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Monde

Une crise multinationale

La Méditerranée orientale agitée par la lutte pour les gisements gaziers

Les tensions entre la Grèce et la Turquie font craindre le déclenchement d’un conflit majeur. La politique de la France participe à détériorer la situation.

mercredi 16 septembre

La démarcation des frontières maritimes entre la Grèce et la Turquie est un sujet qui a toujours été très complexe et controversé. Mais la découverte d’importantes réserves de gaz en Méditerranée change tout et la délimitation de ces frontières renferme des enjeux économiques et politiques de premier ordre, non seulement pour ces deux pays mais pour l’ensemble des pays voisins du Moyen Orient (Liban, Israël, Chypre) et du Nord de l’Afrique (Egypte, Lybie). C’est justement autour du droit d’exploration et d’exploitation de ces ressources gazières (réelles et potentielles) que s’articule la crise actuelle en Méditerranée orientale.

Dans cette zone la Grèce possède des milliers d’îles ce qui, du point de vue d’Athènes, lui donne droit à une vaste zone économique exclusive (ZEE) en Méditerranée orientale. Ainsi, la Grèce s’arroge le droit d’explorer cette zone à la recherche de ressources naturelles à exploiter mais aussi à établir des routes par où pourraient transiter des pipelines transportant le gaz des gisements d’autres pays comme celui de Zohr dans les eaux territoriales de l’Egypte ou de Chypre.

La Turquie conteste évidemment cette logique de démarcation des eaux territoriales et des ZEE que défend la Grèce. En effet, dans le schéma d’Athènes la Turquie voit ses eaux territoriales et sa ZEE se réduire drastiquement, ce qui est inacceptable pour Ankara. C’est en ce sens qu’Erdogan, le président Turc, propose de prendre en compte une démarcation qui tienne compte des côtes continentales et non des îles, ce qui favoriserait la Turquie.

(Carte de la délimitation revendiquée par la Grèce et par la Turquie - Stratfor)

C’est en ce sens que la Turquie en août dernier a envoyé un navire de prospection sismique, le Oruç Reis, escorté de navires de guerre explorer la zone disputée avec la Grèce. Cela a immédiatement provoqué une réaction grecque, qui a reçu le soutien de différents pays dont la France qui a envoyé deux Rafales, un porte-hélicoptères et la frégate La Fayette qui ont participé à des exercices militaires communs avec la flotte grecque. De son côté les Emirats Arabes Unis ont aussi envoyé quatre F-16 en Grèce.

Un front antiturc

Cette question de l’exploration et de l’exploitation des ressources naturelles n’a pas seulement des conséquences économiques mais aussi géopolitiques. Evidemment l’exploitation des gisements de gaz pourrait permettre aux Etats qui y auraient accès de faire face à des situations économiques dégradées comme c’est le cas actuellement de la Turquie mais aussi du Liban, de l’Egypte trop dépendante du tourisme (qui s’est effondré suite au Covid-19) mais aussi la Grèce. Cependant, il y a un autre enjeu central : l’hégémonie dans la région de la Méditerranée orientale et au Moyen Orient.

La Turquie en effet, sous le régime de l’AKP d’Erdogan, est devenue une candidate à l’hégémonie dans la région ; elle cherche à prendre la place des pétromonarchies du Golfe en tant que leaders du monde sunnite. C’est ce qui explique l’interventionnisme turc en Syrie (dont l’un des objectifs était d’endiguer la poussée de l’Iran mais aussi des monarchies du Golfe dans le pays), son « soutien » à la cause palestinienne, son intervention en Lybie. Comme l’affirme Hilal Khashan dans un article récent de Geopolitical Futures, « le fondateur de la Turquie, Mustafa Kemal Ataturk, a chassé les forces grecques du continent turc, et Erdogan veut le surpasser en faisant de la Turquie la puissance maritime dominante en Méditerranée orientale ».

Cependant, ces ambitions turques rentrent en contradiction avec les ambitions et les intérêts des autres puissances et pays de la région. Ainsi, face à ce « super activisme » turc un front « antiturc » a vu le jour et s’est consolidé au fil du temps : la Grèce, l’Egypte, Chypre et Israël se sont rassemblés pour mettre en forme leurs propres projets d’exploitation et d’exportation gazière vers le marché européen. A ce groupe il faut ajouter les Emirats Arabes Unis qui ont leurs propres intérêts à mettre un frein à la poussée turque, qui est d’ailleurs l’un des plus importants soutiens du Qatar dans la région, pays sous le coup d’un blocus économique et politique par ses voisins du Golfe et de l’Egypte. Bien que ce front a pour objectif commun d’endiguer la Turquie, des nuances entre eux existent : Israël bien que jouant contre la Turquie reste plus discret et tentant de ne pas détériorer complètement ses relations avec Ankara étant donné leur longue histoire de partenariat politique et économique.

Cet isolement régional a poussé la Turquie à passer un accord avec le chef du gouvernement d’accord national libyen, Faïez Sarraj, délimitant leur ZEE respectives qui permet à la Turquie d’explorer une vaste région revendiquée également par la Grèce. Celle-ci a d’ailleurs répondu en signant son propre accord de délimitation de ZEE avec l’Egypte, qui a a son tour exclue la Turquie.

