^

Notre classe

Le profit avant tout...

Les inaptes indésirables à la RATP ? Après un cancer au cerveau, un agent menacé de licenciement

"Licenciement pour impossibilité de reclassement". Voilà l'épée de Damoclès qui pèse sur Xavier, 40 ans, conducteur de bus du dépôt d'Aubervilliers depuis 2013. Son calvaire a commencé moins d'un an après son embauche, lorsqu'il est atteint d'une tumeur cérébrale qui le rendra inapte au métier.

lundi 17 février

Crédit Photo : O Phil des Contrastes

"En janvier 2014, on m’a diagnostiqué un cancer du cerveau pour lequel j’ai été opéré, puis j’ai suivi 33 séances de radiothérapie et 8 mois de chimiothérapie", nous raconte Xavier. "Pendant toute cette période je me raccrochais au travail pour garder le moral, je me disais que j’avais survécu au cancer, j’étais content à l’idée de reprendre. Mais suite à tout ça, je suis devenu inapte définitif au métier de machiniste-receveur et j’ai été reconnu comme travailleur handicapé avec un taux de handicap compris entre 50% et 79%. Pour être considéré inapte définitif, il faut deux avis de la médecine du travail, qui ont été rendus en avril et mai 2016. Suite à mon cancer on m’a en effet imposé des restrictions : pas de permis B ni D, pas de travail isolé, pas de travail sur les voies… alors depuis plusieurs années la RATP me confie des missions à droite à gauche : au nettoyage et autres missions au sein du dépôt d’Aubervilliers, puis en détachement sur d’autres dépôts, ou encore sur le tramway en tant que Service De Ligne (SDL), c’est-à-dire que tu es sur le terrain à informer les usagers, vérifier ce qui ne fonctionne pas, etc. J’ai aussi eu un détachement au centre médical RATP de Lachambeaudie, bref toujours des petites missions de 2-3 mois au gré des besoins mais sans reclassement pérenne. En fait je faisais le bouche-trou à droite à gauche.
En 2018, j’ai finalement eu une opportunité de reclassement en tant qu’animateur agent mobile sur la ligne 2 du métro, mais j’ai eu à nouveau des soucis de santé puisqu’on m’a diagnostiqué un kyste avec risque de septicémie. Manque de bol, je n’ai pas pu faire la formation prévue. Puis début 2019 ils m’ont à nouveau proposé une formation animateur agent mobile, qui finit par 3 évaluations éliminatoires : si tu en rates une c’est fini pour toi. Chose inhabituelle, ce n’est pas un maîtrise [N+1] qui m’a évalué, mais une cadre [N+2]. J’avais compris au bout de 15 secondes qu’elle n’allait pas me valider, et c’est ce qui est arrivé : mon reclassement n’a pas été validé. Sur le coup, j’ai fait une crise d’épilepsie, alors que je n’en avais pas fait depuis 2016. Depuis, cet accident du travail a été requalifié en arrêt maladie et ma situation professionnelle et familiale n’a cessé d’empirer. Je suis tombé en dépression et j’ai été à nouveau arrêté en mars 2019. En août 2019, j’ai été convoqué et j’ai écopé de 3 jours de mise-à-pied. On me reprochait de ne pas avoir envoyé mes arrêts maladie dans les temps, ce qui était totalement faux".

Inaptes ou handicapés : les agents jugés "non rentables" indésirables à la RATP ?

Depuis toutes ces années, Xavier reproche à la RATP de n’avoir à aucun moment cherché une solution adaptée à ses restrictions médicales : "je suis handicapé de la main mais mon cerveau fonctionne", explique-t-il. "Je suis père de famille, je ne demande pas un boulot à 15.000€ mais un simple reclassement. Il y a 60.000 salariés à la RATP ils peuvent bien me trouver quelque chose !" Alors pour lui, une chose est évidente : "le but pour la RATP, c’est de se débarrasser des inaptes. Avant, ils nous trouvaient des missions, mais maintenant ils jugent qu’on n’est pas assez rentables". Il n’y a qu’à voir comment ils se sont foutus de moi, en me proposant un reclassement au GPSR [Groupe de protection et de sécurité des réseaux] : j’ai évidemment accepté, mais ce n’est pas crédible ! C’est très physique alors que je suis un travailleur handicapé, et il faut être titulaire du permis B alors que c’est ma première restriction médicale... c’était vraiment du foutage de gueule !"

Les conséquences sont lourdes pour Xavier comme pour sa vie familiale : "je suis sous antidépresseurs depuis juin 2019 car je n’arrive plus à dormir et à trouver une solution pour me sortir de ce que je considère être un acharnement, voire un harcèlement moral et psychologique. Je vais jusqu’à culpabiliser d’avoir eu cette maladie. J’ai une femme et deux enfants et c’est aussi très dur pour eux. Je veux travailler et j’en ai besoin". Au lieu de cela, Xavier a reçu un courrier le convoquant ce mercredi à un entretien préalable à une éventuelle mesure de "licenciement pour impossibilité de reclassement".

"La RATP se sépare des agents improductifs, ça crève les yeux !"

Wael Mejrissi, élu CGT qui s’apprête à le défendre, dresse un constat impitoyable : "La RATP se sépare des agents improductifs, ça crève les yeux ! Il y a encore quelques années on proposait aux inaptes des postes qui tiennent compte des restrictions médicales avec des aménagements d’horaires, de tâches... maintenant c’est de plus en plus compliqué. La RATP est guidée par une vision productiviste et purement économique de l’entreprise, où le seul but est de faire des kilomètres. Elle estime qu’un inapte coûte cher parce qu’il ne produit pas, donc il est de plus en plus rare qu’un salarié déclaré inapte se voie proposer une solution de reclassement. Et puis il faut savoir que la loi Macron, avec l’assouplissement du droit du travail, a facilité le licenciement des inaptes. Aujourd’hui on assiste à des mascarades de conseil disciplinaire, où la direction fait mine d’entendre les arguments qu’on donne, mais au final la décision c’est toujours la révocation. Encore il y a 3 semaines un agent a été révoqué après avoir été déclaré inapte à la conduite. Il a fait une chute dans l’enceinte de l’entreprise, est resté plusieurs mois à l’hôpital, a attrapé une maladie puis s’est retrouvé inapte. Pour la RATP un agent qui ne conduit pas c’est un agent qui ne sert à rien. Mais comme ils ne peuvent pas le révoquer pour ça, ils l’ont viré pour un retard de 10 minutes et une absence soi-disant injustifiée alors qu’il avait des justificatifs pour ces deux griefs. C’est tout simplement scandaleux".

Cette chasse aux inaptes a été à juste titre dénoncée par l’inspection du travail, amenée à se prononcer sur le projet de restructuration du service de médecine du travail de la RATP. Elle répond à une pure logique de rentabilité, comme le démontre la sanction inédite de deux mois de mise-à-pied prononcée à l’égard d’un médecin du travail s’y étant opposé. En vue de l’ouverture à la concurrence, la RATP cherche à faire place nette en se débarrassant par la force de tout salarié jugé non rentable ou trop peu docile, comme on a pu le voir avec les procédures disciplinaires engagées contre des grévistes et élus du personnel. Seule la solidarité permettra de faire face à cette répression scandaleuse. Tout notre soutien à Xavier et tous les agents réprimés.




Mots-clés

Médecine du travail   /    RATP   /    Répression   /    Notre classe