdjan » et expliquant : « « Nous attendons un nouveau ton et des signes de réengagement de la part de la Turquie. »

C’est dans ce contexte que la Turquie cherche à envoyer des signaux forts à l’Union Européenne en améliorant ses relations avec la Grèce. Mais cet apaisement des tensions ne résout pas les contradictions de fond, et la rivalité historique entre les deux pays ne risque pas de disparaître de sitôt.


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