Classe ouvrière, exploitation et oppressions

Lutte ouvrière, Anasse Kazib et l’islamo-gauchisme

Claude Piperno

Lutte ouvrière, Anasse Kazib et l’islamo-gauchisme

Claude Piperno

Dernièrement, Lutte ouvrière (LO) a tendance à mettre noir sur blanc ou en discours tout le bien (ou plus souvent le mal) qu’elle pense du reste de l’extrême gauche. Le numéro de mai-juin de sa revue "Lutte de classe" a été l’occasion pour LO de remettre quelques pendules à l’heure, en guise de bilan de la séquence présidentielle et à la veille des législatives et de distribuer des mauvais points à la pré-campagne de Révolution Permanente et d’Anasse Kazib, pas assez trotskyste ni tournée vers la classe ouvrière de l’avis de "Lutte de classe". Reste à savoir ce que LO entend par-là et la façon dont elle conçoit notre classe, son rôle et celui des révolutionnaires en son sein.

À défaut de dialogue, on aurait pu s’attendre à un débat entre positions. Le plus souvent néanmoins, le texte de LO, « L’extrême gauche au miroir de l’élection présidentielle », publié dans le numéro mai-juin de Lutte de classe cède à la polémique davantage qu’il ne fait preuve d’argumentation. Et au fil des positions avancées, la critique devient caricature [1]. Ce faisant, et dans sa volonté de défendre et d’illustrer coûte que coûte une ligne qui serait la seule valable, en l’occurrence la sienne, Lutte ouvrière présente plusieurs angles morts et points aveugles de son analyse. Ceux-ci sont propres à sa conception stratégique de ce qu’est notre classe et, en son sein, du rôle que devraient y jouer un parti ou, du moins, une organisation révolutionnaire.

C’est pourquoi nous questionnerons, à partir de la lecture que fait LO de la pré-campagne de Révolution Permanente, deux points qui nous semblent constitutifs d’une « grille de lecture LO ». D’une part, la question du rôle de la classe ouvrière et de sa capacité, selon nous, à « faire hégémonie », c’est-à-dire à articuler, sans les subsumer, les revendications de l’ensemble des victimes de ce système. De l’autre, la question de la définition de la phase actuelle de la lutte des classes, essentiellement caractérisée selon LO par le reflux. Un reflux qui justifie à son tour (à défaut de l’expliquer) une orientation qui se veut communiste, révolutionnaire, prolétarienne et internationaliste mais qui couvre en réalité une forme de trade-unionisme couplé à un propagandisme abstrait. Ce dernier ne représente d’ailleurs aucunement une garantie contre l’adaptation et l’opportunisme vis-à-vis de la gauche politique et syndicale traditionnelle, critique pourtant systématiquement adressée par l’organisation d’Arlette Laguiller et Nathalie Arthaud au Parti ouvrier indépendant (POI), au Parti ouvrier indépendant et démocratique (POID) ainsi qu’au Nouveau parti anticapitaliste (NPA).

La campagne d’Anasse Kazib : la campagne de tous les péchés

Par-delà la façon dont LO « lit » le positionnement du reste de l’extrême gauche vis-à-vis de la séquence présidentielle [2] et d’un raccourci politique, dans sa définition de Révolution Permanente et de ses origines [3], qui n’a rien d’anodin, LO consacre plusieurs paragraphes de son bilan à la pré-campagne d’Anasse Kazib.

