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Mobilisation

Pérou. Les manifestations massives et les blocages se poursuivent malgré une répression brutale

La quasi-totalité du sud du Pérou est paralysée et les grandes manifestations qui ont éclaté après le coup d'État parlementaire continuent de gagner en force malgré la répression brutale qui a fait près de 50 morts à ce jour. Pendant ce temps, la présidente Dina Boluarte continue de dire qu'elle ne démissionnera pas.

Carla Biguliak

16 janvier 2023

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Le 7 décembre dernier, après une tentative ratée de dissolution du Congrès, le désormais ancien président du Pérou, Pedro Castillo, était destitué par un coup d’État parlementaire qui avait été préparé par la droite et l’extrême droite parlementaire depuis le premier jour de son mandat. À la surprise du nouveau gouvernement dirigé par Dina Boluarte et la droite, ce putsch a déclenché un énorme soulèvement populaire, comme le Pérou n’en avait pas connu depuis plusieurs années. Aujourd’hui, presque tout le sud du pays est paralysé et les manifestations, qui étaient initialement les plus fortes dans les régions les plus pauvres de l’intérieur du Pérou, se multiplient et s’étendent à tout le pays.

Les manifestants contestent fondamentalement la prise de fonction de Boluarte et les actions du parlement, ainsi que le pouvoir judiciaire et les grands médias, avec des slogans tels qu’« ils s’en aillent tous » et la demande de « nouvelles élections générales ». Sans surprise, le gouvernement péruvien a répondu par une répression féroce qui a fait près de 50 morts et des centaines d’arrestations et de blessés, dont beaucoup dans un état grave à la suite de blessures par balle.

La force et la ténacité de ces manifestations, ainsi que la démission soudaine de deux ministres qui remettaient en cause la politique brutale à l’égard des manifestants, ont obligé la présidente Dina Boluarte à s’exprimer hier soirà travers un message à la nation. Loin de calmer la colère des travailleurs et de la population présente dans la rue, elle a déclaré qu’elle n’allait pas démissionner et a réaffirmé la ligne répressive et le discours de criminalisation des mobilisations sociales.

Suite à ce discours, le gouvernement péruvien a décrété le 15 janvier l’extension de l’état d’urgence, qui avait déjà été déclaré dans les régions les plus mobilisées, à sept autres départements du pays, dont Lima. Loin d’être anodine, cette décision intervient à la veille de plusieurs manifestations de masse que les organisations sociales, la Confédération Paysanne et les syndicats se préparent à organiser dans différentes régions du pays. Une mobilisation d’ampleur qui évoque celles que l’on a pu voir dans d’autres pays ayant été traversés ces dernières années par des révoltes de masse comme au Chili ou en Équateur.

Un pays marqué par le néolibéralisme, la méfiance envers les institutions et un racisme institutionnel important

Le Pérou est un pays fortement marqué par 30 ans de néolibéralisme, un modèle économique imposé par le dictateur Alberto Fujimori, qui a fortement accentué les inégalités qui existaient déjà dans le pays. Ce modèle a ainsi marqué un écart important entre un secteur qui avait une perception de progrès et de bien-être et qui est principalement concentré à Lima, et un autre secteur composé de la majorité des régions intérieures du pays, où la pauvreté, le chômage, le manque de services sociaux et la discrimination ethnique et raciale sont les plus sévèrement concentrés.

Comme nous l’avons analysé dans un autre article, cela se traduit par un système de santé qui fait face à un effondrement structurel et un système d’éducation sous-financé, avec des réseaux d’infrastructures extrêmement précaires. Ce modèle est également responsable du taux élevé de travail informel (ou non déclaré) et de précarisation de l’emploi. L’application des politiques néolibérales a également durement touché les agriculteurs et les paysans pauvre du pays, qui sont confrontés à la chute des prix de leurs produits en raison de l’importation de produits agricoles et de la hausse du coût des biens intermédiaires importés tels que les engrais.

À ces éléments s’ajoute la profonde crise que traversent les principales institutions de l’État, les partis politiques et les grands médias depuis 2016, alors même que les liens entre les hommes d’affaires de l’entreprise de construction Odebrecht et les politiciens au pouvoir ont été rendus publics et ont révélé la profonde corruption du régime péruvien.

À cela s’ajoute une forte discrimination ethno-raciale à l’encontre de la population rurale et à faible revenu, qui est actuellement en première ligne des manifestations. Ce racisme entretenu par les partis et les institutions du régime contribue à l’établissement d’un ordre social hiérarchique qui marginalise et exclue des importants secteurs de la population. Et en effet, la lutte contre ce racisme, si ancré et presque institutionnalisé au Pérou, est fortement présente dans les manifestations actuelles.

La nécessité d’une grève générale pour poser les bases d’une Assemblée constituante

Tout ce qui précède explique la férocité avec laquelle la population péruvienne s’est soulevée contre le coup d’État parlementaire. Mais pour que cette lutte soit victorieuse, il est nécessaire de forger, dans le feu de la lutte, des espaces d’auto-organisation ouvrière et populaire.

Loin de s’appuyer sur la force avec laquelle le peuple péruvien s’est soulevé, les centrales syndicales les plus importantes du Pérou, contrôlées par des secteurs de la bureaucratie syndicale, brillent par leur absence dans ce soulèvement populaire. Cette trahison entraîne une dilution de la participation de la classe ouvrière dans les rangs des manifestants, perdant ainsi toute possibilité de diriger le mouvement social et limitant de fait son impact et sa capacité à renverser le régime fujimoriste dirigé actuellement par Dina Boluarte.

Au Pérou, les militants du Courant socialiste des travailleuses et travailleurs, notre organisation sœur, défendent dans ce cadre l’urgence de mettre la classe ouvrière au centre des mobilisations afin de pouvoir imposer une grève générale. Seule une telle mobilisation pourrait provoquer la chute du gouvernement de Dina Boluarte et rendre possible la mise en place d’une Assemblée constituante libre et souveraine, qui mettra fin une fois pour toutes au régime pourri de 1993.


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