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Interview

Manifestations en Allemagne : « L’ensemble du régime se radicalise à droite »

En Allemagne, plus d’1,4 million de personnes ont pris la rue contre l’extrême-droite ce week-end. Nous avons interrogé Inés Heider, travailleuse sociale en Allemagne et militante de RIO, l’organisation sœur de Révolution Permanente, à propos des mobilisations de ces derniers jours et des dynamiques politiques actuelles en Allemagne.

Nathan Deas

22 janvier

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Manifestations en Allemagne : « L'ensemble du régime se radicalise à droite »

Crédit photo : Klasse gegen Klasse

Révolution Permanente : Depuis vendredi, plus de 1,4 millions de personnes ont manifesté contre le parti d’extrême droite Afd selon Friday for Future et l’alliance citoyenne Campact, deux des organisateurs. Est-ce que tu peux revenir sur l’ampleur de cette mobilisation et son origine ?

Inés : Dimanche, la mobilisation a été tellement importante à Munich qu’elle a été interrompue en raison de la trop forte affluence. A Berlin, plus de 350 000 personnes ont marché jusque devant le Bundestag [parlement]. En outre, si des manifestations ont eu lieu dans les grandes villes, des villes plus modestes ont également été le théâtre de mobilisations conséquentes, et ce n’est pas un fait anodin, notamment à l’est et dans des fiefs historiques de l’Afd. Ces derniers jours, les manifestations anti-Afd se sont multipliées, et plus d’une centaine de rassemblements se sont tenus de samedi à dimanche.

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La plupart des organisations de la « société civile » et des ONG, mais aussi des représentants religieux et jusqu’à des entraîneurs de la Bundesliga, ainsi que les organisations de jeunesse et certains membres du gouvernement avaient appelé à manifester. Les syndicats, de leur côté, ont également cherché à mobiliser, un fait nouveau, mais pas depuis les lieux de travail. Ce large front a mobilisé plus d’un million et demi de personnes dans la rue, une mobilisation inédite en Allemagne ces dernières années. A titre de comparaison, la précédente grande mobilisation de ce type contre l’extrême droite, en 2018, à l’initiative du collectif « unteilbar » (un regroupement d’organisations de la société civile) avait mis 250 000 personnes dans la rue.

L’ampleur de la mobilisation a témoigné du choc provoqué par la révélation le 10 janvier dernier par le média d’investigation Correctiv d’un plan initié par l’Afd et des militants néo-nazis, mais aussi des membres de la CDU [parti conservateur de l’opposition], prévoyant dans le cas d’une arrivée au pouvoir l’expulsion massive de plusieurs millions d’Allemands du territoire sur la base de leur origine, mais aussi de ceux qui leur viennent en aide, notamment en mer Meditarannée. Cette révélation a profondément scandalisé alors que l’AFD est devenu la deuxième force politique la plus forte du pays et ne cesse de progresser dans les sondages à quelques mois de trois importantes élections régionales dans l’est où les intentions de vote en faveur du parti d’extrême-droite sont encore plus élevées que dans le reste du pays.

Révolution Permanente : Tu évoques la constitution d’un large « front citoyen » à l’origine de cette manifestation. Ce week-end on a pu voir Olaf Scholz [le chancelier social-libéral allemand] manifester à Potsdam, mais aussi la ministre des Affaires étrangères, Annalena Baerbock, et plusieurs membres du gouvernement se mobiliser pour faire « barrage » à l’extrême droite. Ces derniers mois pourtant, la coalition au pouvoir a été la pointe avancée de sérieuses attaques contre les libertés démocratiques, les étrangers et les travailleurs en général. Est-ce que tu pourrais revenir sur ces attaques ?

Inés : Olaf Scholz et plusieurs de ses ministres ont effectivement décidé de manifester. Si les organisations du gouvernement, notamment de jeunesse, ont été très présentes ce week-end, il me semble que la donne est contrastée pour le gouvernement, et notamment pour le SPD [parti de Scholz et à la tête de l’actuelle coalition gouvernementale]. D’abord parce que la plupart des manifestants ont pris la rue, souvent autour de mots d’ordre en défense de la « démocratie », davantage contre l’extrême droite qu’en soutien au gouvernement. Ensuite et surtout, parce que derrière l’extrême droite, c’est tout le régime qui se radicalise. La politique de Scholz a été l’objet de critiques sévères dans les cortèges ce week-end. De plus en plus de personnes sont en train de prendre conscience que le gouvernement ne fait rien d’autre que de construire les conditions du développement actuel de l’extrême-droite. Ce week-end, même des organisations comme Friday for future ont ouvertement critiqué la politique du gouvernement. Une situation qui pourrait engendrer des difficultés pour Bündnis 90/Die Grünen [Les Verts], qui participe à la coalition gouvernementale

Ces derniers mois, le gouvernement Scholz, en effet, a mené une politique particulièrement dure, notamment au sujet de l’immigration. Fin novembre, à l’issue d’une conférence, l’Etat fédéral et les Länder avaient adopté une série de mesures destinées à réduire les flux migratoires et à durcir la politique d’asile, ainsi que le renforcement des contrôles aux frontières et la facilitation des expulsions. Dans cette droite lignée, Olaf Scholz, déclarait encore il y a peu « vouloir expulser à grande échelle ». En parallèle, sur fond de criminalisation massive du soutien à la cause palestinienne, les interdictions de manifester et les offensives anticonstitutionnelles se sont multipliées depuis le 7 octobre dernier avec le soutien de l’intégralité des partis du régime, jusqu’à Die Linke [la gauche néo-réformiste]. On a assisté ces derniers mois à une jonction des questions palestinienne et migratoire, sur fond notamment d’un développement important des discours racistes ciblant les étrangers, et tout particulièrement les musulmans.