Au cours de la pré-campagne qui a été la nôtre, Anasse Kazib — qui se serait « autoproclamé porte-parole des victimes du racisme et de la répression policière [4] » — et RP seraient coupables d’avoir placé les « luttes ouvrières (…) au même plan que toutes les autres formes de contestation de l’ordre établi », « à l’instar du NPA dont [RP] est issu ». C’est ce qui nous aurait notamment mené à « substitu[er] de fait les termes de "quartiers populaires" ou de "ghettos" à celui de classe ouvrière, et [à mettre] au premier plan le racisme de la police ou de l’État contre les étrangers, ou leur islamophobie [devenant l’]axe de l’essentiel de [nos] interventions ». En substance la critique que fait Lutte de classe de la pré-campagne de Révolution est assez simple. La candidature d’Anasse Kazib n’aurait été qu’une déclinaison encore plus démagogique et populiste de ce que LO n’a cessé d’accuser la LCR puis le NPA : en s’adressant « sans distinction, à toutes les catégories, mettant en avant et sur le même plan toutes les luttes, qu’elles soient sociales, environnementales, féministes, antiracistes ou pour le droit des homosexuels et contre toutes les formes d’oppression », l’orientation défendue par la candidature d’Anasse ne concernerait « au fond qu’incidemment la classe ouvrière ». En y rajoutant, selon LO, la question des violences policières, du racisme, de l’islamophobie et des quartiers populaires qui ont été, effectivement, des axes politiques importants que nous avons défendus, nous n’aurions jamais été que les cousins « islamo-gauchistes » du NPA. Ça n’est pas dit tel quel, mais on le comprend entre les lignes.

Nous laisserons aux camarades des différents courants du NPA le soin d’expliquer ou de défendre leurs positions. Mais s’il y a précisément un point qui a fait clivage entre la majorité du NPA, une organisation dont nous avons fait partie, entre 2009 et 2021 avant d’être poussés vers la sortie l’an passé, et le courant animé par RP, c’est précisément le fait que nous n’avons jamais considéré que le mouvement ouvrier était une composante parmi d’autres au sein des « nouveaux mouvements sociaux ». Au contraire, loin de mettre sur le même plan et au même niveau l’ensemble des « mouvements » et de faire du mouvement ouvrier, au sens large, un terrain d’intervention parmi d’autres, nous avons toujours défendu et essayé de montrer que le mouvement ouvrier était capable d’agréger et d’articuler autour de ses positions l’ensemble du potentiel subversif pouvant s’exprimer sur différents terrains par d’autres forces de contestation. C’est cette conception qui a servi de boussole dans la lutte d’Onet à l’hiver 2017, au cours de la bataille des retraites de l’hiver 2019-2020, dans le cadre de l’Intergare, ou encore lors de la lutte de Grandpuits, en 2020. Ce que ces expériences ont démontré à leur échelle, c’est que le mouvement de l’antiracisme politique et des quartiers, dans le cadre de la lutte d’Onet, l’ensemble des secteurs mobilisés contre la Macronie et son gouvernement, dans le cadre de la bataille des retraites, ou encore la jeunesse mobilisée pour le climat ainsi que les écologistes radicaux, dans le cas de la lutte des raffineurs de Grandpuits contre Total, avaient tout à gagner à s’unir aux secteurs de la classe mobilisés pour faire avancer leurs combats et arracher des victoires.

Exploitation et oppressions : toutes les chaînes et tous les chaînons du système capitaliste

Cette question de « l’hégémonie ouvrière », c’est à dire la capacité de la classe ouvrière à se faire à la fois caisse de résonnance et arme de combat d’autres mobilisations, est une dimension essentielle du combat que mènent les marxistes au sein de notre classe.

D’abord parce que, dans son combat pour le renversement de la domination bourgeoise et pour la révolution socialiste, la classe ouvrière a besoin de former des alliances. Pour cela, elle doit faire la démonstration qu’elle est à même (et qu’elle est même la seule) à pouvoir donner une réponse aux revendications de tous les exploité.e.s et opprimé.e.s du système capitaliste. Cela implique de prendre en charge les revendications issus des mouvements féministes, antiracistes ou écologiques, sans les réduire à de simples appendices ni même de se substituer à eux mais en cherchant à défendre en leur sein une perspective d’ensemble articulée au combat anticapitaliste.

