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Politique

Offensive islamophobe

On ne peut pas porter une barbe, mais Lafarge peut verser 13 millions à Daesh ?

Depuis l'attentat de la préfecture de police de Paris, Macron et son gouvernement mènent une campagne islamophobe assimilant musulmans et terroristes. Porter une barbe serait un signe de radicalisation ; mais comment qualifier une entreprise qui aurait versé 13 millions d'euros à Daesh ?

jeudi 10 octobre

Crédit photo : Montage photo / DR

Sous couvert de lutte anti-terroriste, une offensive réactionnaire contre les musulmans

En Macronie, l’heure est à la vigilance. Il faut lutter sans relâche contre « l’hydre islamiste ». Castaner fait la liste des signes de radicalisation, citant notamment le port de la barbe ou encore une pratique religieuse exacerbée pendant le mois de ramadan.

Dans son discours d’hommage aux quatre victimes de Mickaël Harpon, Emmanuel Macron a appelé les « Français » à « savoir repérer les petits gestes à l’école, au travail, dans les lieux de culte, près de chez soi, les relâchements, les déviations, ces petits gestes qui signalent un éloignement d’avec les lois et valeurs de la République. »

Castaner a également fait part de sa volonté que chaque signe de radicalisation fasse l’objet d’un signalement automatique. Une fermeté manifeste envers les musulmans pratiquants, ou perçus comme tels, présentés comme de véritables ennemis de l’intérieur qu’il faut absolument démasquer. Français, ouvrez l’œil. L’ennemi rôde.

Le discours n’est pas nouveau, loin de là. L’« irréductible esprit français de résistance » face à « l’hydre islamiste », on (re)connaît la rengaine, à laquelle s’ajoute la volonté de l’Elysée d’ouvrir un débat sur l’immigration ; bien déterminé à sortir gagnant de la nouvelle polarisation de la vie politique française opposant La République en Marche au Rassemblement National, Macron fait un appel du pied évident à l’électorat de droite, bien à droite.

À l’heure où LCI diffuse sans interruption ni commentaire le discours de haine d’Éric Zemmour, à l’heure où ce même Éric Zemmour aura droit à sa propre émission dès la semaine prochaine sur CNEWS, à l’heure où des femmes voilées se font poignarder en pleine rue, ce discours renforce encore un peu plus la haine anti-musulmans, de plus en plus virulente.

Quand les multinationales françaises sont accusées de financer le terrorisme

Alors que Macron lance sa campagne islamophobe et de délation, grande tradition française, la justice doit encore se prononcer sur le groupe Lafarge, qui aurait financé Daesh, sans que cela choque le président qui se veut champion de la lutte anti-terroriste,

En effet, en 2018, le groupe Lafarge, leader mondial des matériaux de construction et fleuron de l’industrie française, a été mis en examen pour « violation d’un embargo », « mise en danger de la vie d’autrui », « financement d’une entreprise terroriste » et « complicité de crimes contre l’humanité ».

En cause ? Le groupe est soupçonné d’avoir versé près de 13 millions d’euros à des groupes jihadistes, dont Daesh, entre 2013 et 2014, afin de maintenir l’activité d’un de ses sites en Syrie, dans une zone occupée par des groupes islamistes, alors que le pays s’enfonçait dans la guerre. Le groupe aurait donc pu continuer à exploiter son usine à l’activité très lucrative, au mépris de la vie des employés, qui travaillaient en pleine zone de guerre, pour treize petits millions d’euros ; trois fois rien pour une entreprise dont le chiffre d’affaire s’élevait à 12,843 milliards d’euros en 2014.

La lutte anti-terroriste s’arrête là où l’impérialisme commence

Si elles sont avérées, l’État français n’a pas découragé ces pratiques, bien au contraire : il a tout fait pour que l’usine continue à tourner le plus longtemps possible. Impossible de lâcher un tel investissement : l’usine a coûté 600 millions de dollars. « On allait voir, tous les six mois, l’ambassadeur de France pour la Syrie [à Paris], et personne ne nous a dit : “Maintenant, il faut que vous partiez”, affirme Christian Herrault, ancien directeur général adjoint opérationnel du groupe. Le gouvernement français nous incite fortement à rester, c’est quand même le plus gros investissement français en Syrie et c’est le drapeau français. Donc oui, Bruno Lafont dit : “On reste.” »

Par ailleurs, durant l’enquête, plusieurs des responsables mis en examen ont indiqué avoir eu des contacts réguliers avec le ministère des Affaires étrangères et la direction générale de la Sécurité extérieure. L’État était-il au courant que « le plus gros investissement français en Syrie » aurait servi à financer Daesh ?

Selon Jean-Claude Veillard, ancien directeur sûreté de Lafarge, rien n’est moins sûr. Le Quai d’Orsay n’aurait pas seulement incité l’entreprise à rester pour conserver ses investissements mais également pour participer à des opérations militaires en Syrie. Il affirme avoir envoyé des informations à la DGSE en contactant l’agence via son adresse mail créée pour l’occasion. Il affirme également avoir rencontré des agents chargés de s’informer sur la situation en Syrie. Il prétend même être leur seule source dans la région.

Plusieurs mails et informations révélés par Jean-Claude Veillard viennent montrer une certaine porosité entre le service sûreté du cimentier et les service de renseignement. Le 22 septembre 2014, il aurait informé la DGSE que « l’usine est maintenant occupée par Daech qui bénéficie de notre cantine, clinique et base vie » et qu’il cherchait « une voie pour payer la “taxe” » à Daech. Le 17 novembre 2014, il aurait relancé les services en leur annonçant qu’Amro Taleb, l’un des principaux intermédiaires entre Lafarge et Daech, proposait de « relancer l’usine sous le contrôle d’hommes “d’affaires” de Daech ». Le 23 décembre de la même année, il aurait contacté les services pour leur dire que des contacts avec des représentants de Daech étaient établis. La réponse de la DGSE aurait été sans appel : elle se déclare intéressée « par tout élément sur les représentants de Daech en contact avec vos employés… Tel, mails, pseudos, descriptions, etc. ». Au mépris de la sécurité des personnes, les services auraient accrédité les liens entre le groupe international et les groupes terroristes.

En somme, pour l’État français, la lutte anti-terroriste s’arrêterait là où l’impérialisme commence. Que l’« hydre islamiste » prenne la forme de juteux investissement dans des zones de guerre, et l’État le nourri en secret. Par contre, si la stigmatisation des musulmans permet au gouvernement de renforcer sa légitimité après un attentat, c’est une autre histoire…

En jouant la carte de l’ennemi intérieur, Macron marche sur les plates-bandes de l’extrême-droite, mais il s’érige surtout en rempart contre le terrorisme derrière lequel il faut s’unir. Mais la « société de vigilance » qu’il souhaite mettre en place a du mal à passer quand on voit que le capitalisme français est apparement prêt à financer allègrement des organisation terroristes si cela lui permet de protéger ses intérêts à l’étranger.




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