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Keolis Montesson

« On n’a pas à vivre comme ça ». Portrait d’Oumi, femme machiniste en grève contre Keolis

Conductrice à Keolis et engagée depuis le premier jour de la grève, nous avons rencontré Oumi, qui se bat aux cotés de ses collègues du dépôt de Montesson pour de meilleures conditions de vie et de travail.

Olive Ruton

6 octobre 2023

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 « On n'a pas à vivre comme ça ». Portrait d'Oumi, femme machiniste en grève contre Keolis

Depuis 2015, Oumi est conductrice de bus au dépôt de Montesson, devant lequel elle vient aujourd’hui de vivre son 26ᵉ jour de grève, sur le piquet. Avant de se lancer dans ce métier, elle a enchaîné les emplois : aide médico-psychologique, aide soignante, employée dans des hôpitaux, dans les foyers d’hébergements, les maisons d’accueil spécialisée, dans les maisons de retraite, auprès de personnes âgées, auprès de personnes handicapées... Oumi a « touché à tout. »

« C’était une magnifique expérience. J’étais dans l’humain, dans le social, des métiers dans lesquels j’étais complètement épanouie. » Mais c’est la dureté imposée dans ces métiers du soin, trop pauvres en moyen, qui l’a finalement poussée à partir. « Malheureusement dans ce métier, on nous interdit de s’attacher à l’humain. Et il y a énormément de maltraitance, j’ai assisté a des scènes... et ça c’est la goutte qui a fait déborder le vase. Je ne pouvais pas accepter des choses comme ça. »

Au dépôt de Montesson la Boucle, si Oumi a trouvé une « deuxième famille » dans l’équipe de conducteurs qu’elle a intégré, c’est face à une entreprise aux méthodes inhumaines qu’elle se retrouve à nouveau, et contre qui elle est en lutte aux cotés de ses collègues. Sur le piquet, elles sont deux femmes. Dans le monde des transport, et des conducteurs de bus en particulier, la proportion de conductrice est très faible. S’il n’y a pas de statistiques officielles pour Keolis, à la RATP, par exemple, le taux de femmes machinistes atteint à peine 7,5 %. Une disproportion qui s’explique par les conditions et l’organisation du travail, qui rendent très difficile pour des femmes mères de famille d’excercer dans le secteur, d’autant plus pour les mères isolées. Face à cette situation, Oumi a choisi de se battre contre ces méthodes patronales avec ses collègues, consciente que cette organisation du travail relève de choix politiques de l’entreprise, et non d’une fatalité.

Des conditions aveugles à la vie et aux besoins des travailleurs

« Ça a été mon premier dépôt, mon premier bus, mes premiers clients... et depuis je suis là », raconte Oumi en se remémorant son arrivée à Montesson la Boucle en 2015. C’est avec une passion et le sentiment de réaliser un rêve qu’elle commence sa carrière dans le métier. « La plupart des membres de ma famille sont chauffeurs de bus, et c’est un métier qui me passionnait. Quand je voyais une femme conduire un magnifique car ou un poids lourd j’étais émerveillée. Alors je me suis dit pourquoi pas moi ? »

A la fierté de l’obtention de son diplôme, du début de sa carrière, et du plaisir au contact des passagers de ses tournées, se sont rapidement mêlés des aspects du métier plus difficiles. A commencer par les difficultés pour s’imposer dans ce secteur en tant que femme. « Au début c’était très dur d’avoir ma place ici. » « On m’a toujours dit « tu n’y arriveras pas, c’est un métier masculin, c’est un métier d’hommes. » » « C’est vrai que c’est un métier pesant, un métier fatiguant, et pour une femme c’est encore pire parce que c’est un métier pensé pour les hommes. »

Dans cet environnement il a fallu se battre pour avoir sa place et être respectée. Ce combat est quotidien aujourd’hui encore face à la direction de l’entreprise qui exploite sans aucune considération les travailleurs, et parfois de manière plus violente encore les travailleuses. « Ça a été très difficile, je n’habite pas à côté, je ne voyais plus mes enfants qui étaient encore tout petits. Je faisais très souvent des services en deux fois avec coupure, et je faisais des services de nuit ou le soir jusqu’à 23h. Je n’étais pas présente du tout, je sais que je suis passée à côté de plein de choses », explique douloureusement Oumi au sujet de son arrivée dans l’entreprise et de son adaptation difficile. La direction, de Transdev puis de Keolis quand elle repris la gestion du dépôt, n’a jamais rien fait pour l’aider, comme ses collègues femmes, à combiner son travail et ses obligations personnelles de mère célibataire. Après 5 ans d’obstination, de volonté de « tenir le coup », Oumi craque sous la pression de cette exploitation sans relâche. « En décembre 2022 j’ai fait un burn-out, une grosse dépression. J’ai commencé à en parler un petit peu, j’ai demandé à la direction si on pouvait s’arranger, en leur disant que ça n’allait pas. Mais la responsable d’exploitation n’a pas voulu, elle s’en foutait complètement. »