Mais la lutte pour une politique hégémonique de la classe ouvrière joue également un rôle de premier plan dans la formation même d’une conscience de classe révolutionnaire. Comme le disait Lénine en son temps, le militant révolutionnaire « ne doit pas avoir pour idéal le secrétaire de trade-union, mais le tribun populaire sachant réagir contre toute manifestation d’arbitraire et d’oppression, où qu’elle se produise, quelle que soit la classe ou la couche sociale qui ait à en souffrir ». Sans cela, la classe ouvrière ne peut dépasser une conscience corporatiste ni prétendre à la direction d’une société débarrassée de toute oppression et exploitation.

Aujourd’hui, cette lutte pour l’hégémonie ouvrière est d’autant plus importante que le mouvement ouvrier traditionnel a été forgé depuis des décennies, du fait de la politique de ses directions bureaucratiques, par une politique conservatrice et économiciste le tenant à l’écart des mouvements féministes et antiracistes qui se sont, de ce fait, souvent construits contre lui ou à sa marge. Concrètement, cela peut prendre différentes formes, comme par exemple celle d’appeler à rejoindre un cortège révolutionnaire à la marche des fiertés pour le droit à disposer de son corps et contre l’oppression que subissent les personnes LGBTI, comme l’a fait la CGT Neuhauser.

Cette conception, qui s’inscrit selon nous dans le sillage du marxisme révolutionnaire, est liée à la façon dont s’articule, sous le capitalisme, la question de l’exploitation et des oppressions spécifiques, notamment de genre et de race. La raison d’être du capital est, bien entendu, l’extraction de la plus-value, à savoir le sur-travail qui est littéralement volé au salariat, au quotidien, sur la base, historique, d’une expropriation originelle [5] et qui est déclinée, au présent, de façon réitérée et systématique, par les mécanismes de prédation impérialistes. En ce sens, le patronat n’a besoin ni du racisme, ni des oppressions de genre, qu’il n’a d’ailleurs pas inventés, pour exploiter et réaliser ses profits. En revanche, non seulement il s’en accommode parfaitement mais il les fomente, les cultive et les fait perdurer, par-delà ses prises de positions « universalistes » sur l’égalité de droit devant la loi ou son républicanisme qui ne dure que tant que le régime est à même de défendre efficacement les intérêts du patronat. C’est ce qu’ont d’ailleurs bien démontré la Collaboration et le pétainisme des principales fortunes françaises, ou encore leur origine dans les pillages coloniaux.

Ce qui unit une caissière, un enseignant, une cheminote, un salarié en col blanc d’un technicentre de l’automobile, une infirmière et un livreur, c’est bien leur condition d’exploité.es. Leurs chaînes. A quoi viennent s’ajouter, il ne faut pas l’oublier ni l’omettre, les chainons qui organisent toute la trame historique et présente du système et sur laquelle il tient. Pour briser cette unité objective de notre classe et pour y instaurer des barrières, le patronat et son Etat s’appuient sur une multitude de différentiels statutaires et contractuels, consolidés par leurs instruments idéologiques. Cet échafaudage est renforcé, politiquement, par un éventail de discriminations et d’oppressions qui sont le plus souvent implicites et ne disent pas leur nom mais qui existent sous la forme des stigmatisations de genre ou sexuels ou sous la forme du racisme, visant vise celles et ceux qui sont assignés à une catégorie — aujourd’hui « les musulmans » - et/ou sont « issus de l’immigration » postcoloniale. « Nommer » cela, le dénoncer, lutter activement à l’encontre de ces discriminations et oppressions, les corréler à la dénonciation du passé colonial et du présent impérialiste de la France, les relier, enfin, aux luttes ouvrières actuelles, ce n’est pas « oublier » ou « gommer » la dimension de classe de l’exploitation sur lequel le système se fonde, en dernière instance. A l’inverse, c’est renforcer le potentiel subversif des luttes en cherchant à unifier les différentes couches de la classe, ce qui devrait être le devoir de toute organisation révolutionnaire fondant son militantisme sur la recherche de tous les instruments possibles de renversement de la société. Ne pas le faire c’est, au mieux, souffrir d’une certaine cécité, au pire faire preuve d’une certaine adaptation aux appareils bureaucratisés et réformistes du mouvement ouvrier qui, eux aussi, s’accommodent voire cultivent ces oppressions racistes, coloniales ou postcoloniales, en n’en faisant pas l’un des axes de la défense des intérêts des exploité.es ou en se faisant les relais des discours impérialistes de la bourgeoisie française au sein de classe ouvrière [6].

