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Nicolas Pereira, secrétaire de l’UL CGT Roissy : « la décision de me licencier est politique »

A 54 ans et après 25 ans de boite, Nicolas Pereira, secrétaire de l’union locale CGT de Roissy a été licencié par Transdev. Un saut dans la répression de l’aéroport à l’approche des JO. Retour sur le profil d’un syndicaliste aux engagements politiques multiples

Mica Torres

2 février

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Nicolas Pereira, secrétaire de l'UL CGT Roissy : « la décision de me licencier est politique »

Nicolas Pereira est le secrétaire de l’Union Locale CGT de l’aéroport de Roissy et son entreprise Transdev l’a licencié le 10 janvier dernier. Une mesure qui marque un saut dans la répression syndicale au sein de l’aéroport, face à laquelle l’intersyndicale locale a décidé d’appeler à un rassemblement le jeudi 1er février à 12H30 devant Air France Cargo à Roissy.

De son licenciement à ses débuts en tant que syndicaliste en passant par les dernières grèves qui ont secoué l’aéroport, Nicolas est revenu sur son parcours militant dans cet entretien avec Révolution Permanente.

Révolution Permanente : Depuis quand travailles-tu à l’aéroport, quel était ton métier et pourquoi as-tu décidé de t’engager syndicalement ?

Nicolas Pereira : Je suis entré à l’aéroport en 1998 et j’ai été embauché par Aéropiste en 1999 en tant que chauffeur SPL (super poids lourd). Très vite, je me suis engagé dans le syndicat. Je ne peux pas être dans une entreprise, avoir des collègues, constater des injustices et ne pas agir.

Par ailleurs, il y a une influence familiale, j’ai un grand-père qui était communiste, qui le revendiquait. Très jeune à Sarcelles, je fréquentais des jeunes communistes. J’ai toujours baigné là-dedans, ensuite je me suis marié et je suis parti à l’armée, et dès que je suis revenu dans le monde du travail en 1990, j’ai repris un mandat de délégué syndical. J’avais 21 ans à l’époque.

RP : Quelles séquences t’ont marquées dans ton parcours de syndicaliste ?

NP : D’abord des grèves chez Aéropiste, notamment contre la discrimination syndicale qu’on a combattue. Depuis que je suis à l’Union Locale, il y a eu la réforme des retraites contre laquelle on s’est tous engagés. Ce qui m’a beaucoup plu au niveau de notre Union Locale, c’est l’interpro, de pouvoir rassembler et unir les salariés.

A Roissy, non seulement il y a énormément d’entreprises, mais il y a aussi énormément de métiers avec des catégories et des couches sociales complètement différentes. Il y a des catégories qui sont corporatistes comme chez les pilotes et chez les donneurs d’ordre. Et après, il y a toute la sous-traitance. Il y a vraiment un enjeu à se réunir même si on a du mal, parce que derrière toutes ces entreprises, il y a le même employeur, ADP ou Air France.

Et on a intérêt à se battre ensemble, une fois qu’on l’aura compris et qu’on aura dépassé les étiquettes syndicales, on aura tout gagné à Roissy. Le patronat a eu recours massivement à la sous-traitance pour diviser les salariés. Aujourd’hui, il y a quasiment 800 entreprises sur Roissy, avec finalement une seule activité principale centrée sur l’aéroport.

RP : Est-ce que les préoccupations ont évolué à Aéropiste depuis que Transdev est arrivé ?

NP : Depuis l’arrivée de Transdev, la pression managériale s’est imposée dans l’entreprise. Ils ont réussi à instaurer la peur. C’est pour ça que je dénonce Transdev. Ils opposent les salariés entre eux, ils créent des iniquités pour diviser.

Avant, il y avait surtout des revendications liées aux salaires et aux conditions de travail, maintenant le management tel qu’il est pratiqué crée un climat délétère. Et puis c’est réfléchi. A l’époque, à Transdev y avait une ambiance familiale qui nous donnait un rapport de force. Transdev est arrivé, ils ont voulu empêcher les salariés de se réunir. Avant, on jouait à la belote, ils ont essayé de l’interdire. Ensuite, on organisait des moments conviviaux autour de repas, ils ont essayé de limiter cela au prétexte que ça nuisait à l’activité.

Plus largement, quand on a fait les premières grosses actions en interpro sur Roissy, la revendication qui revenait le plus, encore plus que les salaires, ce sont les conditions de travail et ça n’a pas changé. On en est à ce point-là. Dans nos entreprises il n’y a plus de reconnaissance.

RP : Pour toi, quelles sont les pistes pour dépasser les limites que tu as identifiées lors des dernières grèves ?

NP : La solution n’est pas nouvelle, c’est le terrain, c’est de vraiment parler aux salariés. La maladie des représentants du personnel, des délégués, c’est qu’ils ont l’impression que c’est à eux de décider, qu’ils savent ce qui est bon pour les salariés, ils partent avec des bonnes intentions.

Mais il faut vraiment chercher à savoir pourquoi les salariés sont prêts à se battre et qu’est-ce qu’ils veulent vraiment. Je pense que la priorité à Roissy, c’est de déployer tous nos élus et mandatés dans les boîtes en intersyndical et d’aller parler aux salariés pour proposer un cahier revendicatif. Cela surtout avec l’objectif de l’unité et on a une occasion autours des Jeux Olympiques pour le faire. Je ne dis pas qu’il faut se lancer lors des JO parce qu’il sera trop tard et qu’il n’y aura plus que de la répression. Il faut justement préparer dès à présent le rapport de force.