Ce contexte a indubitablement profité à l’Afd. Cela d’autant plus que l’inflation continue de ronger les budgets des services publics, notamment dans l’éducation et dans la santé, mais aussi pour les travailleurs précaires. Il y a une politique consciente de division des travailleurs dans un contexte économique difficile, sur fond notamment du plan massif voté au Bundestag [le parlement] de réarmement de l’Allemagne, de renforcement des budgets policiers et de soutien aux sanctions votées contre la Russie. Dans mon secteur, dans l’éducation, on nous a expliqué qu’il n’était pas possible d’augmenter les salaires en raison de l’argent versé aux migrants. Les manifestations de ce week-end, par-delà leurs limites, pourraient cependant ouvrir la voie à un autre scénario.

Révolution Permanente : Dans ce contexte, et au regard des contradictions que tu pointes, quelles sont les possibilités ouvertes par les manifestations de ces derniers jours, et notamment d’intervention pour l’extrême gauche ?

Inés : D’ores et déjà dans un certain nombre de sondages on observe une inflexion de l’opinion publique. Les dernières enquêtes d’opinion ont révélé une opposition croissante au massacre en cours à Gaza et à la politique de soutien inconditionnel de Scholz à Israël. Ces derniers jours, l’Afd a connu une légère baisse. Même la CDU [parti historique d’Angela Merkel, désormais dans l’opposition, conservateur] a été forcée, après que certains de ses militants aient été mis en cause par les révélations de Correctiv, à changer de braquet vis-à-vis de l’Afd et à se positionner ouvertement contre le parti d’extrême-droite. Une situation qui pourrait compliquer les perspectives électorales de l’Afd pour les régionales, alors que l’organisation a besoin de la CDU pour gouverner, même dans le cas d’un gouvernement minoritaire.

Ce qui est certain, c’est que dans la séquence de durcissement important qui avait prévalu ces derniers mois, une mobilisation de cette ampleur permet de discuter d’autre chose, et notamment de la nature de la réponse à apporter à l’extrême-droite. Dans les cortèges, beaucoup de manifestants défendaient par exemple la nécessité d’interdire l’Afd. Si l’inquiétude se comprend, ces discussions passent à côté du problème et donnent l’impression que le danger représenté par l’Afd pourrait simplement être interdit, renforçant les illusions dans l’Etat. Alors que le gouvernement a été à l’origine de sérieuses attaques ces derniers mois, il faut élargir les mots d’ordre, et faire des mobilisations de ce week-end un point de départ d’une riposte plus large, notamment contre le racisme antimusulman, mais aussi parce que cela est lié, contre le génocide à Gaza, et enfin le gouvernement et l’extrême-droite. Ce n’est pas encore le chemin que semble prendre la mobilisation. Ce week-end, des manifestants en soutien à la Palestine ont été virés des cortèges.

La question de l’intervention des syndicats doit également être posée. Les directions des organisations du mouvement ouvrier devraient chercher à mobiliser sur les lieux de travail, convoquer des réunions d’entreprises pour discuter du virage à droite du régime, chercher à s’adresser au mouvement étudiant dans les universités. C’est ce qui a été au cœur de notre intervention avec RIO ce week-end : rappeler qu’aucune illusion ne pouvait être maintenue dans le gouvernement ou dans un front par en haut et que nous devions nous organiser à la base. Une nécessité d’autant plus vitale qu’on ne lutte pas contre l’extrême droite aux côtés de ceux qui lui préparent le terrain, et reprennent à leur compte certains de ses éléments programmatiques.

Révolution Permanente : Ces derniers mois/semaines, la polarisation que tu pointes, s’est exprimée partiellement sur un terrain social, avec l’irruption notamment d’un mouvement chez les agriculteurs, mais aussi des appels à la grève chez les cheminots. Est-ce que tu pourrais revenir sur la situation ?

Inés : Il y a certains indices qui permettent de penser que la situation sociale pourrait se transformer en Allemagne. L’année dernière avait déjà accouché du retour d’un nombre important de grèves pour regagner notamment ce qui avait été perdu à cause de l’inflation. La plupart d’entre elles n’avaient malheureusement pas gagné grand-chose, mais indubitablement ces luttes avaient été la marque du retour d’une certaine forme de conflictualité sociale.

Mais sur ce terrain aussi, la polarisation s’exprime. Le mouvement des agriculteurs ces derniers jours en a été une expression particulièrement vivace. Si celui-ci exprime des aspirations sociales, il a également été l’occasion de tentatives de récupération, notamment de la part du ministre des Finances, Christian Lidner, chef de file du Parti libéral démocrate (FDP), membre de la coalition gouvernementale, qui s’est efforcé d’en faire une tribune contre les migrants, les chômeurs et le mouvement pour le climat. Il y a un enjeu à lier ce genre de préoccupations à celles du mouvement ouvrier, à ce que les organisations syndicales s’emparent du sujet, pour couper l’herbe sous le pied à la droite et à l’extrême droite.

De ce point de vue, les appels du syndicat IG Metall, mais aussi et surtout du syndicat du rail, à réduire le temps de travail constituent un point d’appui. Une grève historique de six jours débutera ce mercredi à la Deutsche Bahn [l’opérateur ferroviaire public allemand], après le refus par les syndicats de la dernière offre salariale proposée par la direction de l’entreprise. Il y a indéniablement une préoccupation nouvelle autour du travail. Beaucoup de travailleurs ne veulent plus travailler 40 heures pas semaine pour des salaires de misère. C’est aussi sur ce terrain que se joue la lutte contre l’extrême-droite et le gouvernement qui lui sert de marchepied. Et sur ce terrain, qu’il y a besoin d’une riposte généralisée.


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Nathan Deas

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