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Politique

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Désobéissance à « l’école de la confiance » : Blanquer face à une mobilisation enseignante ?

Une vague de contestation balaye l’Education Nationale depuis plusieurs semaines. Après le mouvement de boycott des conseils de classe, attribution des 20/20, démission de professeurs principaux dans certains collèges et près de 600 lycées, c’est dans le primaire que les profs se mettent en branle contre « l’école de la confiance » avec des taux de grève qui sont allés jusqu’à 60% dans certaines académies mardi 19 mars.

mercredi 20 mars

Autoritarisme et enseignements au rabais à « l’école de la confiance »

Le temps de la circonspection des enseignants face au nouveau ministre Jean-Michel Blanquer est désormais passé : avec la mesure du dédoublement des classes de CP et de CE1, Blanquer avait cru pouvoir se mettre les professeurs des écoles dans la poche et s’attaquer tranquillement à la mise en place de Parcoursup et de la réforme du lycée. Toujours la division, pour mieux régner…

A présent, les réformes tombent tout azimut. Après le passage en force de Parcoursup, la réforme des lycées général et professionnel en cours d’application en dépit des résistances, le ministre de l’Education Nationale a décidé de taper sur les écoles primaires avec le vote du projet de loi sur « l’école de la confiance ». Voté à l’Assemblée mardi 19 février, le projet va bien au-delà des mesures très médiatiques de l’obligation de scolarisation dès 3 ans – déjà le cas pour 97% des enfants – l’instauration du drapeau bleu-blanc-rouge dans les salles de classe – un coup pour satisfaire la droite -, ou encore la prise en compte de l’homoparentalité dans les fiches d’élèves – un coup pour calmer à gauche.

manifestation du 19 mars, Paris

La loi comprend notamment le renforcement du devoir de réserve et l’interdiction de l’expression publique sur l’école, y compris en dehors des établissements, de la part des enseignants : Sophie Carrouge, professeur de français dans un lycée de Dijon, a déjà fait les frais de cette volonté ministérielle de museler les professeurs. Sa réaction, sous la forme d’une tribune intitulée « le grand chef blanc a parlé », à l’intervention d’Emmanuel Macron du 10 décembre face à la colère des Gilets Jaunes, lui a valu la convocation de son rectorat, 10 jours plus tard. « Un fonctionnaire ne doit pas critiquer sa hiérarchie et l’Etat employeur » lui assène-t-on alors. La loi dite « de l’école de la confiance » ouvre la voie à la censure des enseignants.

loi Blanquer en 5 minutes, SNuipp

Pour le Snuipp-FSU, premier syndicat dans l’enseignement primaire, elle offre également la « maternelle au privé » : alors que 97% des enfants y sont déjà scolarisés, le vrai changement consiste à imposer aux collectivités territoriales de participer au financement des écoles maternelles privées sous contrat alors que les moyens manquent déjà pour faire tourner le public. Mais ce qui a fait le plus bondir les enseignants des écoles ce mardi, c’est en particulier la suppression des directeurs d’école, eux-mêmes enseignants de primaire partiellement ou totalement détachés : avec cette loi, ce seront les proviseurs des collèges avoisinants – sans connaissance du métier, ni visée pédagogique – qui deviendront les supérieurs hiérarchiques des professeurs des écoles au sein « d’établissements de savoirs fondamentaux » regroupant le primaire et le collège…

Enfin, et cela concerne le primaire comme le secondaire, des missions d’enseignement pourront être confiés à des Assistants d’Education (AED) : sans formation et sans l’équivalence de salaire, la mesure ouvre la voie pour une école au rabais, autant du point de vue des conditions d’études des élèves que de travail des personnels non enseignants. Payés au Smic, sans formation adaptée, comment espérer des cours de qualité de la part des AED ?

Dans les contours de la loi sur « l’école de la confiance », sous couvert d’inculquer les « savoirs fondamentaux », c’est une école publique au rabais qui ouvre un peu plus la voie à l’enseignement privé qui se dessine.

Une mobilisation qui s’étend…

La loi sur « l’école de la confiance » n’est pas la seule à cristalliser les mécontentements. A mesure que la réforme du lycée général se décline, la « liberté de choix » de la carte d’enseignement des élèves se réduit à peau de chagrin : limitation des spécialités dans les établissements, places limitées, sélection sur le profil de note, impossibilité de faire appel pour les parents sur les choix de spécialité. A cela s’ajoute l’application de la réforme du lycée professionnel, qui réduit drastiquement la place laissée aux enseignements généraux et réduit les fonctions des enseignants de lettres-histoire à des « cours de CV ». Des réductions d’heures de cours qui vont avec des postes qui sautent.

rassemblement Action de désobéissance à l’école de la confiance, 20 mars 2019, place de la République, Paris