Violences policières et islamophobie, le malaise de LO

Les critiques de LO ne s’arrêtent pas là. En plus de substituer « de fait les termes de "quartiers populaires" ou de "ghettos" à celui de classe ouvrière », la campagne d’Anasse Kazib aurait « mis au premier plan le racisme de la police ou de l’État contre les étrangers, ou leur islamophobie, axe de l’essentiel de [nos] interventions ». Par-delà les raccourcis politiques du raisonnement de LO, la campagne de Révolution Permanente a en effet porté haut et fort la question de la dénonciation et de la lutte contre le racisme, contre l’islamophobie et contre les violences policières. LO semble s’en émouvoir, comme si la seule fonction d’une organisation révolutionnaire du monde du travail consistait à combiner un discours axé sur la défense de ses intérêts matériels à la perspective générale du socialisme et du communisme.

Nous croyons à l’inverse que le rôle des marxistes révolutionnaires n’est pas d’être des délégués syndicaux repeints en rouge au jour le jour et qui font de la propagande pour le socialisme lorsqu’ils se présentent aux élections sous l’étiquette politique de leur organisation. A l’inverse, ils et elles se doivent de se faire l’écho de l’ensemble des attaques que subit le monde du travail et de l’ensemble des injustices de cette société. Lorsque le racisme et les violences policières sont au cœur des préoccupations quotidiennes de fractions importantes de notre classe, car elles sont spécifiquement visées et par le discours, et par les matraques, quand ce ne sont pas les balles, de l’Etat, de ses forces de répression et d’une bonne partie de la classe politique, porter la question des violences policières et du racisme n’est plus simplement nécessité mais devient un impératif. Ne pas faire cela, c’est céder du terrain aux réformistes dont on prétend contrer les idées. Face à une situation d’accroissement de la répression et des violences étatiques et policières, directement corrélée à une élévation du niveau de lutte des classes qui semble échapper à LO, même Jean-Luc Mélenchon a dû radicaliser son discours sur la police, en affirmant factuellement que la « police tue » de façon à répondre, électoralement, aux exigences et aux attentes des populations des quartiers populaires et/ou périphériques des grandes villes ou du péri-urbain, premières victimes de cette situation. Il serait paradoxal de laisser à celui qui défend l’idée d’une police de « proximité » et d’un « maintien de l’ordre républicain » le monopole du discours sur les violences policières.

Si la gauche révolutionnaire avait tenu une ligne beaucoup plus claire et tranchée sur ces questions, cela aurait été autant de gagné en termes de clarté politique pour notre classe et ses secteurs les plus politisés et autant de terrain en moins pour le mélenchonisme. En lieu et place de cela, LO a choisi, depuis un certain temps, d’entretenir une confusion sur le rôle des forces de répression, policiers ou matons, arguant qu’elles feraient partie, en dernière instance, du monde du travail. LO couple cela a une cécité complète vis-à-vis des questions de racisme, en arrivant même à parler, lorsqu’elle argumente contre notre position, de « racisme de la police ou de l’État contre les étrangers ». Dans un Etat impérialiste, à la longue histoire coloniale et au présent néocolonial, la République et ses organes de répression ne visent pas les « étrangers » exclusivement. L’Etat et ses flics visent celles et ceux qu’elle assigne, sans le dire ou de façon voilée, au statut d’étranger ou d’indigène (de « jeunes des quartiers » ou de « Français issus de l’immigration », de façon plus « polie »), à savoir des hommes et des femmes des classes populaires, dans leur écrasante majorité, et qui sont renvoyés à un statut de seconde voire de troisième zone qui « justifie », en retour, les violences qu’ils subissent.

