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« Nous ne sommes pas de la chair à canon ». Grève des travailleurs agricoles immigrés en Italie

L'état d'urgence sanitaire et la crise actuelle révèlent les inégalités brutales sur lesquelles le système capitaliste repose. En Italie, face à la brutalité patronale, des travailleurs agricoles immigrés sont entrés en grève refusant d’être de « la chair à canon ».

lundi 25 mai

Lien vers l’article original : ici

La situation des immigrés sans-papiers en Europe révèle non seulement la cruauté du système et la barbarie qu’il génère, mais aussi l’hypocrisie des gouvernements, même ceux qui se disent aujourd’hui progressistes. La population immigrée est plus sujette à la précarité, est plus exposée au risque de chômage et, face à une situation comme celle que nous connaissons, le racisme institutionnel montre son pire visage.
Le cas italien, montre non seulement l’hypocrisie des régularisations que l’on voit fleurir à travers l’Europe, mais également la riposte historique des travailleurs immigrés, qui se rebellent pour leur dignité.

Le gouvernement présidé par Conte, composé du Parti démocratique (PD) et du Mouvement 5 Étoiles (Movimento 5 Stelle), a approuvé jeudi le décret Rilancio (traduit : décret de relance), un plan destiné à relancer l’activité économique du pays, avec une allocation de 55 milliards d’euros visant à répondre aux difficultés économiques liées à la crise pandémique et à sauver les grands patrons.
Ce décret, qui est destiné à bénéficier aux grands employeurs, prévoit une régularisation partielle des personnes sans-papiers axée sur les besoins du marché du travail. Le décret vise à régulariser les immigrés qui travaillent ou ont une expérience dans des secteurs essentiels de l’économie italienne.

C’est le cas du secteur agricole, qui a été durement touché par les restrictions de mobilité tant internes qu’internationales. On estime que 300 000 travailleurs ruraux ont été perdus en Italie jusqu’à présent cette année, la plupart étant des travailleurs saisonniers provenant de pays d’Europe de l’Est comme la Roumanie et la Bulgarie. Les grands propriétaires terriens ont fait pression sur le gouvernement pour qu’il autorise exceptionnellement un cadre qui ouvre la mobilité nécessaire de la main-d’œuvre afin de ne pas perdre leurs profits.

Des milliers d’immigrés sans-papiers en Italie vivent sous un régime raciste et une législation xénophobe qui, dans le contexte de l’état d’urgence, les contraint à vivre dans une situation de clandestinité beaucoup plus stricte. Ce jeudi 21 mai, les travailleurs agricoles ont contesté le décret sur la régularisation temporaire des migrants, qui ne couvre pas des centaines de milliers de travailleurs et laisse intact le système brutal d’exploitation des campagnes.

La grève a été un succès : les champs étaient déserts et la solidarité est aussi venue d’autres secteurs d’agriculteurs. A Turin, Brescia, Crémone, Plaisance, Rimini, Livourne, Rome, Caserte, Reggio de Calabre, il y a eu des manifestations importantes de soutien à la grève.

La ville de Torretta Antonacci, lieu historique de l’installation des migrants "invisibles" dans la province de Foggia, a été le lieu où les journaliers ont tenu leur principale manifestation hier, arrivant à la maison du gouvernement local avec des boîtes pleines des fruits et légumes qu’ils ramassent chaque jour. Dans leur déclaration, ils dénoncent que ce sont eux qui se cassent le dos chaque jour pour faire fonctionner l’industrie agroalimentaire, si louée et défendue par le ministre Bellanova lors de la conférence de presse où le "décret de relance" a été annoncé.

Il y a quelques jours, la ministre Bellanova avait présenté la régularisation temporaire des migrants comme une avancée "historique". Cependant, environ 300 000 travailleurs immigrés qui constituent la main-d’œuvre dans les campagnes ne pourront pas en bénéficier en raison de l’absence de contrat de travail officiel - on estime que les immigrés temporairement régularisés ne représentent que la moitié des immigrés qui auraient besoin d’une telle régularisation.

Face à cette politique gouvernementale, qui ne profite qu’aux employeurs agricoles, des milliers et des milliers de travailleurs ont été mobilisés, notamment des immigrés africains travaillant dans les champs du Sud et qui ont souvent dû vivre dans des cabanes, formant une véritable armée d’invisibles en état de semi-esclavage et complètement marginalisés par une grande partie de la société italienne.