L’expérience de la grève pour arracher de meilleures conditions de travail

Dans cette situation, Oumi a vu en la direction de l’entreprise la responsable de son état, de la dégradation de sa santé, et de l’exploitation quotidienne de tout son temps. Une vie difficile infligée aux travailleurs de l’entreprise « sans aucune considération en retour. » Mais sans s’enfermer dans un mal-être, elle a choisi de relever la tête et de se battre contre le patron aux cotés de ses collègues, et ce dès la première grève qui s’est lancée depuis son intégration.

« C’était une grève géniale, la meilleure, c’était celle de 2018. C’était ma première grève. J’étais heureuse de découvrir ça, je me tenais en tenue de combat comme je disais. » raconte-t-elle en vibrant encore du souvenir de ce combat, « j’étais complètement dans l’ambiance de la lutte. » Cette première grève, déjà en lien avec l’ouverture à la concurrence, avait éclaté au moment du rachat du secteur à Véolia par Transdev. « C’était comme aujourd’hui, une ambiance comme dans cette grève-là. Les revendications c’était pareil, les salaires, les roulements, les conditions de travail, la même chose. »

Les grévistes, dont la plupart sont ceux qui se battent une nouvelle fois aujourd’hui, ont réussi à faire reculer Transdev sur la casse des acquis qui avait été lancée. « C’est une grève qui a duré quatre jours. C’était magnifique. Transdev a accepté de négocier au bout de 4 jours et on a eu gain de cause, ils ont tout changé pour enlever les roulements qui allaient avoir des horaires impossibles, avec des amplitudes impossibles. On a réussi à casser ça, et c’était une grande victoire ! »

« Aujourd’hui c’est ma deuxième grève. » Ce conflit se révèle plus rude que celui qu’ont connu la plupart des salariés. Et la colère est d’autant plus forte que le combat porte sur la défense de droits, d’acquis, qu’il avait déjà fallu arracher, et contre la permanente dégradation des conditions de travail. Convaincus par leur expérience que la lutte est le seul moyen de défendre leurs droits, Oumi et ses collègues entendent se battre jusqu’à voir la direction plier. « On est tous choqués de la direction de Keolis qui est complètement refermée, qui a fui le dépôt, qui cherche à nous intimider et qui refuse tout contact ou négociation pour trouver une solution pour sortir rapidement de tout ça. Nous, notre but, c’est de trouver une solution, de reprendre nos bus et d’aller rouler. Mais on se battra tant que ce sera nécessaire. »

... et de meilleures conditions de vie

C’est contre cette vie d’épuisement, de mauvaise santé au travail, ce quotidien où les travailleurs sont privés de leurs familles, doivent travailler 6 jours sur 7 pour avoir des salaires décents jusqu’à ce que leurs corps ne suivent plus, que se battent Oumi et ses collègues. « Il faut qu’ils nous respectent, on n’a pas à vivre comme ça » affirme-t-elle. Après toutes ces années à supporter les conditions de travail invivables, la violence de l’exploitation tout au long de son parcours professionnel, celle-ci croit en la possibilité d’obtenir des conditions pour une vie meilleure.

« Moi j’aimerais continuer à être conductrice de bus » réaffirme-t-elle, en précisant qu’il faudrait pour ça que les conditions de travail s’améliorent, et en soulignant l’importance pour elle aujourd’hui de préserver sa santé. « Je ne pourrais plus faire les mêmes sacrifices. Je n’ai déjà pas vu mes enfants grandir, j’ai dû mettre de côté tout ce que j’aimais faire, les voyages le sport, bouger beaucoup, parce que je ne trouvais pas le temps. Maintenant, j’ai envie de vivre ! »

Jusqu’à la fin de cette grève, et plus loin encore, c’est l’espoir et la lutte pour faire de ce métier ce qu’elle en avait espéré qui animent la conductrice. Un métier exercé dans des conditions de travail saines, où le service peut être fait dans la sérénité, avec le contact humain auprès des passagers qui lui tient à cœur. « J’espère que les choses vont s’améliorer, avec des meilleurs bus, des services corrects, un bon état des véhicules » explique-t-elle avant de conclure « C’est ce que nous voulons tous ici avec mes collègues, on aime notre métier, on aime quand des choses se passent bien, nos passagers pour certains, on les voit tous les jours. Pour eux comme pour nous, il faut que les choses avancent. »


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