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Politique

Charlie Hebdo

Le procès des attentats de janvier 2015 s’ouvre dans un climat réactionnaire et islamophobe

Hier s’ouvrait à Paris le procès des attentats de Charlie Hebdo, de Montrouge et de l’Hyper Cacher. 14 prévenus suspectés de complicité avec les auteurs des attentats seront jugés. Un procès historique qui s’ouvre dans une période d’offensive réactionnaire du gouvernement, et qui commence déjà à être instrumentalisé à des fins islamophobes.

mercredi 2 septembre

Crédits photo : STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

5 ans après les attentats, l’ouverture d’un procès historique

Entre le 7 et le 9 janvier 2015, trois attentats étaient menés en Île-de-France et faisaient 17 morts, 22 blessés et de nombreux traumatisés. Au lendemain de l’attaque par les frères Kouachi de la rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier - qui allait faire douze morts, incluant un agent de maintenance, onze collaborateurs du journal puis un policier - Amédy Coulibaly tue une policière à Montrouge, avant de prendre en otage le 9 janvier dix-sept personnes dans un magasin Hyper Cacher et d’en tuer quatre. Le jour même, les frères Kouachi ainsi qu’Amédy Coulibaly sont tués respectivement par les agents du GIGN et par le RAID et la BRI.

Cet événement d’une violence inouïe, produit de la barbarie impérialiste au Moyen-Orient qui constitue le terreau des organisations terroristes responsables de ces attaques (Al Qaïda au Yemen et Daech), allait ouvrir une période réactionnaire, marquée par les injonctions à l’« unité nationale ».

Symbole de l’époque, le fameux slogan « Je suis Charlie », rapidement transformé en injonction visant les musulmans suspectés de sympathie avec les terroristes, et la marche du 11 janvier rassemblant 2 millions de personnes, ouverte par un cortège de tête des plus réactionnaires réunissant aux côtés de François Hollande, Nicolas Sarkozy, David Cameron, Mariano Rajoy, Matteo Renzi, Angela Merkel, Benjamin Netanyahou, Ali Bongo, Viktor Orban et autres puissants. Une récupération gouvernementale de grande ampleur de la vague d’indignation légitime qu’avaient suscité les attentats à laquelle à l’époque le NPA, Lutte Ouvrière, Alternative Libertaire et quelques autres avaient refusé de prendre part. Autre symbole, la loi renseignement votée à l’été 2015, et facilitant la surveillance dans le cadre, large et fourre-tout, de la défense de « l’indépendance nationale, l’intégrité du territoire et de la défense nationale, la prévention du terrorisme, les intérêts majeurs de la politique étrangère, la prévention des atteintes à la forme républicaine des institutions, la criminalité et la délinquance organisée ».

Plus de cinq ans après ce drame, c’est un procès d’une ampleur exceptionnelle qui s’ouvre à Paris. « 171 tomes de procédures, 14 accusés dont 11 présents dans la salle, 200 victimes directes ou indirectes des terroristes, et 94 avocats de la défense ou de la partie civile. » rapporte ainsi LCI, pour un procès qui se tiendra sur 49 journées d’audience étalées sur trois mois. Sur le banc des accusés, des suspects de complicité avec les terroristes. Si le procès des attentats réactive ainsi la mémoire du douloureux événement, il se joue par ailleurs dans un contexte marqué par une nouvelle offensive sécuritaire menée par le gouvernement et l’extrême-droite.

Dans ce cadre, les procès sont aussi le terrain d’une bataille politique et médiatique réactionnaire, visant à ressusciter l’unité nationale et à remettre au cœur du débat la suspicion contre les musulmans résidant en France. Si cinq ans après les attentats, la question « être ou ne pas être Charlie » se pose dans le cadre d’un débat a priori moins hystérisé, dans les faits cet événement n’a pas tardé à rouvrir des discussions réactionnaires.

Ouverture du procès des attentats… et de l’offensive contre les musulmans et la gauche ?

Après la republication par Charlie Hebdo des caricatures de Mahomet, dont les terroristes avaient fait un des motifs de leur attaque, la veille du procès des attentats a ainsi été marquée par la publication d’un sondage IFOP commandé par le journal et intitulé « Droit au blasphème, caricatures, liberté d’expression… Les Français sont-ils encore « Charlie » ? ».

La publication du sondage, qui affirme qu’à la question « Quand vous pensez aux auteurs de l’attentat de janvier 2015 contre les journalistes de Charlie Hebdo, quelle est votre réaction ? », 88% des Français et 72% des « Français musulmans » disent « condamner totalement », a de fait ravivé l’injonction faite aux musulmans à se positionner en opposition aux attentats. Alors que 62% des musulmans âgés entre 15 et 24 ans disent « condamner totalement » cette attaque, les commentateurs médiatiques n’ont pas manqué de gloser sur la rupture avec les lois de la République et le danger pour la liberté d’expression.

