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Dans le Haut-Karabakh la France vise avant tout la Turquie

Alors que les tensions dans le Haut-Karabakh s’accentuent, Macron et la caste politicienne française appellent à la fin des combats, prenant indirectement partie pour l’Arménie. Derrière ce soutien se cachent pourtant les intérêts impérialistes de la France en Méditerranée.

samedi 17 octobre

Territoire séparatiste qui appartient formellement à l’Azerbaïdjan, le Haut-Karabakh est dans les faits occupé militairement par l’Arménie, étant une région peuplée historiquement par une majorité d’Arméniens. En 1988, à l’époque où l’Arménie et l’Azerbaïdjan étaient encore des républiques soviétiques, une partie de la population du Haut-Karabakh demande son rattachement à l’Arménie. Mais celui-ci est refusé par Gorbatchev et par l’Azerbaïdjan. La situation se dégrade rapidement et donne rapidement lieu à des violences interethniques puis à une guerre ouverte. Après plus de 30 000 morts et six ans de conflits au cours desquels le Haut-Karabakh s’auto-proclame “République d’Artsakh”, ce dernier, soutenu par l’Arménie (dont l’armée occupe des districts azéris qui n’avaient jamais été arméniens afin de créer une certaines continuité territoriale), obtient l’indépendance en 1994, indépendance qui ne sera pas reconnue à l’international.

Depuis, la ligne de front est figée et le Haut-Karabakh est marqué par des violences ponctuelles, l’Azerbaïdjan voulant récupérer ces régions. Cet été, après de nouvelles escarmouches, le conflit dégénère avec une attaque des forces azéries le 27 septembre. Plus récemment, le 13 octobre, à 6 heures du matin, une nouvelle attaque a lieu à Martakert dans le Nord-Est du Haut-Karabakh et le 14 octobre, un hôpital militaire est bombardé. Guevorg Tadevossian, médecin de 31 ans, témoigne ainsi auprès de l’AFP : “Nous avons été bombardés par un avion, il a lancé des roquettes et puis une bombe à sous-munitions”.

Car si depuis 1994, le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan stagne et demeure larvé, les moyens militaires utilisés, eux, ont énormément changé. Comme l’indique le journal Slate, l’Azerbaïdjan, grâce aux revenus du pétrole, a pu investir dans un appareil militaire considérable, notamment des munitions rôdeuses appelées “drones suicides”. Romai Mielcarek, journaliste spécialisé, explique ainsi que “Bakou ne cesse d’augmenter son budget militaire. [...] L’armement a été modernisé avec des achats auprès d’entreprises russes, turques, israéliennes mais aussi françaises (le constructeur de navires militaires DCNS est en pleine phase prospective dans ce pays). L’Azerbaïdjan renforce aussi son industrie de défense nationale [...] et commence même à fabriquer des drones”.

Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, Israël aurait ainsi livré une centaine de “drones suicides” Harop au moins à l’Azerbaïdjan en 2016. Fabriqués par Israel Aerospace Industries, ces nouvelles armes pilotées à distance ou de façon autonome mesurent 2,5 mètres sur 3, patrouillent au-dessus du champ de bataille et peuvent venir s’écraser à tout moment sur leur cible. Leur prix peut atteindre plusieurs millions.

(Un IAI Harop plongeant sur sa cible, apparemment un bus)

Pour récupérer le Haut-Karabakh dont sa souveraineté est plus que discutable, l’Azerbaïdjan n’hésite pas, par ailleurs, à alimenter les sentiments nationalistes réactionnaires dans la population azérie afin de justifier les attaques et bombardements inhumains non seulement contre l’armée arménienne mais aussi contre la population civile du Haut-Karabakh. En témoigne le clip musical terrifiant faisant la promotion de l’armée azérie et sorti le 1er octobre, à peine quatre jours après le début du conflit, dans lequel les soldats azéris sont mis en scène, sur fond de tirs de roquette et de “drones suicides”.

De son côté, l’intervention de la Russie montre la menace que constitue pour elle le conflit du Haut-Karabakh. D’une part, parce que bien qu’étant l’alliée de l’Arménie, le Haut-Karabakh ne constitue pas un territoire arménien officiellement et rend donc la situation délicate. Mais surtout, l’enjeu pour la Russie est de rétablir la paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, sans quoi sa crédibilité serait mise à mal dans toute cette région qui est fondamentale pour sa défense et son influence parmi les États issus de l’Union soviétique. Le cessez-le-feu et la trêve humanitaire conclus samedi dernier entre les forces arméniennes et l’armée azérie sous l’égide de Moscou répond donc à cet enjeu pour la Russie. Seulement, ces efforts russes semblent rester lettres mortes dans la mesure où le cessez-le-feu a été tout sauf respecté, l’Arménie et l’Azerbaïdjan se renvoyant la balle.

Derrière la position de la France, la volonté d’étendre son influence en Méditerranée

Depuis le début du conflit, la plupart des politiciens et media français ont pris parti (indirectement) pour l’Arménie, à l’image d’Emmanuel Macron qui a dénoncé l’envoi de “combattants syriens de groupes djihadistes” et réclamé “des explications” à la Turquie, tout en se prononçant pour un cessez-le-feu. Ou encore d’un article du Monde mettant en valeur le courage et la détermination des combattants arméniens.

