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Monde

Augmentez les salaires !

Face à l’inflation, 12.000 dockers en grève en Allemagne !

Face à une inflation à 8 %, ce sont 12.000 dockers qui se sont mis en grève la semaine dernière dans plusieurs ports allemands pour des augmentations de salaire. Idem dans la sidérurgie. Si ces grèves se maintiennent encore dans le cadre des négociations avec le patronat, elles montrent la puissance potentielle des ouvriers allemands dans la lutte pour des augmentations de salaire !

mercredi 15 juin

L’inflation la plus élevée depuis 40 ans (7,9 % en mai) fait réapparaître un phénomène tout aussi ancien : pour la première fois depuis 40 ans, une grande partie des dockers allemands ont cessé le travail. Le 9 juin, plusieurs ports de Hambourg, Brême, Bremerhaven et Wilhelmshaven ont été paralysés par une grève d’avertissement pour l’équipe du soir. A l’appel du syndicat ver.di ce sont 12.000 dockers qui ont souhaité ainsi montrer leur force dans ce secteur de la logistique à l’occasion du troisième round des négociations en cours pour les conventions collectives.

C’est l’extrême surcharge de travail pendant et après les deux dernières années de pandémie et le renchérissement de la vie en raison de la forte inflation qui ont motivé les dockers à se mettre en grève. Ils ont exprimé leur indignation face à la situation, mais aussi leur détermination à lutter pour leurs revendications. Pourquoi faire grève ? Deux travailleurs de Bremerhaven répondent : "Parce que nous sommes venus ici tous les jours pendant toute la pandémie et que nous avons travaillé. Tous les prix augmentent, pourquoi pas nos salaires ?" et "Pardon de le dire comme ça, mais on se casse le cul, et on se fait juste marcher dessus".

Le syndicat ver.di exige entre autres pour les employés une "compensation réelle de l’inflation" ainsi qu’une augmentation horaire de 1,2 euros. En réaction, les patrons du secteur ne proposent jusqu’à présent que deux augmentations : 3,2 % pour cette année et 2,8 pour l’année prochaine, ainsi que des primes de 600 euros. Les patrons ne manquent pas d’air, car après la pause liée à la pandémie et à la reprise en 2021 où ils ont fait des profits exceptionnels, les directions se sont versés d’importants bonus. Les travailleurs de ce secteur essentiel n’ont rien reçu de ces profits.

Des grèves d’avertissement ont également lieu actuellement dans l’industrie sidérurgique du nord-ouest et de l’est de l’Allemagne avant le troisième tour de négociations des conventions collectives. Compte tenu des carnets de commande pleins et des bénéfices élevés, le syndicat IG Metall demande une augmentation de salaire de 8,2 %. Le patronat ne veut concéder qu’une prime poncutelle de 2.100 euros, sans augmentation régulière des salaires. C’est pourquoi plus de 12.000 travailleurs ont déjà participé aux grèves. Comme en France, tout est bon pour ne pas augmenter les salaires, étant donné que les travailleurs ne se les laisseraient pas baisser sans réaction, si jamais l’inflation venait à se réduire. Car si les capitalistes ne veulent pas augmenter les salaires quand les prix augmentent, quand ceux-ci baissent ils sont les premiers à expliquer que les travailleurs coûtent trop cher.

A partir de septembre, aura lieu la négociation de la convention collective de l’industrie métallurgique et électrique. Le syndicat IG Metall n’y réclame qu’une augmentation de salaire de 7 % pour les 3,6 millions d’employés de la branche - ce qui est juste en dessous de l’inflation officielle de 7,9 % à l’heure actuelle.

Les politiques et les médias en guerre contre les grèves

L’agitation médiatique pro-patronale contre les dockers ne s’est pas fait attendre et les accusations d’irresponsabilité à l’encontre des travailleurs s’accumulent. Le tabloïd BILD accuse les travailleurs d’accentuer la perturbation mondiale de la chaîne d’approvisionnement et parle de « méga-catastrophe ». L’absurdité est plutôt celle de l’embouchonnage de conteneurs depuis des années, ce qui conduit les employés à travailler d’autant plus dur et les patrons à empocher d’énormes bénéfices. Un représentant du terminal de conteneurs Burchardkai à Hambourg, Christian Baranowski témoigne : "Un collègue doit s’occuper d’un conteneur, il y en a deux autres dessus. Il doit d’abord trouver une place pour eux quelque part. Quand il revient et que le conteneur dont il a besoin devrait être libre, il y a déjà un autre conteneur dessus. Cela va et vient. C’est extrêmement frustrant, nous n’avançons tout simplement pas".

D’autres médias, tentent de nier la légitimité de la lutte en soulignant que les salaires du secteur sont déjà supérieurs au salaire moyen en Allemagne. Le terme de spirale « prix-salaires » revient souvent, il est toujours ressorti lorsqu’une partie quelconque de la population active veut préserver son niveau de vie de l’inflation. Ce mythe, qui explique que la hausse des salaires entraînerait une hausse des prix encore plus grave, est utilisé à des fins dissuasives. Avec le taux d’inflation actuel de près de 8 %, les négociations collectives avec des compromis boiteux conduisent pourtant à des pertes de salaires bien réels. L’ultra-libéral ministre des Finances Christian Lindner (le gouvernement allemand est une coalition entre les socialistes, les Verts et les libéraux) a récemment demandé à l’IG Metall de faire preuve de "modération" dans ses négociations collectives - c’est-à-dire d’accepter des pertes de salaire réel. Tandis que les associations patronales mettent bruyamment en garde contre un affaiblissement du « site de production Allemagne » à chaque augmentation de salaire, 61 % de la population doit d’ores et déjà réduire ses dépenses.