(Carte des accords de ZEE signées entre la Turquie et la Lybie et entre la Grèce et l’Egypte - Stratfor)

L’intervention des puissances impérialistes empire la situation

Mais cette crise « multinationale » n’implique pas seulement les puissances régionales, elle affecte également les intérêts des puissances impérialistes centrales. D’ailleurs elles attisent dans une large mesure ces rivalités afin de protéger les affaires de ses grosses entreprises. Voici ce que Michaël Tanchum dit à ce propos dans les colonnes de Foreign Policy : « au cours des cinq dernières années, les ressources en gaz naturel offshore de la région ont fait de la Méditerranée orientale une arène stratégique clé par laquelle convergent des failles géopolitiques plus importantes impliquant l’UE et la région MENA. L’Italie et la France ont joué un rôle essentiel dans ce changement, qui a placé les relations déjà complexes entre l’UE et la Turquie sur des bases plus conflictuelles. La découverte en août 2015 de l’énorme gisement de gaz naturel de Zohr sur le territoire maritime égyptien par le géant italien de l’énergie Eni a changé la donne. (…) Eni, qui est également le principal opérateur dans le développement du gaz naturel de Chypre, a commencé à promouvoir un plan visant à mettre en commun les gaz chypriote, égyptien et israélien et à utiliser les usines de liquéfaction égyptiennes pour commercialiser de manière rentable le gaz de la région vers l’Europe sous forme de gaz naturel liquéfié (GNL). (…) Bien que commercialement raisonnable, le projet de commercialisation du GNL basé en Égypte a connu un pépin géopolitique : Il ne laissait aucun rôle à la Turquie et à son infrastructure de gazoduc vers l’Europe, anéantissant les plans en cours d’Ankara de devenir un centre énergétique régional. En 2018, le géant français de l’énergie Total (…) a porté un nouveau coup à la Turquie en s’associant avec Eni pour toutes les opérations de développement gazier de l’entreprise italienne à Chypre, plaçant la France au milieu du marasme énergétique de la Méditerranée orientale ».

Voilà la raison principale qui explique l’activisme français dans ce dossier : la défense des intérêts de ses multinationales. Macron ne défend aucunement « la démocratie » face aux « dérives » d’Erdogan. Si c’était le cas on pourrait se demander qu’est-ce que la dictature égyptienne a de démocratique, de même que la monarchie émiratie. Le gouvernement français n’hésite pas donc à attiser les tensions nationalistes réactionnaires afin d’atteindre ses propres fins. Une autre raison qui pousse la France à agir contre Ankara c’est l’attitude d’Erdogan dans la guerre civile libyenne où les deux pays se sont trouvés dans des camps opposés (la France soutient le maréchal Haftar qui contrôle l’Est du pays et qui a connu un revers récemment en grande partie à cause de l’aide turque au gouvernement reconnu par l’ONU).

L’impérialisme français tente maintenant d’impliquer l’ensemble des pays de l’UE en imposant des sanctions contre la Turquie. Cependant, cette option risque de ne pas passer car l’Allemagne veut éviter toute friction et encore plus un conflit armé avec la Turquie. Erdogan est en effet d’une aide précieuse pour les réactionnaires politiques anti-migratoires de l’UE.

Du côté des Etats-Unis bien que sa multinationale Chevron soit également impliquée dans l’exploitation des gisements de gaz de la zone et qu’ils se soient positionnés clairement en faveur de la Grèce, ils cherchent également à éviter qu’une trop forte hostilité envers la Turquie ne la pousse dans les bras de la Russie et/ou de la Chine. La Turquie a elle aussi besoin des Etats Unis et tentera de jouer dans les limites pour ne pas provoquer des représailles de la part de Washington : « Ankara (…) adoptera probablement une approche plus distante à l’égard des entreprises américaines opérant dans la région, car les États-Unis seraient plus disposés à imposer des sanctions sévères en réponse aux entreprises américaines qui seraient affectées par les différends maritimes », peut-on lire dans Stratfor.

Contre le bruit de bottes, contre l’interventionnisme français !

Cette crise est totalement réactionnaire. La politique turque, comme nous l’avons dit, vise à établir l’hégémonie de la Turquie dans la région, servant les intérêts de ses capitalistes et aucunement les travailleurs et les classes populaires durement frappées par la crise économique et par les politiques répressives de la part du régime d’Erdogan. Au-delà d’une certaine pseudo rhétorique « anti-impérialiste » de la part de propagandistes turcs, la politique d’Erdogan n’a absolument rien d’anti-impérialiste. Au contraire, la Turquie fait une grande partie du « sale boulot » du contrôle des frontières de l’UE ; elle mène une politique ultraréactionnaire en Syrie et en Lybie ; elle soutient des groupes islamistes dans la région.

De son côté la Grèce mène une politique elle aussi ultraréactionnaire et arrogante dans la région. Une politique soutenue totalement par des puissances impérialistes de premier ordre comme l’Italie, les Etats-Unis et notamment la France. Le gouvernement grec actuel, mais aussi celui de Syriza qui l’a précédé, ont attisé (et attisent) le chauvinisme des franges les plus réactionnaires de la population et répandent le poison nationaliste au sein de la classe ouvrière et des masses.

Un conflit armé serait une catastrophe pour les travailleurs de la région et de tout le continent. Il est fondamental que les organisations du mouvement ouvrier, des mouvements sociaux, rejettent ce nationalisme abject et s’opposent à cette politique mettant en place un fort mouvement anti-guerre.

En France, nous considérons que les organisations du mouvement ouvrier doivent dénoncer l’interventionnisme et les provocations de l’impérialisme français. Notre principale contribution pour éviter toute situation qui pourrait conduire à un conflit majeur serait ainsi de forcer le gouvernement français de reculer et de quitter immédiatement la région ainsi que de partir de toutes les régions où l’armée française intervient, à commencer par l’Afrique.




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