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Interview

« On agit pour nous protéger nous et la population » : Aurélia bibliothécaire en droit de retrait

Le 26 mars, une douzaine de bibliothèques municipales parisiennes sont restées fermées. Les travailleurs en droit de retrait exigent des aménagements pour faire face à l’aggravation très préoccupante de la situation sanitaire. Entretien avec Aurélia, bibliothécaire, représentante syndicale en droit de retrait.

samedi 27 mars

Propos recueillis par Tom Canelle

Révolution Permanente : Ce 26 mars, on a vu une douzaine de bibliothèques fermées à Paris du fait d’un droit de retrait important dans le secteur, est ce que tu peux te présenter et nous expliquer pourquoi cette vague de colère et quelles revendications vous défendez ?

Aurélia : la colère et l’incompréhension ont commencé à monter vendredi dernier quand on a compris qu’on allait continuer à travailler dans les bibliothèques comme si de rien n’était alors qu’un confinement a été annoncé, aussi partiel soit-il. Pas de jauge renforcée, pas de roulement d’équipe, etc. Le gouvernement incite les employeurs à prendre des mesures de télétravail, et la population à se déplacer le moins possible ou seulement en extérieur, et dans les bibliothèques tout allait rester comme si de rien n’était ? Rien ne concerne les bibliothèques dans les dernières annonces, on nous renvoie à un décret antérieur. Pour notre administration c’était « circulez il n’y a rien à voir » et au départ il ne devait même pas y avoir de CHSCT exceptionnel à la Direction des Affaires Culturelles de Paris, comme s’il n’y avait pas lieu de modifier quoi que ce soit dans le fonctionnement du travail.

Dans le même temps , la situation sanitaire est catastrophique en Île-de-France, dans les hôpitaux. L’inquiétude et la colère vont de pair et ne cessent d’augmenter. Ca s’est traduit pour la première fois par un mouvement de colère des chefs d’établissements, qui, pour la première fois se sont mis à rendre compte de la colère de leurs équipes : 48 chefs d’établissements ont envoyé une lettre au bureau des bibliothèques pour témoigner de la souffrance et l’inquiétude des équipes et réclamer deux autorisations spéciales d’absences. Ce sont deux jours où on a le droit d’être absent du travail en étant payé, et ce dispositif permet d’assurer une rotation d’équipe, un travail en demi-équipe qui permet d’assurer la distanciation physique sur les lieux de travail et de désencombrer les transports. Cette revendication c’est aussi parce qu’on nous dit qu’on ne peut pas faire de télétravail. Syndicalement, je ne défends pas le télétravail mais beaucoup de collègues ne comprennent pas que l’option ne soit même pas envisagée par l’administration.

Cette organisation là on l’avait obtenue lors du confinement de novembre, durant la deuxième vague. On sait aujourd’hui que cette troisième vague est bien plus dangereuse que la précédente avec des variants plus contagieux et dangereux que le virus qui circulait alors. Pourquoi en novembre cette sécurité avait été obtenue, et aujourd’hui aucune mesure de protection n’est mise en place ? L’administration bloque alors qu’on sait qu’elle a les moyens de le faire puisque cela a déjà été mis en place.

Donc la situation aujourd’hui c’est qu’il y a eu cette pression des chefs d’établissement, s’en est suivi une alerte des mandatés au CHSCT de la Direction des Affaires Culturelles de la Ville de Paris. Un CHSCT exceptionnel a eu lieu suite à ça ce jeudi 25, où une demie autorisation spéciale d’absence a été concédée le samedi, puis, sous la pression, une journée complète. C’était trop tard et trop peu pour calmer la colère des personnels qui étaient prêts à déposer un droit de retrait le lendemain matin pour avoir l’occasion de faire vraiment l’organisation de roulement en demi-équipe. D’autres inquiétudes se sont exprimées à cette occasion : problèmes de ventilation dans certains établissements susceptibles de favoriser la propagation du virus, absence de plexiglas, difficultés à faire respecter le port du masque...