Reflux de la lutte des classes ou refondation de l’extrême gauche ?

L’élévation du niveau de répression qui s’est matérialisé comme jamais au cours du mouvement des Gilets jaunes — qui a, en effet selon nous, fait « trembler la bourgeoisie française » comme aucun autre depuis Mai 68, ce qui, en retour, fait bondir LO qui nous accuse « d’opportunisme » à son égard [7]— n’est pas anodin. Le durcissement de l’appareil répressif, des techniques de maintien « de l’ordre » et du cadre légal plus général, toujours plus rogné et liberticide, n’est ni une idée sortie du cerveau d’un Darmanin ou d’un Lallement, ni une nécessité née de la « lutte contre la menace terroriste ». C’est à l’inverse une réponse, préventive et/ou réactive de l’Etat pour substituer aux mécanismes traditionnels de mise au pas et de consensus social des méthodes plus coercitives, en raison des menaces que la bourgeoisie perçoit autour d’elle de la part des mouvements de notre classe ainsi que de la jeunesse, notamment depuis 2016, pour ne parler que de la situation hexagonale. Il ne s’agit en rien d’une lubie gauchiste soixante-huitarde contre « l’Etat policier », comme le prétend LO.

Si LO refuse de voir cette radicalisation « par en haut », de l’appareil d’Etat et de ses relais, c’est également parce qu’elle est aveugle à tous les phénomènes qui se donnent « par en bas ». En effet, selon l’organisation de Nathalie Arthaud, nous traverserions « une période de montée des idées réactionnaires, de désorientation profonde dans les rangs de la classe ouvrière, [raison pour laquelle] les communistes révolutionnaires doivent plus que jamais maintenir aussi haut que possible le drapeau de leurs idées [8] ». Comme si à côté de l’activité syndicale, plus ou moins routinière et moutonnière, les révolutionnaires ne pouvaient se contenter que de défendre une identité. Comme si être à contre-courant ne voulait pas dire agir pour inverser l’ordre des choses. En guise de conclusion, LO assène que « la classe ouvrière doit avoir son propre parti : il ne pourra se construire que sur la base des idées communistes révolutionnaires et internationalistes et de l’expérience concrète et vivante de la lutte de classe ». Une vérité générale. Mais puisque la classe ouvrière serait « profondément déboussolée », la tâche, pour l’heure, ne peut être qu’à la défense du bastion assiégé, c’est-à-dire de LO. CQFD.

Notre politique est précisément l’inverse. Dans le sillage de notre pré-campagne, nous avons appelé à la « fondation d’une nouvelle organisation révolutionnaire à l’automne prochain » ayant pour but de porter «  le projet d’une révolution sociale qui en finisse avec le capitalisme, le patriarcat, le racisme et la destruction de la planète ». Raillant cela, LO conclut son bilan de la pré-campagne d’Anasse Kazib et de Révolution Permanente en affirmant que « l’avenir dira quelle forme prendra cette organisation, et même si elle verra le jour. Mais une chose est déjà certaine : vu les axes avancés par ces camarades durant leur campagne, elle ne sera pas basée sur les intérêts fondamentaux du prolétariat [9] ». Au contraire, en raison de la période que nous traversons, période de guerres, crises et, à défaut de révolutions, de soulèvements et de poussée de la contestation populaire et ouvrière à l’échelle internationale et en Europe, nous sommes convaincus qu’une refondation de l’extrême gauche trotskyste en France est à la fois possible et nécessaire au regard des tâches qui devraient être celles des révolutionnaires.