En réalité, ces prises de position en faveur de la « paix » visent principalement la Turquie. Cela révèlent effectivement des intérêts géopolitiques directs de la France, notamment en Méditerranée. En effet, la France possède des intérêts limités dans la région du Caucase mais elle pourrait tenter de profiter de la guerre en cours pour affaiblir des rivaux en concurrence avec elle ailleurs, comme c’est le cas de la Turquie. La crise économique est en train d’accélérer la concurrence entre les puissances et celles-ci cherchent à consolider leurs positions et à en gagner d’autres. Pour l’impérialisme français le bassin méditerranéen devient un enjeu central. Cependant, dans plusieurs cas la Turquie devient un obstacle pour lui empêchant d’atteindre ses objectifs stratégiques. C’est le cas en Libye et dans la Méditerranée orientale. C’est pour cela que la France pourrait chercher à frapper indirectement la Turquie dans le Caucase mais visant en réalité la Méditerranée orientale.

En effet, la Turquie semble poursuivre sa ligne offensive dans le conflit en prenant position pour l’Azerbaïdjan. Erdogan et le ministre des affaires étrangères turc ont ainsi affirmé leur soutien aux Azéris, annonçant qu’Ankara pourrait pourvoir une aide militaire à Baku si besoin. La Turquie s’est ainsi montrée solidaire de l’objectif officiel de l’Azerbaïdjan, celui de reprendre le territoire historiquement occupé par l’armée arménienne, en exigeant elle aussi le retrait complet de l’Arménie des territoires azéris et en envoyant même des troupes. Il semble donc que la guerre au Haut-Karabakh est le résultat d’une offensive de l’Azerbaïdjan, encouragé par son allié turc.

Mais comme nous l’écrivions dans un précédent article, “cette proximité de l’Azerbaïdjan et de la Turquie s’explique surtout par les relations économiques de ces deux pays. En effet, la Turquie et l’Azerbaïdjan sont impliqués dans un projet d’exportation de gaz vers le marché européen à travers un réseau de pipelines depuis la Mer Caspienne, jusqu’en Italie, le South Caucasus Pipeline Expansion Project (SCPX). Derrière ce projet se trouvent les États-Unis qui cherchent à contourner le poids décisif de la Russie dans ce secteur en Europe. En outre, l’Azerbaïdjan est le principal fournisseur de gaz pour la Turquie.” Mais sur le plan de la politique étrangère, le soutien de la Turquie à l’armée azérie constitue également une façon de prendre sa revanche vis-à-vis des interventions russes en Syrie et en Libye où Erdogan se retrouve dans le camp opposé à Poutine. Toujours dans ce même article, nous écrivions ainsi que “la Turquie semble vouloir affaiblir le rôle de la Russie en tant qu’arbitre capable de rétablir la paix dans le Caucase.”

C’est en ce sens que face à la France, qui a des visées pour contrôler la Méditerranée, la Turquie apparaît comme un concurrent qui commence à émerger. Le conflit que se mènent la France et la Turquie depuis un certain temps se joue donc autour de cette question centrale : qui arrivera à maintenir et à étendre son influence en Méditerranée ?

La Libye par exemple, dont l’Ouest est dirigé par Fayez El-Sarraj et l’Est par le Maréchal Khalifa Haftar, est un exemple concret de cet antagonisme entre la Turquie et la France. Ainsi, Erdogan a accusé Macron de soutenir Haftar, quand Macron accusait la Turquie de fournir des armes au général. En réalité, ces accusations cachent les intérêts économiques des deux pays qui, depuis que de nouveaux gisements de pétrole ont été découverts en Méditerranée, cherchent tous deux à contrôler cette dernière pour pouvoir les explorer et les exploiter, tout en maintenant une hégémonie dans la région. Ce sont les mêmes intérêts qui se cachent derrière le soutien de Macron à la Grèce face à la Turquie, ou encore au Liban après les explosions de cet été à Beyrouth. Comme nous l’écrivions dans un précédent article, “voilà la raison principale qui explique l’activisme français : la défense des intérêts de ses multinationales. Macron ne défend aucunement “la démocratie” face aux “dérives d’Erdogan”.

Et de fait, la France continue aujourd’hui de vendre des armes aux deux belligérants que sont l’Arménie et l’Azerbaïdjan, bien que l’Arménie soit le partenaire privilégié. C’est en ce sens que Le Drian a appelé à une “impartialité” de la France face au conflit dans le Haut-Karabakh, et aucunement en raison d’une soi-disant neutralité. Car comme nous le disions dans un précédent article, si les puissances impérialistes du groupe de Minsk prônent la fin des combats, “elles ne le font que parce que l’arrêt des combats aujourd’hui répond à leurs intérêts, comme la guerre répond à leurs intérêts ailleurs. Aucun des participants au conflit, ni le gouvernement arménien ni l’azéri, ainsi que leurs sponsors internationaux, n’est intéressé en résoudre la question de fond de ce conflit : le droit à l’auto-détermination de la population arménienne du Haut-Karabakh. Au contraire, ils utilisent cette question pour atteindre leurs propres objectifs réactionnaires internes comme extérieurs. C’est en ce sens que nous nous opposons à cette guerre.”




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