Ce vendredi donc, les équipes des établissements se sont réunies et ont voté le droit de retrait, rarement unanimement mais souvent majoritaire. Le résultat, c’est qu’une douzaine d’établissements ont fermé leurs portes : Hélène Berr, Edmond Rostand, Françoise Sagan, Violette Leduc, Maurice Genevoix, Jacqueline de Romilly... Ailleurs il y a eu aussi des droits de retraits conséquents mais qui n’ont pas conduit à la fermeture de l’établissement. On pense que ce samedi, ceux qui hésitaient encore aujourd’hui vont rejoindre le mouvement.

Révolution Permanente. : Dans l’éducation ce même jour, on voit aussi une vague de droit de retrait avec une grande colère vis-à-vis du mépris de Jean-Michel Blanquer pour les enseignants, est-ce que tu fais le lien avec ce mouvement ?

Aurélia : Le lien je le fais complètement. La différence c’est que les enseignantes et enseignants sont extrêmement exposés et pour moi c’est assez héroïque ce qu’ils font. Ils ont tenu car ils ont pleinement conscience du rôle social indispensable qu’ils jouent. La nuance avec notre mouvement c’est qu’ils sont vraiment très exposés au risque épidémique. Mais nous bibliothécaires sommes aussi exposés via la manipulation de documents tout juste touchés par le public, et surtout par le fait qu’on brasse énormément de monde : même s’il y a des jauges chaque travailleur est susceptible d’être en contact avec une cinquantaine de personnes par jour. On est exposés, même si moins que les enseignants, dont les conditions de travail sont encore plus déplorables.

Le lien donc c’est le danger mais aussi et surtout l’alerte : il y a une forte conscience sociale, un souci de l’intérêt général qui est en jeu. En fait ça prend la forme d’un droit de retrait individuel face à un sentiment de danger mais c’est aussi une manière de dire qu’il faut lutter contre la pandémie, qu’on ne peut pas se satisfaire d’attendre que les tutelles et le gouvernement prennent leur responsabilité et que nous sur le terrain il faut qu’on agisse pour nous protéger nous-même et la population. Il faut qu’on prenne le problème à bras le corps parce qu’il ne se passera rien avant peut-être des semaines alors qu’il est déjà trop tard ! C’est un mélange de sentiment de colère, d’impuissance, d’inquiétude, de frustration. Moi personnellement c’est cela qui motive le plus mon action.

Le sentiment de danger est quand même très prégnant chez les collègues puisqu’en effet les conditions de travail sont parfois très à risque : manque de plexiglas, manque de lingettes désinfectantes pour les postes de travail sur lesquels les bibliothécaires se succèdent, des bureaux exigus et mal aérés dans de nombreuses bibliothèques... C’est pour ça qu’on demande des roulements d’équipes. Les aménagements qu’il y a pu y avoir localement sont insuffisants, au cas par cas suite à des négociations locales. Mais il faudrait que collectivement tous les agents aient une protection et une distanciation suffisante.

On nous a d’ailleurs annoncé qu’il fallait qu’on mange dans 8 m² par personne. Autant dire qu’on ne pouvait plus prendre de pause déjeuner ! On se met un peu partout dans les espaces publics ou à l’extérieur pour manger, mais encore faut-il qu’il ne pleuve pas. Là on nous dit « il faut que vous mangiez seul dans 8m² ». Dans la bibliothèque où je travaille, suite à un cluster, la salle de déjeuner a été fermée car trop petite. Et donc on s’installe où on peut, on bricole, mais ça devient vraiment compliqué. Au moment où le gouvernement promeut le télétravail, nous on est 45 dans la bibliothèque. C’est vraiment un ras-le-bol général.

Révolution Permanente : Dans le monde de la culture, les bibliothèques ont été les seuls lieux à rester ouverts. Aujourd’hui et face au mouvement des occupations qui concernent quelque 90 lieux en France, dont l’une des revendications est la réouverture, quel lien tu fais entre les deux mouvements, notamment avec ton expérience de ce que c’est de rouvrir pendant la pandémie ? Pour faire le lien avec ce qu’on disait précédemment par exemple, à la rentrée dernière, par la grève ou le droit de retrait, les professeurs ont réussi à imposer des protocoles sanitaires, est ce que c’est quelque chose qui est envisagé par le mouvement ?

