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Attentat à Kaboul : sur fond de débâcle américaine, la concurrence entre forces réactionnaires fait plus de 90 morts

L’attentat à l’aéroport de Kaboul de ce jeudi, revendiqué par le groupe fondamentaliste ISIS-K et qui a fait plus de 100 morts dont au moins 90 civils afghans, vient donner un signal fort aux Talibans, dont la crédibilité risque d’être mise à mal. Le discours de Biden en réaction à l’attaque sonne comme un cri d’impuissance.

vendredi 27 août

Crédits photo : AFP

Ce jeudi, un attentat-suicide à l’aéroport de Kaboul a fait plus de 100 morts, dont au moins 90 Afghans et 13 soldats américains. Alors que journalistes, photographes et habitants de Kaboul s’entassaient aux portes de l’aéroport pour embarquer à bord des avions américains et fuir les Talibans, une première explosion a eu lieu à Abbey Gate selon The Wall Street Journal, suivie d’une deuxième quelques instants plus tard près du Baron Hotel. L’attaque, qui a été médiatisée par des dizaines d’images de corps ensanglantés et mutilés, a été revendiquée par l’ISIS-K, la branche d’Asie centrale de l’État islamique. Le général McKenzie, du corps américain des Marines, a expliqué que l’armée américaine s’attendait à de possibles autres attaques.

L’ISIS-K, concurrent des Talibans en Afghanistan

Branche autoproclamée puis reconnue par Daech, l’ISIS-K, ou État islamique d’Irak et du Levant - Province de Khorasan, opère en Asie du Sud et en Asie centrale depuis 2015. Après avoir conquis plusieurs territoires dans le nord de la Syrie et de l’Irak, elle s’était déjà battue contre plusieurs puissances comme les États-Unis, la Russie et l’Iran pour récupérer les grandes villes de ces territoires. À la suite de la mort du leader Abou Bakr al-Baghdadi, le groupe avait acquis de plus en plus d’autonomie et s’était établi dans l’ancienne région connue sous le nom de Province de Khorasan, où se trouvait autrefois un ancien califat et qui englobe aujourd’hui certaines parties de l’Irak, de l’Asie centrale, de l’Afghanistan et du Pakistan.

Selon le conseil de sécurité de l’ONU, le groupe compterait environ 500 membres actifs. Mais un autre rapport des Nations Unis indique qu’entre 8000 et 10 000 combattants de divers groupes d’Asie centrale, du Caucase, du Pakistan et du Xinjiang auraient rejoint le combat en Afghanistan et rallié les Talibans, Al-Qaïda, mais également l’ISIS-K, ce qui pourrait aujourd’hui porter le nombre de combattants du groupe à 2200 membres. Formée en 2014 à partir de contingents de militants pakistanais, la branche de l’État islamique avait déjà constitué à l’époque le point de ralliement de djihadistes de diverses organisations comme le Tehrik-e Taliban Pakistan ー les talibans pakistanais ー ou le réseau Haqqani grâce à son rayonnement obtenu à la suite de ses succès militaires en Irak et en Syrie.

Selon le groupe d’experts Center for Strategic and International Studies, le groupe aurait perpétré, entre 2015 et 2017, près de 100 attaques contre des civils en Afghanistan et au Pakistan, ainsi qu’une attaque contre une maternité à Kaboul tuant 20 personnes dont des nouveaux-nés et leurs mères. La stratégie de cette force politique réactionnaire, qui a par exemple revendiqué des attaques contre des bureaux de vote, consiste à délégitimer et déstabiliser les différents gouvernements de la région.

En ce qui concerne ses relations avec les Talibans, les deux groupes sont en concurrence pour incarner le djihad et ont des relations hostiles, l’ISIS-K estimant que les Talibans ne seraient pas assez radicaux. Si les Talibans ont une visée nationale centrée sur l’Afghanistan et souhaitent établir un émirat, l’ISIS-K, lui, a une visée stratégique transnationale constituant à établir un grand califat regroupant les pays du Maghreb et du Grand Moyen-Orient.

Les deux groupes s’affrontent militairement depuis 2015, principalement à l’est du pays dans la province de Nangarhar, et après la prise de Kaboul, les Talibans ont exécuté un des dirigeants de l’ISIS-K, Abu Omar Khorasani, sans doute dans le but de donner des gages aux gouvernements des puissances impérialistes. Pour Didier Leroy, professeur à l’Université libre de Bruxelles interviewé par L’Obs, cette exécution constitue ainsi « un message clair à destination des Occidentaux : nous, talibans, nous nous dresserons comme un bouclier contre l’Etat islamique dans ce pays » pour présenter leur gouvernement comme « respectable et fréquentable ».

