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Palestine

Israël exécute un général iranien : retour sur une semaine d’escalade au Moyen-Orient

Après des frappes américaines en Irak et des attaques du Hezbollah et des rebelles houthis, Israël a exécuté Razi Moussavi, mercredi 27 décembre, le général iranien en charge de la coordination des factions pro-iraniennes dans la région. Alors que les engagements se multiplient depuis le 25 décembre, les conditions d’une escalade régionale se précisent.

Enzo Tresso

27 décembre 2023

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Israël exécute un général iranien : retour sur une semaine d'escalade au Moyen-Orient

Crédit photo : Razi Moussavi

Israël a assassiné, mercredi 27 décembre, le général de brigade iranien Razi Moussavi à la suite de l’explosion de trois missiles sur une ferme, au sud de Damas. Chargé de la coordination des différentes branches du Hezbollah au Liban et en Irak, membres de « l’Axe de la résistance » construit par l’Iran, Moussavi était l’un des plus hauts gradés des Gardiens de la révolution et une figure historique du régime iranien. Alors que les affrontements à la frontière libanaise se multiplient, après les frappes du Hezbollah sur l’Eglise d’Iqrit, que les Etats-Unis bombardent des bases appartenant à des groupes pro-iraniens en Irak et que les rebelles houthistes ont pris d’assaut un navire commercial affilié à Israël, et si les différents belligérants semblent pour l’heure toujours vouloir éviter une escalade régionale, les conditions de réalisation d’un tel scénario se précisent. L’attaque israélienne s’inscrit, de ce point de vue, dans la continuité d’une intensification des tensions régionales et d’une multiplication des engagements de basse intensité avec diverses factions pro-iraniennes, depuis le 25 décembre, au Liban, en Syrie, au Yémen et en Irak.

Depuis le 7 octobre, l’Iran a accordé une autonomie tactique relative aux différents mouvements qu’il appuie financièrement et militairement, comme le Hezbollah libanais, les rebelles houthistes au Yémen et Kataeb Hezbollah en Irak et en Syrie. Composant une ligne de front discontinue, connue sous le nom de l’Axe de la résistance (mihwar al-muqāwamah), ces mouvements pro-iraniens ont amplifié leurs actions contre l’Etat israélien et les forces de l’impérialisme états-unien. Multipliant les engagements de basse ou de très basse intensité, les dernières actions de ces groupes affiliés ne témoignent pas d’un niveau élevé de synchronisation. S’ils tirent prétexte de l’opération génocidaire entreprise par l’Etat colonial israélien dans la bande de Gaza et prétendent agir en solidarité avec la résistance palestinienne, leurs actions s’inscrivent dans un horizon stratégique plus étroit. L’offensive de ces différents groupes vise avant tout à gagner en légitimité populaire et à peser sur la scène géopolitique régionale, en ayant recours à un discours populiste qui confond antisionisme et antisémitisme – le slogan des houthistes dit expressément « Malédiction sur les Juifs » –, contribuant à la confusion entretenue par l’État d’Israël et ses alliés impérialistes pour nier la nature coloniale du conflit en cours. Toutefois, l’intensification récente des attaques et les ripostes israéliennes et étatsuniennes menacent de déstabiliser encore davantage la situation et d’étendre le conflit à la région tout entière.

Alors que les troupes étatsuniennes ont été confrontées à une centaine d’attaques en Irak et en Syrie depuis le 7 Octobre, Biden a autorisé, lundi 25 décembre, une série de frappes contre des positions tenues par la branche irakienne du Hezbollah après une attaque au drone explosif qui a blessé trois soldats. De l’autre côté, les militants des Kataeb Hezbollah (« Brigades du Parti de Dieu ») se sont engagés dans de multiples escarmouches depuis le 7 octobre contre les forces états-uniennes militaires encore présentes en Syrie et en Irak au nom de la « lutte contre l’antiterrorisme ».

Le lendemain de la riposte de Washington, les rebelles houthistes ont lancé une attaque coordonnée contre Israël, ciblant un navire commercial en mer Rouge (le United) et des cibles militaires dans le Sud du pays. Le même jour, le commandement militaire régional étatsunien annonçait avoir intercepté « douze drones d’attaque, trois missiles balistiques et deux missiles de croisière dans le sud de la mer Rouge, tirés par les houthistes ». L’attaque n’a fait « aucun dégât sur les navires dans la région et aucun blessé ». Impactant les échanges maritimes régionaux, les forces impérialistes françaises, britanniques et états-uniennes ont formé une coalition provisoire en réponse à ces attaques.