Ce ne sont toutefois pas les hausses de salaires pour compenser l’inflation qui engendrent la hausse des prix. Les multinationales profitent plutôt de la situation actuelle, avec la guerre en Ukraine et auparavant avec la pandémie, pour augmenter leurs bénéfices. Le Spiegel parle d’une « inflation des profits ». Les cinq plus grands groupes pétroliers ont réalisé 30 milliards d’euros rien qu’au premier trimestre 2022, soit deux fois plus que l’année précédente. Exiger une compensation de l’inflation, c’est donc simplement exiger une plus grande part du gâteau que les entrepreneurs accumulent dans leurs propres mains. Mais comment est-il possible d’obtenir cette compensation de l’inflation ? Et cela ne devrait-il être mis en œuvre que dans les ports et l’industrie métallurgique ?

"Action concertée" avec les patrons ou des grèves pour faire plus que compenser l’inflation ?

Récemment, le chancelier socialiste allemand Olaf Scholz a soulevé le concept d’"action concertée" comme modèle possible de lutte contre l’inflation. Ce modèle datant de la fin des années 1960 s’appuyait sur une « table de la raison sociale », à laquelle participaient non seulement les partenaires sociaux (c’est-à-dire les organisations patronales et les syndicats), mais aussi le gouvernement et même la Banque centrale. Ils promettaient de « concilier croissance, emploi et stabilité des prix ». Une manière de répondre aux exigences des patrons, et dévier par la conciliation des organisations syndicales, la pression ouvrière pour des augmentations de salaire.

La lutte contre l’inflation ne doit pas correspondre à une subordination aux intérêts des entreprises. Le patronat est appuyé par les médias, qui remettent en cause la légitimité des revendications des grévistes, et par le gouvernement, qui s’oppose à l’augmentation des salaires plutôt que de faire un réel effort pour stopper la hausse des prix. De leur côté, les travailleurs, et c’est évident avec la grève dans un secteur logistique aussi stratégique que les ports, ont les moyens de stopper le travail et de fermer ainsi la source des profits. Leur lutte doit également servir d’exemple à d’autres secteurs, comme les travailleurs du secteur public, dont les négociations pour les conventions collectives auront lieu au début de l’année prochaine. Les syndicats devraient lutter pour une pleine compensation de l’inflation et une augmentation des salaires dans tous les secteurs.

Mais pour cela, une lutte au sein des syndicats est nécessaire. En effet, les dirigeants des syndicats sont étroitement liés au SPD (Parti Socialiste) qui est à la tête de l’Etat. Le gouvernement fera pression, de manière ouverte et en coulisse, pour que les grèves dans le secteur de la métallurgie et de la logistique ne « mettent pas en péril la conjoncture », c’est-à-dire les bénéfices des capitalistes, et racontera des mensonges sur une prétendue "spirale prix-salaires" qui a été réfutée depuis longtemps sur le plan économique : des salaires plus élevés n’entraînent pas automatiquement une hausse des prix, mais d’abord une baisse des bénéfices des capitalistes. Pour que les prix n’augmentent pas, il faut bloquer les prix des loyers, de l’énergie et des produits alimentaires de base, et supprimer les taxes sur les consommateurs - et contrôler ces mesures au sein de comités composés de travailleurs et de consommateurs.

Le plus dangereux avec une « action concertée » avec les capitalistes et d’autres fausses solutions de dialogue social n’est donc même pas qu’elles puissent être inefficaces, mais qu’elles lient les mains des organisations ouvrières avec le gouvernement et mettent en danger la force potentielle des grèves. Les appels à « l’action concertée » résonnent avec les appels de Macron à un « Conseil National de la Refondation » qui doit associer les partenaires sociaux, économiques, pour éviter le rapport de force et légitimer les attaques contre les travailleurs. D’un côté du Rhin comme de l’autre, le gouvernement et les directions bureaucratiques des syndicats veulent enfermer les luttes des travailleurs dans le piège du dialogue social et de l’isolement corporation par corporation ou entreprise par entreprise. La lutte pour des augmentations de salaire et leur indexation sur l’inflation, pour que ce soient les profits des capitalistes qui payent la hausse des prix pas le budget déjà maigre des classes populaires, implique une lutte de masse de tous les travailleurs réunis autour des mêmes mots d’ordre.

C’est uniquement de cette manière que la résistance patronale pourra être brisée. Si en Allemagne ce sont des secteurs plus concentrés et puissants de la classe ouvrière (comme la sidérurgie ou les dockers) qui se sont mis en mouvement par milliers, (par rapport à la France où ce sont des négociations d’entreprise qui poussent ces derniers temps des salariés à se mettre en grève) ces mobilisations se limitent pour l’heure à des grèves d’avertissement dont l’agenda est verrouillé par les directions syndicales et collent aux rounds de négociations. Mais l’existence même de ces journées de grève isolées de pression sur les négociations témoigne d’une poussée à la base sous les coups de l’inflation et après les sacrifices faits pendant la pandémie. Ces premières expériences de grève sont autant d’occasion pour les travailleurs d’Allemagne de prendre conscience de leur force, de radicaliser leurs méthodes de lutte et de déborder les plans des directions syndicales qui limitent les revendications ouvrières à ce que le patronat veut bien négocier. L’inflation actuelle pourrait signer la mort du modèle de « paix sociale » à l’allemande qui a marqué les années Merkel : c’est cet horizon que craint la bourgeoisie allemande et qui rend ses médias aussi hargneux contre les ouvriers en lutte.



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