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Notre classe

11 mai

Christophe, instituteur au Havre : « Les gestes barrières n’ont déjà pas pu être respectés »

Aucune école n’ayant encore rouverte aux enfants ce lundi 11 mai, les premières fausses notes du fiasco ont déjà été entendues. Alors que se déroulait la prérentrée dans la plupart des écoles du premier degré en France, Christophe, instituteur et délégué syndical au SNUipp nous raconte l’accueil des enfants de soignants dans des conditions traumatisantes aussi bien pour les enseignants et le personnel de service chargés de l’accueil, pour les parents, que pour les enfants eux-mêmes.

mardi 12 mai

Depuis l’annonce par le gouvernement de la réouverture des écoles élémentaires et maternelles, les instits dénoncent la folie de cette décision. Au Havre, le mercredi 6 mai dernier, à l’unanimité des personnes présentes, les enseignants réunis en visioconférence ont exigés de la mairie qu’ils gardent les écoles fermées au moins jusqu’en septembre. Dans la motion adoptée ils rappellent : « Nous avons été nombreux et nombreuses à nous porter volontaires pour accueillir les enfants de soignants. Dans la plupart des cas sans que les conditions minimales de sécurité soient réunies pour les personnels ou les enfants. Cet engagement avait un sens dans une situation d’urgence, car il contribuait à permettre la prise en charge des malades et donc à lutter contre l’épidémie. Cet engagement ne faiblit pas. ». Pourtant, dans les circonstances, cette réouverture des écoles le 11 mai se fera « au mépris de la santé de tous », et avec « la lâcheté de reléguer la responsabilité du risque sanitaire aux équipes enseignantes pour ne pas avoir pu appliquer un protocole inapplicable ».

Malgré les nombreuses alertes des instituteurs, la mairie du Havre a pris la décision de rouvrir les écoles dès ce mardi 12 mai : les classes de CP et CM2 en primaire et de grande section en maternelle. En parallèle de la prérentrée ce lundi, les enseignants remplaçants ont du prendre en charge l’ensemble des enfants des personnels prioritaires dans un seul lieu, le centre de loisir Kergomard. Christophe raconte leur arrivée au centre, contraints de pallier à l’impréparation totale de la mairie qui a fourni ces locaux. « Sur place, un seul interlocuteur : une dame de service surprise de notre arrivée dans les locaux. Elle nous dit qu’elle n’a pas terminé le nettoyage. Après avoir pu faire le tour et préparer les quelques salles disponibles, les enfants commencent à arriver avec les parents, à qui nous demandons de ne pas rester dans les locaux. Puis on essaie que les prochains ne rentrent pas. Mais, entre les collègues qui déménagent les tables, ceux qui font des allers-retours avec les enfants, ceux qui s’occupent des premiers arrivés, plusieurs parents vont encore rentrer. Nous nous retrouvons donc pendant 20 minutes avec d’incessants déplacements d’adultes et d’enfants dans un couloir exigu, le temps de trancher quelles salles vont servir à quels groupes. Nous finissons par avoir à peine 4 salles utilisables pour 33 enfants. Pas assez de tables pour respecter les distances. Les plus petits n’ont pas de tables, on leur ouvre des coins jeux (kapla, voitures...). La dame de service finit par nous dire qu’en fait, elle était ici pour assurer le ménage de tout le centre pour mercredi. Elle nous dit que son chef de service n’était pas au courant que des enfants seraient accueillis ici aujourd’hui. J’ai appelé le chef du service de gestion des écoles, il m’a confirmé ne pas être au courant ! »

Cette impréparation à eu des conséquences désastreuses sur les conditions sanitaires auxquelles ont été confrontées les enfants et leurs enseignants : « Nous nous sommes donc retrouvés à 33 enfants et jusqu’à 30 adultes dans des locaux exigus. Les gestes barrières n’ont pas pu être respectés. Ni distances physiques, ni lavage systématique des mains, ni isolement des groupes. Il y a deux locaux de toilettes côte à côte, avec quelques lavabos dans chaque : un distributeur de savon vide sur les deux et du papier essuie-main jetable dans seulement un des deux disponibles. » Écœuré, il en conclut : « Si Le Havre devenait un cluster, on pourra en remonter l’origine au Centre Kergomard ce lundi 11 mai ! »