Cette extrême gauche renouvelée devrait être capable de s’adresser et d’être audible auprès des nouveaux bataillons de la jeunesse et du monde du travail qui ont fait leurs armes au cours des dernières mobilisations sans précédent qu’a connues le pays, en lien, bien entendu, avec celles et ceux qui étaient préalablement organisés sur le plan syndical et politique. Pour cela, cette extrême gauche se devrait de savoir articuler le combat contre l’exploitation et la dénonciation et la lutte contre toutes les formes d’oppressions. En ce sens, cette extrême gauche ne saurait qu’être distincte des deux grandes tendances qui parcourent les organisations existantes. Elle devrait être ainsi distincte à la fois d’un propagandisme abstrait, se présentant comme formellement orthodoxe, mais couvrant une activité routinière de type trade-unioniste et de la tendance à essayer de trouver des raccourcis, qui s’avèrent le plus souvent des impasses, entre les objectifs historiques du prolétariat et l’état actuel des luttes, en cultivant le suivisme ou l’aplatissement sur les organisations de la gauche réformiste, comme le fait aujourd’hui, la direction du NPA.

Dans ce cadre, et dans l’immédiat, par-delà notre projet de refondation et l’appel large qui en découle, nous avons, sans hésitation, appelé à voter, au premier tour des législatives, pour les candidatures qui défendent, à défaut d’enthousiasmer, une perspective de renversement du capitalisme, les candidatures de Lutte ouvrière. Ce qui n’empêche pas que le débat sur les perspectives politiques plus générales, entre nos organisations, au sein de l’extrême gauche et dans notre milieu, aura à se poursuivre C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous avons adressé aux camarades de Lutte ouvrière une invitation à une table-ronde lors de notre prochaine université d’été qui se tiendra fin août.

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1A ce sujet, LO multiplie les interventions qui ressemblent davantage aux invectives qu’à la discussion. L’hommage à Alain Krivine, le 30 avril dernier, a donné lieu à une charge en règle (complètement déplacée et blessante, au regard des circonstances) de la part de Michel Rodinson, au nom de la direction de l’organisation, contre les positions du Secrétariat unifié (SU). Dans une extrême gauche française peu habituée au débat, si ce n’est une fois l’an, à la Fête de LO, lors du traditionnel débat de la Cité politique avec « les copains de la Ligue », pour reprendre l’expression consacrée chez Lutte ouvrière, et qui ne s’est pas tenu, cette année, l’article de Lutte de Classe interpelle, à défaut de convaincre. En mettant les points sur les « i » qui pourraient passer pour un « serrage de boulons », c’est aussi le reflet de la façon dont LO forme, à sa façon, les centaines de jeunes politisés qui, au cours de la campagne présidentielle et des législatives, ont pu s’approcher de l’organisation de Nathalie Artaud comme on a pu en voir graviter d’autres autour des meetings de Philippe Poutou ou, dans notre cas, d’Anasse Kazib. L’un des traits communs au discours de Rodinson et au texte de Lutte de Classe se situe au niveau de l’articulation entre lutte contre l’exploitation, lutte contre les oppressions, question nationale et question démocratique. En bataillant contre « les nationalismes » (placé, pêle-mêle, sur le même plan, qu’il s’agisse du nationalisme des pays impérialistes ou des tâches nationales dans les pays semi-coloniaux ou colonisés) et le « suivisme » dont LO accuse le SU, LO illustre à l’inverse une ligne, en réalité, ouvriériste et économiciste, bien plus propre au bordiguisme qu’inscrite dans le sillage du trotskysme et de la IV° Internationale dont LO se veut la seule héritière. Mais cette question dépasse le cadre de notre article.

