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Jeunesse

Le « rush » du Coronavirus

Témoignage. « Ma fac est fermée mais mon entreprise m’impose de bosser toujours plus »

Étudiant, je bosse en temps partiel pour Chronodrive, une filiale d'Auchan spécialisée dans la préparation de courses. Comme pour de nombreux autres étudiants qui y travaillent, le gouvernement a fait fermer nos facs, mais au boulot c'est tout l'inverse ! L'effet de panique créé par le coronavirus fait exploser les commandes mais surtout le temps de travail des travailleurs. On se retrouve à devoir tenir des rythmes infernaux avec des cadences intenables et des heures supplémentaires imposées.

samedi 14 mars

Il y a déjà 2 semaines, la cadence infernale commençait à se mettre en place. Le début de psychose autour du coronavirus avait déjà produit une crainte vis à vis des grandes surfaces. En conséquence, les différents drives ont vu leur fréquentation exploser. Mais depuis le discours de Macron de jeudi, c’est devenu vraiment de la folie.

Pour vous donner une idée, en temps normal j’embauche le matin avec environ 30 à 100 préparations à faire pour mon secteur. Ce vendredi 13, il y avait plus de 400 préparations à l’ouverture du magasin. Un rythme en réalité intenable qui oblige le magasin à « bloquer les commandes », non pas pour la bonne santé des travailleurs, mais plutôt parce que le site est « surchargé » et la prise de nouvelles commandes serait tout simplement intenable. La surcharge est telle que de nombreux drives ont vu leur site saturer. Sur la page « Le bon drive » j’ai même vu un tweet qui indique que « suite à l’allocution du président, l’inquiétude monte et une grande partie des sites drive ont « lâché », notamment ceux de Auchan, Carrefour, Casino, E. Leclerc, Intermarché, U Drive ». Seuls les sites de Chronodrive (ma boîte), Cora, Collect&Go n’ont pas saturé.

Pour préciser, à Chronodrive on bosse avec ce qu’on appele des « TP ». C’est un petit ordinateur fixé a notre bras relié à une « bague » servant à scanner les codes barres. C’est ce petit ordi qui nous indique quels produits on doit prélever, à quel emplacement etc... Mais ce petit ordi permet surtout de calculer en direct tous nos faits et gestes et de surveiller notre productivité (le nombre de préparations à l’heure, le temps entre 2 scans de produits, notre nombre de « mouvements », d’erreurs...). Un peu dans la trempe Amazon mais sans la commande vocale en gros. Pour la préparation de commande, on est sommés d’en faire plus d’une vingtaine par heure. Pour la livraison, en moyenne on doit mettre moins de 2minutes30 entre l’arrivée du client et le chargement des courses dans son véhicule. Des rythmes déjà durs à tenir en temps normal mais qui deviennent en période de coronavirus totalement ingérables. Le nombre et la taille des commandes rendent impossible les objectifs de productivité qu’on nous impose.

Mais viennent aussi s’ajouter les heures supplémentaires imposées avec ce qu’ils appellent le régime de « modulation ». C’est un système fait pour « flexibiliser » les travailleurs avec un étalement semestrielle des heures travaillées. En gros on peut faire autant 30 heures une semaine comme 0 la suivante avec une base de contrat à 12 h semaine. C’est une vrai mine d’or pour les managers qui gèrent beaucoup de contrats à temps partiels très « flexibles ». Ça leur permet d’ajuster précisément les heures de travail selon les flux, « d’optimiser la productivité » comme ils disent (comprenez produire le plus possible avec le moins possible). Mais aussi de ne pas payer ces heures supplémentaires à chaque fin de mois et de les lisser sur une longue période.

Mais il ne faut pas s’y tromper, cela va dans un sens et pas dans l’autre. « On te module » et pas l’inverse, c’est pas avec la modulation que tu peux t’arranger quelques jours de vacances. A tout moment les managers peuvent programmer des heures de la veille pour le lendemain ou te demander de « pousser » quelques heures de plus. Et vous l’aurez compris en ce moment avec le coronavirus, on nous module comme jamais ! Ce vendredi j’ai vu des managers dire aux étudiants : « Ta fac elle est fermée maintenant non ? Tu vas être tout le temps dispo du coup ! »

Et dans tout ça, le plus paradoxal c’est quand même qu’on ferme la fac pour empêcher la propagation du coronavirus et qu’à coté, on fait bosser quasiment le double d’heures à des étudiants dans des entreprises qui sont loin d’être imperméables au virus. Au sein de la boîte, le seul truc qui a changé c’est qu’on se serre plus la main, sinon nada, même pas un petit gel hydro-alcoolique.

A plus large échelle, c’est une belle démonstration des priorités du gouvernement dans sa gestion de la crise sanitaire, fermer les écoles et les facs mais pas les entreprises. Comme si le virus ne se transmettait que dans une salle de classe ou un amphi. Pendant ce temps-là, même si la bourse est en panique et que beaucoup de petites entreprises sont en grave difficulté (restauration, bar, tourisme, commerçants etc...), Chronodrive et le groupe Auchan réalisent des profits records au détriment du risque de contamination qu’on encourt, en plus de la fatigue physique et mentale induite par l’intensité et la multiplication des heures de travail.

Par ailleurs, le mastodonte Auchan appartient à la Famille Mulliez (qui possède aussi Decalthlon, Jules, Kiabi etc...), qui n’est autre que la cinquième plus grosse fortune française avec plus de 30 milliards d’euros (classement challenges 2019). Ça fait froid dans le dos quand tu vois les conditions dans lesquelles ils sont prêts à nous mettre pour continuer à générer le maximum de profit, et ce même en temps de crise sanitaire..




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