RP : Au mois d’octobre, vous avez appuyé avec l’union locale la préparation d’une grève des travailleurs sans-papiers sur Roissy ? Pourquoi ce combat était important ?

NP : Depuis 2018, nous avons participé en extérieur à l’organisation de la préparation d’une grève de sans-papiers. Et on a découvert la réalité de ces gens-là. Quand tu discutes avec un gars, que son père est en train de mourir et que ça fait 7 ans qu’il n’est pas rentré, qu’il est bloqué là, c’est horrible. Et ce sont nos frères.

Ça me semblait crucial qu’on s’engage dans ce combat, d’autant qu’un nouveau collectif de travailleurs sans papiers se reconstituait. Aujourd’hui, contre la loi immigration, on va essayer de se lier et faire grossir le collectif à Bobigny, pour ne pas rester dans notre coin à Roissy.

Aujourd’hui, on a commencé à avoir des rendez-vous en préfecture, je ne sais pas comment ça va évoluer. Mais ces gens-là ont beaucoup d’autres problématiques. Maintenant que la question des papiers va peut-être se régler, les travailleurs commencent à parler de tous les abus qu’ils ont subis dans leur travail.

Par ailleurs, notre responsabilité face à un monde de conflits, c’est de montrer la solidarité, la fraternité. Il va y avoir encore des migrations demain liées à l’environnement, on ne va pas accepter de laisser mourir les gens. On doit valoriser cette fraternité et rappeler dans quel camp quand on est, moi je suis travailleur avant tout.

RP : Est-ce que tu peux revenir sur le contexte de la répression que tu as subie ?

NP : On n’en est pas à la première attaque de mon employeur. Je pense que son envie de m’éjecter n’est pas nouvelle, mais aujourd’hui c’est différent. Je pense qu’il doit se sentir soutenu, notamment par Air France son principal client. J’ai été secrétaire à l’UL au moment d’une des plus grosses mobilisations inter entreprise sur l’aéroport en 2022. L’idée c’était de rassembler autant les salariés des donneurs d’ordre que de la sous-traitance.

Je pense qu’aujourd’hui, la décision de me licencier est politique. Avant les jeux olympiques, il faut bloquer toute initiative. Et l’UL de Roissy fait peur. Mais je ne suis pas le seul, il y a aussi Tayeb de Sud Aérien qui a reçu un coup de pression des gendarmes. Et il y en aura d’autres, tous ceux qui vont nourrir des luttes.

RP : Beaucoup de salariés de Roissy viennent des banlieues qui se sont soulevées après la mort de Nahel. Penses-tu que la CGT à un rôle à jouer dans ce type de lutte ?

NP : On a parlé d’émeutes, mais c’étaient des révoltes. Je viens aussi de la banlieue là où les politiques disent à tout bout de champ : « on va vous aider ». Ce n’est pas en investissant dans des petits parcs de sport enfermés dans des cages qu’on va soutenir les jeunes. Il y a une époque où il y avait beaucoup d’associations de jeunes soutenues par les municipalités. Aujourd’hui, les mairies enlèvent des moyens. Tous ces jeunes-là, on les a laissés, alors je comprends qu’à un moment, ils se révoltent.

Pour inverser cette vapeur, il faut avoir des initiatives interprofessionnelles et intersyndicales. Nous à la CGT, on doit se remettre en question, aller plus vers les salariés. On a des syndicalistes aujourd’hui tranquilles qui signent des accords. Et surtout, il faut qu’on s’unisse, que ce soient les verts, LFI, tous les syndicats.

RP : Quel bilan tires-tu du dernier grand mouvement social, à savoir la réforme des retraites ?

NP : Oui, je pense que ce qui est important c’est de tirer les bilans. Il faut moins regarder les sondages et aller discuter avec les gens. Je pense qu’on n’a pas totalement perdu, mais je suis révolté de la normalisation de la répression, qu’on accepte de laisser une personne qui se mobilise se prendre un flashball dans la tête, que l’Etat fasse des 49.3. Il n’y a plus rien qui nous étonne, on sait qu’ils sont prêts à tout. Mais ce qui me choque, c’est la banalisation de cette violence.

Il fallait appeler à la grève, la vraie, au blocage du pays. Mais on était là à hésiter, une date par ci, une date par là. On a usé les gens. Si on était parti sur un mouvement dur, peut-être que ça aurait pris. Je pense que beaucoup de travailleurs ne se retrouvent pas dans la stratégie proposée, on parle souvent de ceux qui craignent de faire la grève, mais on ne parle pas de ceux qui ne veulent pas juste bricoler, de ceux qui veulent y aller pour de bon. Et sur ça, les syndicats n’ont pas été bons. Sur la répression, la réaction d’ailleurs n’a pas été à la hauteur, je le vois moi-même en ce moment.

Après, il faut discuter entre nous, chacun a ses combats mais il faut qu’on puisse faire converger notre colère. Durant les Gilets Jaunes j’avais un ami avec lequel j’allais manifester avec la CGT. On ne comprenait pas pourquoi on n’allait pas les rejoindre. Bien sûr qu’on aurait dû faire converger tout ça.

RP : Un petit mot sur le mouvement des agriculteurs ?

NP : Je suis très partagé, je ne connais pas si bien le sujet. En revanche, je suis conscient d’une chose, il y a les agriculteurs et les très gros agriculteurs. Je vois beaucoup de gros agriculteurs qui s’expriment à la télévision. Cependant, il y a tous ces agriculteurs qui crèvent et avec eux on doit être solidaires. C’est différent des gros agriculteurs qui ont beaucoup d’employés, qui ne mettent pas le pied dans le champ. Ce sont des patrons agriculteurs qui ne m’intéressent pas.


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