[2Au fil de son texte, LO présente comme obéissant à une même logique des positions d’organisations qui, sur le terrain de l’expression électorale aux présidentielles, qui est l’objet de l’article, se sont positionnées de façon diamétralement opposée. Il n’y a pas de continuum entre les deux organisations lambertistes, Révolution Permanente et le NPA, comme le suggère le texte. Pour une simple et bonne raison : le POI a appelé à voter pour l’Union Populaire et son candidat, Jean-Luc Mélenchon, à savoir pour la gauche réformiste ; le POID en est arrivé à défendre la position « historique et complète » du lambertisme, à savoir à voter indifféremment pour les « partis issus historiquement du mouvement ouvrier », en l’occurrence le PS d’Hidalgo, le PCF de Roussel ou l’UP de Mélenchon ; le NPA et Révolution Permanente ont défendu un tout autre programme. A travers la candidature de Philippe Poutou aux présidentielles, dans le cas du NPA, par-delà toutes ses contradictions internes, elles sont importantes et se sont aiguisées plus encore avec la séquence des législatives, le NPA faisant le choix de s’accrocher, sans l’intégrer, à la Nouvelle union populaire écologiste et sociale (NUPES). Dans notre cas, à travers la pré-campagne, en défendant un programme de renversement du capitalisme puis, compte tenu de l’impossibilité de présenter Anasse Kazib, en appelant à voter pour LO ou pour le NPA, sans céder aux sirènes mélenchonistes.

[3Pour ce qui est du raccourci, il a trait à la façon dont LO présente Révolution Permanente : les militantes et militants de RP seraient ainsi liés « au Courant communiste révolutionnaire, qui est lui-même une scission du mouvement moreniste, l’un des courants se réclamant du trotskysme en Amérique latine, et singulièrement en Argentine ». Une façon bien franco-hexagonale et erronée de dresser un portrait. Ce n’est pas bien entendu le CCR qui est une rupture de la Ligue internationale des travailleurs (LIT) « moréniste », avec laquelle LO a entretenu des rapports étroits, au cours des années 1980, mais la Fraction trotskyste-quatrième internationale (FTQI), qui rompt en 1988 avec la LIT (à l’époque où le CCR n’avait aucune existence). La FTQI est l’une des tendances du mouvement trotskyste révolutionnaire au niveau international qui se réclame de la Quatrième Internationale et de sa nécessaire refondation et qui est à l’origine du réseau de journaux trotskystes en ligne LaIzquierdaDiario, publiés en sept langues, des Etats-Unis à l’Allemagne en passant par l’Etat espagnol ou le Brésil et dont, effectivement, RévolutionPermanente.fr est l’expression en langue française. L’organisation la plus importante de la FT, d’un point de vue politique et en termes de poids militant, le Parti des travailleurs socialistes d’Argentine, est l’un des moteurs du Frente de Izquierda y de los Trabajadores-Unidad d’Argentine, qui a réalisé plus 1,2 millions de voix aux dernières élections législatives, faisant entrer quatre députés au Parlement. Tout ceci, LO, que l’on connaît généralement plus soucieuse de précision, le sait pertinemment, mais rien de mieux de commencer ainsi les présentations pour instaurer une convenable distance entre « les Argentins » de là-bas et les révolutionnaires, « ici ». Ce « biais de lecture », abordé dans la note précédente, et cette question de définition sont fonctionnels à la manière dont LO entend « façonner » le débat en se posant comme la seule organisation soucieuse des intérêts historiques du prolétariat et de la nécessité de construire un parti révolutionnaire.

[4Lutte ouvrière fait, par ailleurs, un procès en victimisme à Anasse Kazib. Ce dernier aurait, soi-disant, surjoué « l’hostilité des médias et de l’extrême droite », « comme si les organisations comme la LCR hier, le NPA aujourd’hui, ou Lutte ouvrière n’avaient pas eu à [les] subir ». Quiconque a suivi la campagne, la façon dont Anasse Kazib a été systématiquement gommé des temps d’antenne et des enquêtes d’opinion malgré, au final, 161 signatures-parrainages, soit bien plus que d’autres « non-candidats » qui ont eu droit à un autre traitement, sans oublier les menaces de l’extrême droite, saura que si les communistes révolutionnaires savent à qui ils s’attaquent, dès lors qu’ils militent, le système a tendance à être plus retors et immédiatement hostile à l’égard de celles et ceux qui sont racisés. Que LO ne l’ait pas perçu laisse songeur. Sauf mention contraire, l’ensemble des citations sont extraites du texte de LO, « L’extrême gauche au miroir de l’élection présidentielle », publié dans le numéro mai-juin de Lutte de Classe.