Un discours d’autant plus présent que les chaînes d’information auront été squattées par des personnalités de droite et d’extrême-droite tout au long de cette première journée de procès. Sur CNews, Thibault de Montbrial (lobby sécuritaire), Stanislas Gaudin (Alliance), Eric Diard (LR), Gilbert Thiel (juge anti-terroriste, élu aux Municipales sur une liste UMP-UDI en 2014), Arnaud Benedetti (professeur, contributeur régulier à Valeurs Actuelles), Florian Philippot (Les Patriotes, ex-RN), Jonas Haddad (LR), Gilles Clavreul (Printemps Républicain) et Amine El Khatmi (Printemps Républicain) se sont ainsi succédés, formant un chœur réactionnaire et islamophobe, fustigeant les musulmans accusés de complaisance avec les terroristes et le recul de la liberté d’expression.

Sur France Inter, l’avocat de Charlie Hebdo Richard Malka s’est de son côté fendu d’un point de vue réactionnaire, fustigeant les « complicités intellectuelles » avec les terroristes, la « régression » de la liberté d’expression en expliquant notamment : « Dans les universités, on ne peut plus s’exprimer librement, on brûle des livres, on parle dans des ateliers racisés (…), on écarte le débat ». L’avocat s’en est ensuite pris violemment à la député de LFI Danièle Obono, récemment dépeinte en esclave dans une fiction illustrée du journal d’extrême-droite Valeurs Actuelles en assénant : « On a beaucoup parlé de Mme Obono ces derniers temps. Mme Obono avait les yeux secs devant les morts de Charlie Hebdo. » Au même moment, la députée LFI, invitée sur le plateau de Jean-Jacques Bourdin, se voyait quant à elle demander « pourquoi vous n’avez pas pleuré Charlie ? » et « pensez-vous qu’il y a une islamisation de la société ? »…

Une journée marquée à droite dans un contexte sécuritaire plus large, où l’offensive idéologique contre les musulmans sur le terrain du procès de Charlie Hebdo résonnait avec les débats autour de l’ « ensauvagement », la mise en place d’une amende de 200€ visant l’ensemble des usagers de drogue, ou encore la visite de Dupond-Moretti dans le quartier des Grésilles à Dijon où un règlement de comptes avait été instrumentalisé en juin.

5 ans après, refuser l’union nationale derrière le gouvernement et la « République »

« Ce n’est pas la publication des caricatures de Mahomet en 2006 qui font de Charlie Hebdo un hebdomadaire peu fréquentable pour les antiracistes, ni même leur publication dans le contexte particulier de « croisade impérialiste » post-11 septembre. Le problème n’est pas la dérision systématique des islamistes, dessinés comme des barbus, ni des femmes en niqab, que l’on retrouve de numéro en numéro, tout autant que les juifs et les juives orthodoxes, ou les cathos trads. Un journal satirique de gauche, qui n’a jamais fait mystère de son anticléricalisme chevillé au corps et de son combat pour l’athéisme, n’a pas à se censurer. Et c’est encore moins le rôle de l’extrême gauche politique d’appeler à l’auto-censure.

Le problème se situe dans le fait qu’à l’instar d’une fraction de la gauche radicale et de l’extrême gauche française, Charlie avait fait, consciemment ou non, de la défense de la laïcité une nouvelle religion, en poussant renonçant, y compris, à toute délimitation politique. Le problème se situe à partir du moment où la satire, qui se voulait dérision sur toute la ligne, s’est transformée, précisément, en une ligne politique poreuse au sionisme, au nom de la lutte contre « l’obscurantisme musulman » et toujours plus compatible, au fil du temps, avec l’idée d’un front « de la civilisation » contre la barbarie. » écrivait en janvier 2015 Jean-Patrick Clech, revenant dans un article sur l’histoire de Charlie Hebdo.

A l’heure où les médias dominants agitent le respect d’une « liberté d’expression » qu’ils sont les premiers à fouler aux pieds lorsqu’elle va à l’encontre de leurs intérêts, l’histoire de Charlie Hebdo, passé du gauchisme au soutien à l’impérialisme américain et à la guerre des civilisations sous la houlette de Philippe Val au début des années 2000, explique aisément le malaise de ceux – du côté de la gauche ou des musulmans - que l’on somme de se positionner de façon acritique en soutien à un journal qui n’a eu de cesse de se ranger du côté de ses ennemis déclarés.

Contrairement à ce que laissent entendre les commentateurs de droite, ceci est très loin d’équivaloir à une justification ou à un soutien à l’horreur qu’ont constitué ces attentats. En revanche, à l’heure où le gouvernement et l’extrême-droite entendent bien profiter du procès pour appuyer leurs campagnes sécuritaires et racistes, ce refus de l’union nationale derrière le gouvernement et la « République » constitue une réaction salutaire. La limite réside dans l’absence d’une voix forte pour défendre cette position, contre l’offensive sécuritaire, contre la barbarie impérialiste qui fait le nid du terrorisme, contre la diversion raciste et islamophobe, une voix que l’on serait en droit d’attendre du côté des syndicats et du mouvement ouvrier pour proposer des perspectives à ceux qui refusent la récupération gouvernementale et les discours réactionnaires qui se multiplient.




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