Les deux groupes ont également des différents sur le plan idéologique, l’ISIS-K accusant les Talibans d’avoir abandonné le djihad au profit d’un accord de paix négocié dans des « hôtels chics » au Qatar. Didier Leroy explique : « pour ces fondamentalistes, les talibans sont trop enclins à la compromission avec les Occidentaux et ne sont pas crédibles en tant qu’acteur islamiste ». L’attaque de l’aéroport ce jeudi, en ce sens, est une manière de montrer que l’ISIS-K refuse de se soumettre à l’accord négocié entre les Talibans et les États-Unis le 29 février 2020 qui prévoyait le retrait définitif des troupes américaines d’ici le 31 août 2021.

Surtout, pour Didier Leroy, l’attentat constituait une occasion parfaite pour se faire connaître tout en démontrant l’incapacité des Talibans à gouverner et à rétablir la paix : « Ce groupe, qui peine à recruter, a besoin de publicité. La masse de civils amassés devant l’aéroport constituait une gigantesque cible molle, filmée vingt-quatre heures sur vingt-quatre par les médias du monde entier. Voilà une formidable caisse de résonance pour mener une attaque peu coûteuse mais extrêmement sanglante, avec un fort retentissement international. »

Pour ce qui est des autres groupes fondamentalistes de la région, l’ISIS-K entretient peu de relations avec Al-Qaïda, qui est davantage proche sur le plan opérationnel et idéologique du réseau Haqqani, lui-même très proche des Talibans. Ces trois groupes, qui se sont déjà rapprochés ces dernières années, pourraient continuer cette tendance après le retrait des troupes américaines, pour resserrer les rangs face à la branche de l’État islamique. Un défi pour les Talibans, dont la crédibilité risque fort d’être mise à mal par l’attentat de jeudi.

« Nous vous traquerons et nous vous ferons payer » : le cri d’impuissance de Joe Biden

Le discours de Joe Biden ce jeudi soir a davantage résonné comme un cri d’impuissance ou une déclaration forte symboliquement pour diminuer le coût politique du retrait des troupes américaines en Afghanistan que comme de réelles menaces qui pourraient être mises à exécution. Lors de ce discours, qui sonnait comme l’épilogue de la défaite de la soi-disant guerre contre le terrorisme, le chef du Pentagone a cependant soigneusement évité de préciser si les États-Unis achèveraient l’opération de retrait d’ici le 31 août, ce qui semble pratiquement impossible selon plusieurs analystes.

Pour les États-Unis, cette opération, qui devait se dérouler de manière pacifique grâce aux accords conclus avec les Talibans, est en train de se transformer en bourbier, puisque l’attaque-suicide à l’aéroport de Kaboul constitue l’épisode le plus meurtrier pour l’armée américaine en Afghanistan depuis 2011, et risque fort de fragiliser Biden et donner du grain à moudre à l’opposition trumpiste. Dans cette situation, les États-Unis auraient tout intérêt à s’appuyer encore davantage sur les Talibans, pourtant leur ennemi juré pendant 20 ans ; lors de son discours, Biden a même semblé les défendre, expliquant qu’il n’y avait aucune preuve de complicité entre les deux groupes et qu’il pouvait exister une certaine forme de coopération entre la Maison Blanche et le groupe réactionnaire des Talibans, par exemple pour le contrôle du périmètre de l’aéroport.

Solidarité avec les Afghan.es contre l’impérialisme et contre toutes les forces politiques réactionnaires au Grand Moyen-Orient !

Pour les Talibans, l’attentat-suicide était un message envoyé par l’État islamique leur signifiant qu’ils ne pourraient pas contrôler tranquillement leur territoire, ce qui remet en question leur politique de stabilisation du pays pour obtenir une reconnaissance de la part des diverses puissances à l’international. Dans le même temps, le nouveau gouvernement a tout intérêt à s’appuyer sur d’autres groupes comme Al-Qaïda ou le réseau Haqqani pour faire face à la menace de l’ISIS-K mais également pour contenir la résistance en cours dans le Nord du pays dirigée par Ahmad Massoud.

En définitive, cette concurrence entre différents groupes armés réactionnaires rendent l’issue du conflit incertaine, et pourrait aller de la guerre civile à la fragmentation territoriale. Mais les puissances impérialistes restent responsables de la montée de ces groupes réactionnaires, qui se nourrissent de la misère et de la destruction de l’Afghanistan pendant plus de 20 ans. Aujourd’hui, la classe ouvrière et les classes populaires en France doivent se solidariser des Afghan.es et réaffirmer haut et fort que la solution ne viendra ni de l’impérialisme, ni des forces politiques réactionnaires, mais des peuples opprimés eux-mêmes.




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