En plus de conséquences sur la propagation du virus, de telles conditions d’accueil ne peuvent être que bouleversantes pour les enfants, ne comprenant pas les inquiétudes, l’agitation, la perte de repères, et toutes ces interdictions que doivent leur imposer les adultes autour d’eux : « Des petits ont pleuré, on a du donner la main à plusieurs enfants, en prendre d’autres dans les bras. Même les grands avaient l’air très peu rassurés. Les collègues enseignants étaient très mal à l’aise et révoltés de ce qu’on s’est retrouvés contraints de faire ce matin. ». Christophe ajoute que les réactions des enfants ce matin-là, pourtant confrontés à des mesures de distanciation seulement partielles, sont révélatrices de l’expérience traumatisante qu’ils traverseront à l’école durant les prochaines semaines.

« Pour tous, enfants, parents, enseignants et conseillés pédagogiques, ce furent des moments d’angoisse et d’impuissance devant l’impossibilité de respecter un minimum les règles en vigueur partout aujourd’hui. Cette situation a mis tout le monde en danger par rapport au virus. Mais pour le personnel de l’éducation nationale, l’autre aspect est au moins aussi terrible : savoir qu’on ne peut pas remplir correctement notre fonction. J’ai vécu ce moment comme un échec profond de mes qualités professionnelles, alors que je ne vois pas comment on aurait pu agir correctement. C’est un sentiment très culpabilisant. » déplore-t-il dans la fiche Santé Sécurité au Travail à propos de la situation de la matinée, qu’il a faite remonter à son CHSCT hier.

Car en effet, pour limiter le risque de propagation du virus, ce sont bien dans des conditions sanitaires extrêmement strictes que les enseignants sont censés accueillir les élèves à partir d’aujourd’hui. Chaque enfant ne devra pas s’approcher de ses autres camarades de classe, ne devra pas toucher d’objet ou de surface que d’autres ont touchés, rester sagement à sa place, derrière sa table individuelle, ils ne pourront pas jouer ensemble, échanger, s’amuser en somme. Et le rôle des enseignants sera de faire respecter toutes ces consignes, de rappeler à l’ordre les enfants qui oublieront, les punir s’il le faut, être attentif à ce que les enfants touchent, passer systématiquement derrière eux pour désinfecter, les emmener se laver les mains chaque fois qu’ils tousseront ou qu’ils éternueront, chaque fois qu’ils toucheront à quelque chose qu’ils n’étaient pas censés toucher. Sur ce point Christophe est doublement inquiet : il a appris qu’au Havre, les enseignants de maternelles ne pourront pas compter sur les ATSEM (Agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles), qui sont habituellement les bras droits de l’instituteur, s’occupant de toutes les tâches nécessaires au bon fonctionnement de l’école et à l’accompagnement des enfants : assurer le nettoyage, surveiller la sieste, soigner les égratignures, les accompagner aux toilettes… Mais pas d’ATSEM pour accompagner Christophe en cette rentrée. Impossible alors d’emmener un enfant aux toilettes, même pour simplement se laver les mains, tout en restant en classe avec les autres enfants. « Je vais donc devoir prendre la responsabilité de les laisser y aller seuls, plusieurs fois par jour, sans surveillance si je veux pouvoir respecter la simple contrainte de l’hygiène des mains des enfants. »

Encore une fois, les enseignants doivent préparer seuls la réouverture des écoles, sans l’appui ni du gouvernement, ni de la mairie du Havre qui, pour la prérentrée ne leur a envoyé qu’ « un rouleau d’adhésif et de rubalise pour condamner un WC sur deux ». « Oui, ce n’est bien que sur nous-même qu’on a pu compter ces dernières semaines pour trouver un dispositif qui limiterait au maximum la casse. Ce lundi, on s’est réunis dans les écoles et on a tout mis en place pour que la reprise se passe dans les meilleurs conditions. Mais en sachant bien que plus on respectera ses conditions, moins on pourra remplir notre fonction d’enseignant. On doit choisir entre protéger les enfants et leur famille du virus mais les traumatiser en retirant toute humanité de l’école, ou protéger le bien-être émotionnel des enfants mais ainsi risquer de mettre en danger des milliers de gens. »




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