Parti de l’académie de Nantes, des enseignants du lycée ont décidé d’altérer la notation en attribuant les notes de 20/20 aux élèves. « Ce qu’on a fait, c’est qu’on a mis un 20 sur 20, coefficient 99, avec une note de participation, une note de confiance, du coup (...) le moins bon élève de la classe a 19,60 », explique à BFMTV Matthieu, professeur au lycée Audiberti d’Antibes, dans les Alpes-Maritimes, département où ce mode d’action a été particulièrement suivi. Selon les estimations des organisations syndicales, ce mode d’action concerne près de 600 établissements et des milliers d’enseignants, dans l’Académie de Toulouse, Paris, Créteil, Versailles, Nantes en particulier. L’objectif ? Faire la grève administrative pour enrayer le processus de sélection lors du passage en première et les remontées pour Parcoursup. A Toulouse, à la pointe de la mobilisation, avant les vacances de février, c’est la démission des professeurs principaux qui a été lancée.

Dans les collèges aussi, ça bouillonne : les heures d’enseignement dévolues aux établissements subissent de fortes baisses, alors même que les effectifs augmentent, notamment dans la région parisienne où la pression démographique est forte, ce qui rend les établissements surpeuplés. Au collège Jean-Vilar à La Courneuve, où la nouvelle DHG (Dotation Horaire Globale) prévoit la perte de 400 heures, ce sont les parents qui ont décidé de bloquer l’établissement lors de la journée de mobilisation du 19 mars.

La journée de grève public-privée du 19 mars a été particulièrement suivie dans l’éducation : avec 16% de grévistes dans le secondaire selon les organisations syndicales, c’est le primaire qui remporte ce coup-ci la palme avec près de 40% de grévistes au niveau national, 65% en Gironde et jusqu’à 70% dans les Bouches-du-Rhône et en Ille-et-Vilaine. Sur Saint-Denis qui compte près de 70 écoles primaires, une vingtaine d’établissements ont été fermés, en jonction parfois avec des actions des parents. Quelques actions médiatiques ont été lancées, comme à Toulouse où des enseignants ont bloqué le rectorat de l’Académie puis se sont fait abondamment gazés ; ou dans l’Hérault, où Jean-Michel Blanquer, venu pour la semaine de la presse a été hué par un comité d’accueil d’enseignants mobilisés, qu’il avait refusé de rencontrer.

Manifestation parisienne, 19 mars

Des Assemblées Générales un peu partout

Si les syndicats de l’Education appellent à une nouvelle journée d’action le samedi 30 mars, dès à présent sont mis en place des Assemblées Générales, à la base, pour tenter de regrouper les enseignants. Dès mardi, les enseignants ont commencé à discuter des dates et des modalités d’action à Paris, Toulouse, Bordeaux, Marseille, mais aussi dans des villes plus intermédiaires comme au Havre ou à Rouen où les chiffres de grévistes étaient exceptionnels. Dimanche 17 mars, se tenait pour la première fois sur Paris une Assemblée de coordination de lutte de l’éducation contre la réforme Blanquer au niveau national : environ 70 enseignants, mandatés par des régions et des établissements en lutte, se sont ainsi regroupé. Ils ont invité à s’inscrire dans les grèves administratives (20/20, démission, boycott des conseils de classe), à suivre les initiatives en faveur des « écoles mortes » consistant à dépeupler les écoles en lien avec les parents, à soutenir et intensifier les grèves reconductibles en cours dans certains établissements (Nanterre, Bondy, Bobigny …).

Les revendications des enseignants, en plus du retrait des réformes en cours, réclament des augmentations salariales dans la lignée des revendications des « stylos Rouges », ce collectif d’enseignants en colère, qui s’est fait connaitre depuis deux mois, le retrait de la 2ème supplémentaire imposée, la baisse des effectifs par classe dont les seuils sautent…

Partout, les enseignants tentent de se lier aux parents. Comme à Saint-Denis, où une réunion d’information a été organisée par la FCPE, principale association de parent d’élèves, mardi 19 mars, a permis aux enseignants de présenter les enjeux des réformes à venir, de la maternelle au lycée… dans le but d’obtenir leurs soutiens.

S’agissant des suites, plusieurs dates de mobilisation se dégagent : comme le 28 mars, nouvelle échéance déposée par les enseignants du primaire à laquelle pourraient se joindre certains secteurs d’enseignants du collège et du lycée, ou encore le 1er avril. Ces dates d’appel sortent des clous posés par les syndicats : si la journée du samedi 30 mars est bien perçue comme une échéance, notamment dans le primaire, reste qu’il s’agit d’un samedi, peu propice à la mobilisation. Pour beaucoup insatisfaisant, le calendrier syndical risquerait ainsi d’être remué. D’autant que l’envie d’en découdre pourrait donner des ailes à la reconduction d’un mouvement dans l’éducation nationale, qui soit pour une fois, de la maternelle au lycée.




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