Le syndicat sectoriel USB Lavoro Agricolo, qui a organisé les travailleurs immigrés dans de nombreux endroits, en particulier dans le Sud, a lancé une grève nationale dans le secteur ce jeudi 21 mai.

« Les fruits et légumes étant considérés comme plus importants que nous, nous nous chargerons de livrer aux préfectures italiennes des paniers de produits de la terre, cette terre où l’on se casse le dos tous les jours pour quelques centimes, avec des journées épuisantes, sans droits ni dignité.

Ce sont les boîtes dans lesquelles ils voudraient nous enfermer. Nous sommes utiles quand il s’agit de cueillir des tomates et des courgettes pour les distribuer à échelle de masse (pas seulement italiennes), mais nous dérangeons beaucoup quand nous demandons des droits pour les personnes, quelle que soit leur origine, comme un salaire décent, la possibilité de s’inscrire à l’état civil pour avoir accès à un médecin, un logement décent et une vie humaine. Le décret de relance ne nous permettra pas à nous, travailleurs agricoles, ni à de nombreuses autres catégories invisibles et précaires, d’avoir droit à la dignité.

Le jeudi 21, nous allons faire grève. Nous demandons aux consommateurs de faire la grève des achats en même temps : plus d’achats de fruits et légumes, en solidarité avec les personnes invisibles de la campagne et des bidonvilles italiens.
Nous appelons les agriculteurs, qui sont également écrasés par la puissance écrasante de la grande distribution, à se joindre à notre protestation. »

Le référent national de cette mobilisation, Aboubakar Soumahoro, est un ancien ouvrier de Côte d’Ivoire, devenu une figure publique grâce aux confrontations avec des personnages comme Matteo Salvini. Soumahoro a condamné le faux intérêt que les partis gouvernementaux ont manifesté pour le sort des travailleurs agricoles : les ministres et les parlementaires se limitent à soutenir les entreprises et ignorent la réalité de l’exploitation et de l’humiliation de dizaines de milliers de travailleurs.

"Les ministres ne mettent pas leurs bottes" pour voir de leurs propres yeux la situation des ouvriers agricoles et "ils ont fait cette règle non pas pour nous, mais parce qu’il est de leur intérêt de sauver les légumes et les fruits", a dénoncé Soumahoro.

Lors de la mobilisation de Torretta Antonacci à Foggia, de nombreuses affiches et banderoles ont été vues mettant en avant les slogans "pour que les droits ne pourrissent pas" et "la dignité et les droits n’expirent pas".
De l’USB, ils ont dénoncé que "le gouvernement a renoncé à garantir à tous un permis de séjour pour les cas d’urgence, convertible en permis de travail, se limitant à des permis temporaires pour ceux qui ont des exigences strictes".

"USB Lavoro Agricolo envoie un message au gouvernement qui se définit comme le nouvel humanisme : s’il n’y a pas de réponses pour tous les êtres humains qui peuplent les campagnes et les banlieues, il y aura d’autres grèves, d’autres mobilisations. Et la prochaine manifestation n’atteindra pas une mairie locale, mais le Parlement. USB Lavoro Agricolo organisera en juillet un grand rassemblement de tous les travailleurs italiens ouvert aux citoyens, aux consommateurs, aux agriculteurs, qui se tiendra à Foggia", ont déclaré les organisateurs.

A l’heure où en France la première ligne relève la tête face au mépris concernant une prime minable, la lutte des travailleurs immigrés montre que les travailleurs commencent à répondre aux attaques et aux manœuvres du gouvernement et du patronat. Il s’agit maintenant de veiller à ce que les travailleurs n’interviennent pas de manière divisée, entre natifs et immigrés, ou secteur par secteur. Ne laissons pas la réponse aux différents gouvernements nationaux qui ne cherchent qu’à garantir leurs profits et qui enveniment leur discours de poussées réactionnaires. La réponse est dans la solidarité entre les travailleurs et travailleuses des différents pays pour s’unir contre ceux qui nous exploitent au quotidien. Il faut exiger la régularisation, partout en Europe de tous et toutes les migrant-es sans condition. L’union nationale que les gouvernements capitalistes défendent ne sert que des intérêts qui leur sont propres, nous, travailleurs et travailleuses précaires avons les mêmes objectifs au-delà des frontières de barbelés : en finir avec leur monde d’exploitation et d’oppressions.

Alba Nur traduction




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