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Mobilisation dans le travail social : retour sur une lutte profondément politique

A travers des revendications qui peuvent paraître sectorielles, les travailleurs sociaux se mobilisent aujourd'hui en réalité pour l'ensemble de la société, car à travers la lutte contre la misère, la pauvreté et l'exclusion, c'est bien le système capitaliste qui en est le premier responsable qui est visé.

jeudi 20 janvier

Depuis la journée de mobilisation du 7 décembre dernier, la colère n’est pas retombée pour les travailleurs du secteur social, en première ligne depuis le début de la crise malgré le gel des salaires et le manque de moyens. A l’heure où les dates de manifestations se multiplient, après la grève massive dans l’éducation nationale le 13, et en vue de la journée interprofessionnelle du 27, nous faisons ici un premier bilan de la mobilisation dans le secteur.

La mobilisation d’un secteur dégradé

Le travail social dans son ensemble, c’est-à-dire les champs social et médico-social, a été très durement touché par la crise du COVID. Ce sont des centaines de milliers de travailleurs et travailleuses qui ont continué leur activité pendant les confinements, au contact d’autres personnes, et qui encore aujourd’hui doivent gérer les contaminations, l’impact de la pandémie sur la vie des personnes accompagnées, l’anxiété et la panique généralisées, le tout avec très peu de moyens de protection.

Malgré leur implication et leur capacité d’adaptation qui ont permis d’éviter une catastrophe sociale et humaine, les travailleurs sociaux n’ont même pas été concernés par le Ségur de la santé, maigre revalorisation salariale accordée au personnel soignant de la fonction publique. Depuis, le gouvernement a mis en place une concertation, appelée Laforcade, qui a étendu le Ségur de la santé au personnel soignant intervenant dans les structures sociales et médico-sociales, mais excluant toujours le personnel éducatif, technique et administratif de la revalorisation salariale.

La colère de tout un secteur méprisé, grand absent de toutes les annonces gouvernementales des derniers mois, gronde depuis longtemps et s’est cristallisée ce 7 décembre dans une mobilisation et une journée de grève très suivie.

Il ne faut toutefois pas réduire la colère des travailleurs sociaux à leur simple absence de revalorisation salariale. Le travail social est un secteur dans un état catastrophique, dont aucune branche n’est épargnée.

Que ce soit dans le domaine du handicap enfant ou adulte, de la protection de l’enfance, de l’hébergement social, on retrouve les mêmes problématiques qui ont les mêmes conséquences désastreuses sur les personnes accompagnées et sur les professionnels.

En premier lieu, on déplore un manque criant de structures. Des établissements scolaires pour enfants en situation de handicap débordés, pour lesquels le temps d’attente moyen est de deux à trois ans. Des dispositifs d’hébergement d’urgence saturés qui voient des dizaines de milliers de personnes, isolées ou en famille, en situation de handicap ou malades, rester à la rue. Des enfants qui devraient être protégés condamnés à rester dans leur famille faute de places d’accueil.

Ensuite, un manque de moyens humains et matériels dramatique. Combien de travailleurs sociaux estiment aujourd’hui pouvoir faire un travail de qualité, épargné par les contraintes matérielles ? La surcharge de travail, l’usure psychologique et la pression du quotidien conduisent nombre d’équipes et de collègues à devenir maltraitants malgré eux. Mais comment ne pas être maltraitant quand on travaille dans un « centre d’hébergement d’urgence » qui est en réalité une dizaine de préfabriqués posés sur un parking d’une zone industrielle ? Comment ne pas être maltraitant quand on enchaîne des journées de 12 heures dans une maison d’accueil spécialisée, seul pour s’occuper de six personnes autistes lourdes n’ayant pas d’autonomie ? Quand on est une éducatrice seule pour suivre 40 enfants placés, ou une assistante sociale qui voit 1200 personnes par an pour de l’aide sociale ? Quand on a que des plaids à distribuer en plein hiver à des gens qui dorment dehors depuis des mois ?

Le manque de moyens se traduit aussi par des salaires particulièrement bas, des contrats courts, des postes précaires. Comment proposer un accompagnement de qualité quand on sait que son contrat s’arrête dans trois mois ? Comment être disponible et à l’écoute pour les autres, quand on est soi-même obnubilé par sa fin de mois difficile ou ses factures ?

La crise du Covid-19 et le mépris du gouvernement ont donc été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase d’un secteur sous extrême tension depuis des années. Si le secteur se mobilise ces dernières semaines pour ses conditions de travail et davantage de reconnaissance, ces journées de grève du travail social sont profondément politiques et témoignent d’un phénomène de fond.

Une lutte profondément politique

Le travail social est un secteur intrinsèquement politique : il s’agit d’un secteur qui lutte directement, dans le cas de l’insertion et de l’accompagnement social, ou plus indirectement, dans le cas du médico-social, contre la misère et l’exclusion. Cette mission place le travail social dans une situation paradoxale : il est condamné à lutter éternellement contre une misère créée au quotidien par le système dans lequel nous vivons.

