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« Pas de moyens, pas de rentrée »

Après une semaine de forte mobilisation dans le 93, quel plan pour l’Éducation ?

Salles des profs en grève, actions et assemblées générales, solidarité des élèves et familles… Dans le 93 et en région parisienne, la rentrée s’est ouverte par une forte mobilisation dans l’Éducation pour un « plan d’urgence pour le 93 » et contre la casse de l’école publique. Alors que la grève se poursuit la semaine prochaine dans plusieurs établissements, quel plan pour la suite ?

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Après une semaine de forte mobilisation dans le 93, quel plan pour l'Éducation ?

Crédit photo : Correspondant·e / AG à Tremblay en France

« Pas de moyens, pas de rentrée ». Cette semaine, les personnels de l’Éducation de Seine-Saint-Denis étaient en grève, suite à l’appel lancé par les directions syndicales pour exiger un « plan d’urgence pour le 93 ». En plus d’exiger des moyens, avec notamment la création de plusieurs milliers de postes d’enseignant·e·s, de vie scolaire et d’AESH (accompagnant·e·s d’élèves en situation de handicap) et la réfection du bâti scolaire, largement dégradé dans le département, les personnels mobilisés dénoncent plus largement la casse du service public d’éducation et la mise en place du « choc des savoirs », dernière en date des contre-réformes portées par le gouvernement. Fortement suivie dans le 93, la mobilisation s’est étendue dès le début de semaine à d’autres établissements d’Île-de-France. Une dynamique encouragée par la mise en place d’assemblées générales dans de nombreuses villes, mais aussi par la volonté des personnels mobilisés de faire entrer d’autres écoles, collèges et lycées en lutte, et de sortir de leurs établissements pour s’adresser plus largement aux familles et aux élèves.

Une forte mobilisation dans le 93 rejointe par des établissements des départements voisins

Avec plus de 80 % de grévistes au collège Travail Langevin de Bagnolet, au collège Jean-Jacques Rousseau du Pré Saint Gervais, au collège Marcellin Berthelot de Montreuil, au collège Langevin-Wallon de Rosny-sous-Bois ou encore au collège Henri Barbusse de Saint-Denis, et d’autres établissements en grève à plus de 75 %, comme le collège Romain Rolland de Tremblay-en-France, c’est en moyenne 40 % des enseignant·e·s de Seine-Saint-Denis qui étaient en grève au retour des congés de février. La grève s’est poursuivie tout au long de la semaine dans plusieurs établissements, et ne s’est pas limitée aux enseignant·e·s : AESH et personnels de vie scolaire se sont également mobilisés. Lundi, c’est 100 % des surveillant·e·s qui étaient en grève au collège Barbara de Stains, tout comme mercredi et jeudi au lycée Paul Éluard de Saint-Denis.

Au-delà de l’appel lancé par les directions syndicales pour un « plan d’urgence dans le 93 », des personnels d’établissements des départements voisins se sont mis en grève pour la rentrée, avec des mots d’ordre similaires pour des moyens, pour la réfection des bâtiments dégradés et contre la casse de l’école publique dont la jeunesse des quartiers populaires est en première ligne. Dès le 12 février, des enseignant·e·s d’une quinzaine de collèges de l’Est parisien votaient en assemblée générale la grève pour le lundi 26 février. À Garges-lès-Gonesse, dans le 95, c’est trois jours de lycée mort qui ont été organisés au lycée Simone de Beauvoir en fin de semaine après deux jours de grève, pour exiger des moyens supplémentaires, avec une action devant le rectorat ce mardi. Jeudi, au lycée polyvalent de Cachan, dans le 94, c’est 70 % des profs qui exerçaient leur droit de retrait contre les conditions d’enseignement déplorables dans un lycée qui tombe en ruines.

Autant de mobilisations révélatrices de la crise profonde qui traverse le secteur de l’Éducation et qui n’a fait que se renforcer à la suite des dernières annonces du gouvernement. Au manque structurel de moyens, à la baisse des salaires et à la dégradation continue des conditions de travail s’ajoutent aujourd’hui la caporalisation de l’école, avec la perspective de généralisation du SNU et de l’uniforme, ou encore, le « choc des savoirs » avec notamment la mise en place des groupes de niveau au collège. Ce renforcement du tri social à l’école est majoritairement rejeté par les personnels. Autant de mesures qui n’ont fait qu’attiser la colère, d’autant plus que l’austérité à géométrie variable du gouvernement ne peut qu’agacer encore plus les enseignant·e·s. Alors que Bruno Le Maire annonce retirer presque 700 millions d’euros du budget de l’éducation, l’uniforme et le SNU devraient à terme coûter plus de 2,5 milliards d’euros !