Cette alliance étend la « force opérationnelle combinée » (combined task force, CTF) que les Etats-Unis dirigent depuis le Bahreïn, forte de 39 pays, et conduit actuellement sa première opération, nommée « Gardien de la prospérité ». Toutefois, un certain nombre de pays arabes membres de la CTF ne se sont pas joints à l’effort de guerre impérialiste, comme l’Egypte et l’Arabie Saoudite. Si l’Egypte, qui tire des revenus substantiels des taxes prélevées sur le passage par le Canal de Suez, entend conserver la paix avec les Houthis, l’Arabie Saoudite craint qu’un rapprochement trop évident avec les Etats-Unis ne mette en péril les négociations de paix avec le Yémen, au sortir de dix années de guerre, et ne compromette ses efforts récents pour imposer une paix de dupe entre la résistance palestinienne et l’Etat israélien. Si, pour l’heure, la perspective d’un conflit armé ouvert ne semble pas à l’ordre du jour, cette nouvelle intervention impérialiste au Moyen-Orient ne peut qu’encourager un embrasement régional dont les populations locales feront les frais et doit être dénoncée.

Dans le même temps, au Liban, la situation frontalière se dégrade continuellement. Le Hezbollah, membre important de « l’Axe de la résistance », est confronté à des bombardements toujours plus violents et toujours plus profonds au Sud. Alors qu’Israël demande l’application stricte de la résolution 1701 du Conseil de sécurité, qui prévoit la démilitarisation des territoires au Sud de la rivière Litani, et n’hésite pas à recourir à des bombardements au phosphore blanc pour créer une zone tampon chimique, le Hezbollah a lancé, mardi 26 décembre, une attaque symbolique contre l’Eglise de Sainte-Marie d’Iqrit, près de la frontière, construite sur les ruines d’un village palestinien détruit en 1951 par l’armée israélienne, le soir de Noël, pour empêcher le retour des habitants expulsés en 1948 qui avait reçu l’approbation de la Cour Suprême israélienne [1].

Si les échanges de tirs frontaliers se multiplient depuis le 7 Octobre, la dégradation continue de la situation pourrait mener à l’ouverture d’un deuxième front. Si le Hezbollah a fait l’objet d’un certain nombre de critiques au Liban en raison de sa rhétorique belliqueuse, la « tentation du deuxième front », comme l’écrit le journal libanais L’Orient le jour, pourrait s’accentuer à mesure que l’Etat hébreux et la ligne expansionniste de son gouvernement d’extrême-droite se radicalisent et gagnent le soutien des franges jusqu’alors modérées de la population israélienne [2]. Si l’affrontement à court ou moyen terme entre Israël et l’Iran est hautement improbable, la diplomatie française multiplie les initiatives pour empêcher l’élargissement du conflit au Liban. Son intervention a tout d’un défi d’équilibriste en raison des intérêts contradictoires de l’impérialisme français qui doit tenir compte du durcissement des exigences d’Israël, qui mobilise désormais la résolution 1701 comme un casus belli, en même temps que de ses intérêts impériaux au Liban. La mission française a également entamé des discussions informelles avec l’Iran pour parvenir à une voie de résolution qui, pour l’heure, cède sur l’essentiel aux revendications de l’Etat israélien.

Ce mercredi, les services militaires israéliens ont assassiné à Damas le général de brigade Razi Moussavi, commandant des « Gardiens de la révolution » en Syrie et coordinateur des différents groupes pro-iraniens de l’Axe de la résistance, qu’il s’agisse du Hezbollah libanais ou des Kataeb Hezbollah irakiens. Renouant avec ses méthodes d’assassinat ciblé, l’Etat israélien exacerbe les tensions régionales et tire profit de l’impuissance du régime iranien qui, s’il entrait en guerre ouverte, ferait immédiatement face à une coalition internationale pro-israélienne. En dépit de l’inflation militariste de l’Etat iranien, qui promet qu’Israël payera « le prix fort » pour ce meurtre, l’Iran n’est donc pas en mesure de s’opposer frontalement aux forces israéliennes soutenues par les Etats-Unis. Pour réponse la plus probable, l’Iran devrait soutenir l’intensification des engagements des différentes forces pro-iraniennes contre Israël et des représailles tactiques limitées.

Jouant avec le feu, le gouvernement israélien poursuit sur la voie de l’embrasement et certaines des franges les plus radicales du gouvernement de Netanyahu perçoivent la guerre coloniale en cours comme une « guerre multifront », à l’instar de Yoat Gallant, ministre de la guerre, connu pour ses propos génocidaires, qui déclarait mardi 26 décembre devant la Knesset, :« Dès le début, nous avons été attaqués sur sept fronts : Gaza, le Liban, la Syrie, Israël, l’Irak, le Yémen et l’Iran. Nous avons déjà riposté sur six de ces théâtres d’opérations ». Pareil scénario n’est pour l’heure vraisemblablement pas encore d’actualité, mais la situation au Moyen-Orient doit être suivie avec attention. Il y a plus que jamais urgence à dénoncer le génocide en cours à Gaza, mais aussi la surenchère meurtrière d’Israël et de ses alliés impérialistes dans toute la région.


[1Joseph L. Ryan, S.J., « Refugees within Israel : The Case of the Villages of Kafr Bir’im and Iqrit », Journal of Palestine Studies, vol. 2, no 4,‎ été 1973, p. 55-81

[2Nathan Deas, Le scénario du pire, Révolution Permanente



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