La pandémie de Covid-19 a été révélatrice, si certains en doutaient encore, du fonctionnement du capitalisme : l’enrichissement d’une minorité à partir de l’exploitation de la grande majorité de la population. En 2020, alors que 500 millions de personnes étaient plongés dans la pauvreté, les 10 plus grandes fortunes mondiales se sont enrichies de 1 120 milliards de dollars.

C’est auprès de la frange la plus exploitée et la plus brisée par le capitalisme et la logique de profit que nous, travailleurs sociaux, intervenons au quotidien.

Pendant des années de période économique plus stable, le travail social reposait sur l’idée qu’il est possible d’accompagner les individus vers leur épanouissement et leur émancipation dans le cadre du système existant. Forts de « petites victoires », les travailleurs sociaux ont accepté un quotidien difficile convaincus de l’utilité de leur métier, du sens de leur travail.

Mais la crise du coronavirus est venue accélérer une dynamique qui existait déjà depuis quelques années et mettre à mal l’illusion de l’aide individuelle, l’accompagnement au cas par cas, et le caractère suffisant de « petites victoires ». Les perspectives pour le travail social se sont assombries en même temps que la situation politique actuelle.

D’un côté, les conséquences dramatiques de la crise sanitaire et économique. En France, un million de pauvres en plus, et plusieurs centaines de milliers de personnes qui ont perdu leur emploi en 2020. Selon un rapport de la fondation Abbé Pierre sorti en novembre 2020, le nombre de SDF a doublé depuis 2012 : ce sont 300 000 personnes qui vivent dans la rue aujourd’hui.

De l’autre côté, un travail social dans lequel les dynamiques sont particulièrement inquiétantes. L’Etat, dans sa volonté de dépenser le moins possible pour ce secteur, met en concurrence les acteurs privés pour remporter les appels à projet et les subventions. Cette mise en concurrence entraîne des logiques comptables de la part des employeurs prêts à tout pour réduire les coûts et qui gèlent les salaires depuis 20 ans. Les dangers de la tarification à l’acte par la loi Seraphin-PH ou encore la volonté de fusion des différentes conventions collectives du secteur en les nivelant par le bas sont les expressions les plus connues de cette volonté conjointe de l’Etat et des employeurs de faire du travail social un secteur qui coûte moins cher voire qui rapporte, quelles que soient les conséquences pour les personnes accompagnées et les salariés.

Devant tous ces chiffres, il paraît évident que tous les efforts du monde de travailleurs sociaux investis et dévoués dans leur métier ne peuvent pas suffire à faire contrepoids à un tel système destructeur et inhumain. Nos missions d’accompagnement entrent en contradiction avec le capitalisme qui exploite et opprime, brise des millions de gens au quotidien et annihile toute perspective d’épanouissement, et ces journées de mobilisation constituent une révolte contre ce système inhumain. A travers des revendications qui peuvent paraître sectorielles, les travailleurs sociaux se mobilisent aujourd’hui en réalité pour l’ensemble de la société, car à travers la lutte contre la misère, la pauvreté et l’exclusion, c’est bien le système capitaliste qui en est le premier responsable qui est visé.

Quelles perspectives pour la mobilisation ?

La mobilisation des travailleurs sociaux est pour l’instant bien évidemment initiale, et beaucoup d’écueils se dressent devant elle. Pour que cette voix qui s’élève aboutisse à des résultats concrets, il paraît indispensable d’identifier ces obstacles afin de les dépasser.

Dans un premier temps, il faut clarifier un point encore trop obscur dans les journées du 7 décembre et du 11 janvier : qui sont nos alliés ?

Il peut paraître évident que le gouvernement n’est bien sûr pas un allié dans notre lutte. Directement responsable de la dégradation du secteur par des politiques publiques désastreuses ou des coups budgétaires, il n’y a rien à attendre de Macron et de ses ministres. Pendant que des milliers d’étudiants et de familles faisaient la queue aux distributions alimentaires, le gouvernement versait 100 milliards d’aide au patronat et permettait à Bernard Arnault de gagner 44 milliards d’euros. Si le premier ministre Jean Castex a agité quelques promesses en novembre dernier, qui ont depuis été repoussées, il semble clair que le gouvernement n’a aucune considération pour le travail social. L’invisibilisation de ce secteur est même un phénomène conscient de la part des politiques : mettre en lumière le travail social reviendrait à braquer les projecteurs sur les conséquences dramatiques du système.

Pourtant, des acteurs influents de notre secteur maintiennent une confusion et entretiennent l’illusion que le gouvernement pourrait nous entendre, ouvrir les yeux et nous aider. C’est le cas par exemple de la Fédération des Acteurs de Santé, qui a déroulé le tapis rouge à Macron lors de l’ouverture de son congrès il y a deux semaines. Une honte, quand on voit le bilan du quinquennat fait d’attaques des acquis sociaux et de répression, d’un président qui ne « voulait plus voir de personnes à la rue » d’ici 2022.