Une dynamique à l’auto-organisation et à la grève marchante qui tranche avec les mobilisations précédentes

Au-delà des taux de grève, la semaine a été marquée par une forte dynamique à la grève active et à l’auto-organisation, avec l’instauration de piquets de grève, de rassemblements, mais aussi la volonté de faire entrer d’autres établissements dans la mobilisation, et de s’adresser aux élèves et familles. C’est ce dont témoigne Léon, prof en lycée à Sevran, interrogé mardi sur le piquet de grève de son établissement : « On va partir en tournée pour discuter avec les établissements aux alentours et s’organiser collectivement. Le but c’est d’éviter les grèves perlées avec un appel dans une semaine ou dans deux semaines. Nous on a l’impression qu’il y a une dynamique, y a une énergie. Il y a même des élèves qui sont en train de s’organiser avec une tentative de blocus ce matin ». Dans son établissement, les élèves se sont tout au long de la semaine joints à la mobilisation de leurs enseignant·e·s, organisant des blocages tous les matins. Dans d’autres, ce sont les enseignant·e·s qui, toute la semaine, ont organisé des piquets de grève et des tractages à destination des parents, comme au collège Romain Rolland de Tremblay-en-France.

De fait, la grève s’est accompagnée dans plusieurs établissements de la volonté de faire la jonction avec les élèves et les familles, que ce soit à travers des tractages ou l’organisation d’actions communes, alors que la FCPE 93 a appelé les familles à soutenir le mouvement. À Noisy-le-Sec, les grévistes ont organisé une diffusion de tracts dans la ville, à destination des habitant·e·s et des familles, tandis qu’à Saint-Denis, les personnels de Paul Éluard ont organisé un goûter avec élèves et familles devant l’établissement. Au collège Courbet, à Romainville (93), les parents ont participé à une opération « collège mort », et d’autres sont prévues dans plusieurs écoles, collèges et lycées la semaine prochaine, comme au collège Lucie Aubrac de Villetaneuse ou au collège Pablo Neruda de Stains. Présents sur les piquets de grève, mais aussi en AG, les parents témoignent de leur inquiétude, et, pour certains, de leur volonté de rejoindre le mouvement. C’est le cas d’Aurélien, parent d’élève du collège George Braque de Neuilly sur Marne, présent lors de l’action organisée devant les services du rectorat dans le 93 : « on veut accompagner le mouvement du personnel en tant que parents, mais aussi en tant qu’élèves. […] on ne peut pas croire ce que nous dit l’Éducation nationale aujourd’hui », ou encore une mère d’élève intervenue en assemblée générale : « Nous sommes de plus en plus inquiets de la situation. C’est une destruction programmée et globale de l’Éducation nationale ! Il faut qu’on arrive à se rassembler. »

Fait notable et inédit depuis plusieurs années, les assemblées générales de ville, regroupant les établissements par bassin, ont été massives et se sont poursuivies tout au long de la semaine pour décider des suites à donner à la mobilisation, dans le 93, mais aussi dans le 95, avec une AG inter-établissement vendredi soir. Lors des assemblées générales, c’est jusqu’à 70 personnes qui se sont réunies à Aulnay, plus de 100 personnes à la réunion du collectif éducation de Montreuil-Bagnolet et plus de 150 personnes à Saint-Denis. Cette dynamique s’est accompagnée de la volonté d’associer parents et élèves aux assemblées générales, comme à Saint-Denis, Montreuil, mais aussi Tremblay, où les enseignant·e·s ont été rejoints jeudi soir par des familles. En ce sens, à Bagnolet comme à Stains, des réunions publiques ont été organisées vendredi soir pour informer les familles et les inviter à se joindre au mouvement.

Le 7 et 8 mars : point d’appui pour massifier et construire la grève à l’échelle nationale

L’assemblée générale du 93, qui a réuni plus de 150 grévistes ce jeudi, a voté la poursuite et l’amplification de la grève reconductible jusqu’au « temps fort » du jeudi 7 et du vendredi 8 mars, avec l’organisation d’une manifestation en direction du ministère de l’Éducation le 7 mars. Alors que des établissements en reconductible reprennent la dynamique de grève marchante dès lundi, que des établissements qui ne sont pas encore mobilisés organisent des AG et des heures d’information syndicale en début de semaine pour préparer le 7, cette séquence de deux journées de grève doit servir à élargir la base des établissements mobilisés non seulement en Île-de-France, mais aussi dans une dynamique qui tend à nationaliser la grève. En ce sens, l’assemblée générale inter-établissement du 95, tenue ce vendredi et réunissant 70 personnes, a voté la jonction avec les établissements du 93 lors de la manifestation en direction du ministère. Cette volonté de jonction témoigne des possibilités existantes à l’élargissement de la grève et à ce que la lutte et la radicalité qui s’expriment localement puisse jouer un rôle de contagion dans le reste du secteur, au-delà du 93.