[5Si la démonstration devait à nouveau être faire, cette question a encore été mise en lumière, dernièrement, par l’enquête menée par le New York Times sur la dette haïtienne qui a suscité de vives polémiques et réactions au sein de la presse et des milieux politiques français, incapables de reconnaître ce sur quoi se fonde l’origine des principales fortunes de ce pays, en l’occurrence la colonisation et l’esclavage, en plus de l’exploitation.

[6L’articulation entre exploitation et oppressions, racistes et coloniales, est, et pour cause, l’un des traits de l’orientation des camarades de Combat ouvrier, le groupe de l’Union communiste internationaliste (UCI-LO) actif dans les colonies françaises de la Caraïbe. C’est ainsi, d’ailleurs, que dans l’un de ses textes sur la question du « statut administratif » de Gwadloup et Matnik, que nous ne partageons pas dans sa totalité, les camarades nomment les spécificités de ce que la bourgeoisie française appelle ses « territoires ultramarins », à savoir l’articulation entre exploitation et oppression, sans que cela ne fasse chavirer LO : « Les ex-colonies françaises de Guadeloupe et de Martinique ont depuis toujours connu périodiquement des luttes ouvrières et populaires importantes, des grèves fréquentes et fortes. Pour ne revenir qu’aux treize dernières années, la Martinique et la Guadeloupe ainsi que la Guyane ont connu, chacune, grèves générales, manifestations et blocages de protestation. La grève générale de 2009 en Martinique et en Guadeloupe contre la pwofitasyon, c’est-à-dire l’oppression des travailleurs et les séquelles coloniales, fut la plus importante [nous soulignons] ». La situation des quartiers populaires hexagonaux et la situation de travail dans les secteurs les plus racisés employés par le patronat et essentiels à l’économie française ne sont pas tout à fait comparables au statut colonial des « territoires ultramarins » et de son économie de plantation-prédation, mais les éléments de colonialité et le racisme qui structurent les rapports de travail sont le prolongement du passé colonial et du présent impérialiste de la France

[7Nous renvoyons, à ce sujet, au débat LO-NPA sur le mouvement des Gilets jaunes de 2019, animé, notamment, par Daniela Cobet, ou encore à l’ouvrage de Juan Chingo, Gilets Jaunes. Le soulèvement – quand le trône a vascillé, Paris Communard.es, 2020, qui illustre, au long cours, nos positions sur ce mouvement.

[8Pour LO, d’ailleurs, les scores du Rassemblement national confirment cette idée de « recul ». Dans un autre article de Lutte de Classe, on peut ainsi lire que le score de Le Pen aux présidentielles représente un « grave recul de la conscience de classe, aux conséquences dramatiques pour les travailleurs eux-mêmes. En votant pour Le Pen, ils ont cautionné toutes les idées réactionnaires, nauséabondes, qu’elle représente, y compris des idées qui les divisent en fonction de leur nationalité, de la couleur de leur peau, de leur statut légal, etc. Mais ce qui est plus grave encore pour l’avenir est que la frange fascisante du Rassemblement national, qui en est le noyau, ne peut que se sentir encouragée par le résultat électoral de Marine Le Pen. » Pour LO, néanmoins, cette situation conduit à défendre les drapeaux du communisme : « C’est dans les périodes de recul que se mesure et se constate la fidélité aux idées révolutionnaires. C’est dans ces périodes de recul que, pour reprendre une expression de Lénine, “on reconnaît ses vrais amis” ».

[9Il y a, dans le raisonnement de LO, un élément circulaire, presque tautologique : une organisation qui ne défend pas les intérêts du prolétariat… ne saurait défendre les intérêts du prolétariat. En réalité, il s’agit d’un syllogisme visant à conforter l’idée selon laquelle seule LO défend les intérêts du prolétariat et la perspective de construction d’un parti révolutionnaire.
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