Une autre force politique essaie de se faire une place aux côtés des travailleurs sociaux en lutte, pour se donner une image militante et se racheter une crédibilité : les syndicats employeurs. Depuis plusieurs mois, à travers des tribunes ou des journées de mobilisation, les principales organisations patronales comme Nexem et la FEHAP prétendent se mobiliser pour obtenir des augmentations de salaires et plus de moyens pour le secteur. C’est dans ce sens que les organisations syndicales les plus proches du patronat ont appelé à se mobiliser ce mardi 18 janvier, reprenant seulement le mot d’ordre de bénéficier du Ségur, en s’alignant donc sur les organisations patronales.

En réalité, ces organisations militent aujourd’hui pour leurs propres intérêts. Si elles se sont saisies de la revendication de l’extension du Ségur de la Santé et demandent la revalorisation de 183 euros pour tout le secteur, c’est pour mieux cacher le fait que ce sont elles qui gèlent les salaires du secteur depuis 20 ans. Ce sont nos employeurs qui accompagnent depuis des années la mise en concurrence des associations, qui acceptent de proposer des projets au rabais en exploitant leurs salariés, et qui aujourd’hui ont pour objectif de casser les conventions collectives.

Aujourd’hui ce ne sont pas 183 euros mensuels qu’il faut revendiquer, mais bien 300 euros minimum pour toutes et tous, pour rattraper des années de gel des salaires et de perte de pouvoir d’achat.

Dans un second temps, nous devons nous doter d’une stratégie claire. La logique d’interpellation des élus ou des pouvoirs publics constitue une impasse dans laquelle le mouvement naissant ne doit pas s’enfermer. Les journées d’action isolées sont utiles pour tirer la sonnette d’alarme ou médiatiser nos conditions de travail, mais nous ne sommes pas aujourd’hui confrontés à des interlocuteurs auxquels il faudrait ouvrir les yeux. Que ce soit le gouvernement, les financeurs tels que les préfectures, les conseils départementaux ou les agences régionales de santé, ou encore nos employeurs, nos interlocuteurs sont tous très conscients de l’état de délabrement du secteur, des chiffres et de la situation politique développée en début d’article.

Le travail social fait face aujourd’hui à une volonté consciente de l’État de dégrader ce secteur jusqu’à faire des travailleurs sociaux des gestionnaires de la misère. Seul un rapport de force conséquent et dans la durée, à travers une grève prolongée, peut imposer aux pouvoirs publics d’accepter les conditions et revendications des travailleurs du secteur, et ainsi permettre d’avancer vers l’obtention de moyens à hauteur des besoins, et des conditions d’accueil et d’accompagnement dignes.

Après la journée réussie du 7 décembre qui a montré que la colère était présente dans tous les secteurs du travail social et que nombre de salariés étaient prêts à se mobiliser, la journée du 11, moins suivie, a démontré que nous ne pouvons pas compter sur des journées isolées pour imposer un investissement massif dans notre secteur. Il est essentiel de se donner comme perspective une grève reconductible, en militant des assemblées générales dans toutes les structures afin de pouvoir échanger sur le mouvement, décider des revendications et des suites à donner à la mobilisation.

Une lutte qui dépasse le travail social

Une telle stratégie se heurte néanmoins à la réalité et à la division des dates. Deux journées différentes se profilent déjà dans les prochaines semaines : le 1er février, date qui concerne le social et le médico-social dans la continuité des journées de grève précédentes, mais aussi le 27 janvier, date de mobilisation de tous les secteurs pour les salaires et l’emploi, appelée par une intersyndicale large.

Cette date du 27 janvier peut être le point de départ d’une lutte importante, non pas que du travail social, mais bien du monde du travail dans son ensemble, pour une augmentation générale des salaires et des minima sociaux, et, plus globalement, pour mettre un coup d’arrêt aux politiques antisociales du gouvernement.

Le mois de janvier a connu un grand nombre de mobilisations : la journée du 11 dans le travail social et la santé, de nombreuses grèves isolées dans le privé comme dans la grande distribution par exemple, mais aussi et surtout l’énorme journée de grève du 13 janvier dans l’éducation.

Nous ne pouvons pas aujourd’hui déconnecter ces luttes les unes des autres, alors qu’elles ciblent toutes le même ennemi : un gouvernement au service des patrons, qui défend un système qui a dévoilé toute son horreur pendant la crise sanitaire.

Il est impératif de construire une convergence entre ces luttes, à travers une mobilisation commune, pour imposer notre « monde d’après » et ne pas laisser le patronat, qui se frotte les mains devant la perspective d’une élection présidentielle polarisée par la droite, nous infliger le sien.



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