Dans cette situation, le « temps fort » des 7 et le 8 mars – qui intervient dans un contexte où l’éducation, secteur très féminisé, est frappé de plein fouet par la précarisation, la dégradation des conditions de travail, les mesures autoritaires, racistes et sexistes touchant les élèves, comme l’interdiction de l’abaya – ne doit pas seulement rester cantonné à la construction de la mobilisation dans le 93, mais doit servir à tenter d’élargir la mobilisation et à construire une grève reconductible à vocation majoritaire. La dynamique d’assemblées générales et de grèves marchantes en cours doivt servir à cet objectif et permettre de décider à la base du plan de bataille à venir. L’assemblée générale départementale qui se tiendra le 7 mars à 15 h sera l’occasion de discuter de la stratégie et du programme à adopter pour réellement amplifier le rapport de force. En ce sens, l’ensemble des problématiques auxquelles nous sommes confrontées dans le 93 sont le résultat de la casse généralisée du service public d’éducation à échelle nationale, orchestrée de manière brutale et déterminée par le gouvernement. Si l’on souhaite obtenir des améliorations conséquentes et durables de nos conditions de travail et de l’accueil des élèves, il est de ce fait nécessaire de s’attaquer au gouvernement et à ses politiques. Pour cela, la question de l’élargissement de la lutte, pour une riposte généralisée dans le secteur, est une donnée déterminante. D’autant plus après la réforme des retraites, qui a une nouvelle fois montré la détermination du gouvernement à étouffer, y compris à travers un durcissement autoritaire et répressif, toute mobilisation qui s’opposerait à son projet antisocial et réactionnaire.

Les assemblées générales qui se développent actuellement sont des outils pour construire cette consolidation du rapport de force. Ainsi, alors que des établissements du 95 ainsi que l’intersyndicale du 78 ont appelé à rejoindre le 7, qu’une quinzaine d’établissements parisiens étaient en grève à la rentrée, se coordonner avec ces derniers permettrait d’élargir la mobilisation au-delà du département.

Au-delà de la question des moyens, lutter contre l’ensemble de la politique du gouvernement vis-à-vis de l’école

La question des revendications que l’on adopte représente également une donnée importante pour s’adresser à la masse des enseignants et construire une riposte d’ensemble. Alors que le 1er février a montré une tendance à la politisation des revendications, en dénonçant non seulement le manque de moyens, mais surtout l’école du tri social, il s’agit d’appuyer cette dynamique visant à dénoncer l’ensemble de la politique du gouvernement. En effet, si nos élèves sont confrontés dans le 93 – et ailleurs – au manque structurel de moyens, ils sont également frappés de plein fouet par les politiques de sélection et de tri social accru, visant à renforcer une école à deux vitesses, au service du patronat. Ils sont également l’objet d’une militarisation et d’une mise au pas, dans laquelle l’école joue un rôle de premier plan, à travers l’expérimentation de l’uniforme ou la généralisation du SNU, mais aussi le retour à « l’autorité » défendue en réaction aux révoltes de l’été. De ce point de vue, nos revendications doivent intégrer une réflexion d’ensemble sur l’école autoritaire et du tri social promise à nos élèves. De même, alors que des AESH et des personnels de vie scolaire se sont mobilisés dans certains établissements, nous devons défendre une hausse des moyens, de l’ensemble des salaires, mais aussi la titularisation de tous les personnels. Ainsi, s’adresser à nos élèves et à leur famille implique de s’attaquer à l’ensemble du projet d’éducation du gouvernement. Pour cela, nous devons formuler un programme qui revendique des moyens, des augmentations de salaires pour toutes et tous, mais fasse aussi émerger le rejet des mesures discriminatoires, de tri social, raciste et islamophobe.

À ce titre, nous devons exiger des directions syndicales nationales qu’elles s’appuient sur la dynamique et la radicalité exprimées aujourd’hui localement et sur la colère profonde et massive manifestée le 1er février dernier pour poser les bases d’un réel plan de bataille visant à construire une grève majoritaire et reconductible dans le secteur. La profondeur de la colère et la volonté d’un secteur d’entrer dans un véritable rapport de force, exprimée lors des grèves de cette semaine et des sondages récemment initiés par la FSU Education, offrent des possibilités pour la construction d’un mouvement national contre le projet du gouvernement. Mais il faut battre le fer tant qu’il est chaud. Alors qu’à partir de la semaine prochaine l’ensemble des zones seront rentrées de vacances, les directions syndicales doivent poser sur la table un plan de bataille à la hauteur, qui non seulement appelle et construise réellement la journée du 19 mars, mais qui pose les bases d’une mobilisation majoritaire dans le secteur, et ce dans la perspective d’une grève reconductible. Cela ne peut être possible qu’en articulant un programme qui cherche à s’adresser à l’ensemble du secteur.


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