Aurélia : Pour les profs l’obtention de protocoles sanitaires plus stricts c’est une très bonne revendication, c’est effectivement ce genre de dynamique qu’on essaie de mettre en place, sauf que ce n’est pas avec l’outil de la grève mais avec celui du droit de retrait parce qu’on trouvait ça plus approprié : beaucoup d’agents n’étaient pas prêts à perdre des journées de salaire, et le droit de retrait se justifie pleinement puisqu’on est réellement face à un danger important.

Pour le lien avec le secteur de la culture, on est solidaire, bien sûr, mais plus à titre personnel, le fait d’être les seuls lieux culturels ouverts est plutôt un frein au mouvement : on peut se sentir "coupables" de fermer. On sent bien que les usagers des bibliothèques ont besoin de venir parce que c’est un des seuls loisirs qu’il leur reste. Nous traiter de manière différenciée vis-à-vis des autres lieux de la culture nous a profondément vexé : sur tous les discours officiels depuis le début de la pandémie on voit « lieux culturels fermés, bibliothèques ouvertes ». Nous ne sommes donc pas des lieux culturels ? Il y a une sorte de « crise d’identité du bibliothécaire », qui est un problème récurrent.

Il y a une contradiction importante, là où le monde de la culture lutte pour la réouverture, nous on est mal à l’aise avec l’idée de faire des mouvements sociaux qui ferait fermer nos lieux même ponctuellement parce qu’on sait qu’il y a un vrai besoin de la population. Il y a quelque chose d’absurde là-dedans parce que pendant qu’il y en a qui luttent pour leur réouverture, nous, il ne faudrait pas que le public pense qu’on "lutte pour la fermeture" : on lutte pour quelque chose de plus sûr pour les usagers et les bibliothécaires. Maintenant si ça doit aller jusqu’à la fermeture, ça ira jusqu’à la fermeture si vraiment la situation sanitaire l’exige. Mais l’objectif n’est pas de fermer, l’objectif c’est comment rendre le service public le plus sûr possible, comment éviter les contaminations entre agents, entre usagers et agents, et entre usagers, comment surtout éviter de propager le virus, de diminuer les interactions sociales au minimum pour qu’à l’arrivée il y ait moins de morts ! Donc je suis solidaire de la lutte que mène le monde de la culture, mais je me dis qu’à eux notre lutte doit leur paraître décalée.

Révolution Permanente : Tu parlais de « crise d’identité du bibliothécaire », est ce que tu peux expliquer ce que tu veux dire par là ?

Aurélia : Toute cette manière d’être traité de manière à part, même juridiquement parlant, ça a forcément activé les questionnements que les bibliothécaires se posent déjà depuis quelques années sur le rôle social des bibliothèques, la bibliothèque comme troisième lieu, où les gens séjournent, passent du bon temps etc. Toutes les normes sanitaires sont allées en conflit avec les missions sociales que se sont données les bibliothèques.

Il y a une sorte de débat entre les professionnels sur l’utilité du métier, sur le rôle social etc. sur toutes ces questions que j’appelle la « crise d’identité du bibliothécaire". Pour être plus concret, lors du deuxième confinement, on a fait du « click and collect ». Ça a été assez éprouvant à organiser puisqu’on n’est pas Amazon, on n’a pas la même plate-forme logistique ou le même outil informatique pour traiter toutes ces commandes. Et bien sûr on est un service public et on n’a pas du tout le même rôle qu’Amazon ! Ça avait surtout un côté frustrant : c’était nettement moins intéressant et varié que ce qu’on faisait d’habitude. D’autant plus que cet outil est excluant puisque les usagers qui commandent des livres sont des gens qui ont déjà une culture de base. C’est un service qui est un peu élitiste au final, qui se concentre sur des gens qui ont déjà une culture livresque ou cinématographique, qui savent déjà ce qu’ils veulent. Ce service exclut aussi d’autres usages de la bibliothèque (lecture et travail sur place, consultation des ordinateurs, participation à des ateliers...)

Au fil des confinements et des déconfinements on a eu toujours un peu les mêmes débats. Nous, si je peux parler au nom de ceux qui exercent leur droit de retrait, nous pensons que le rôle social du service public ça passe aussi par la protection de la santé collective. Ça passe par une solidarité avec le service public de l’hôpital qui allait de soi au printemps dernier et qui là semble maintenant complètement oubliée alors que c’est terrible ce que les soignants vivent sur le terrain. Donc nous on reste solidaires.




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