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Agrobusiness

InVivo, derrière la coopérative « verte », un géant de l’agrobusiness anti-syndicats et anti-écolo

Premier groupe coopératif agricole européen, Invivo prétend rendre compatibles la préservation de l'environnement et l’agro business. Mais entre mégabassines, partenariats douteux et répression syndicale, la réalité est beaucoup moins verte que la vitrine.

Seb Nanzhel

23 février

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InVivo, derrière la coopérative « verte », un géant de l'agrobusiness anti-syndicats et anti-écolo

Crédits photo : capture d’écran youtube

InVivo, la « coopérative agricole » devenue mastodonte de l’agroalimentaire

InVivo. Le nom peut paraître obscur, pourtant avec 12,4 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2022-2023, 14 500 « collaborateurs » et une présence dans 35 pays, 300 000 agriculteurs dépendant de son réseau de coopératives pour écouler leurs récoltes, soit l’équivalent de la moitié des surfaces cultivées du pays, le groupe français s’impose comme « le premier groupe coopératif agricole à l’échelle européenne », selon les mots de son président Jérôme Calleau. Si l’on évoque l’orge présente dans les bières 1664 et Kronenbourg, les chaînes de magasins de jardinage Gamm Vert, Jardiland et Delbard (plus de 1000 enseignes en France), Soufflet, premier collecteur de céréales d’Europe, les boulangeries industrielles Neuhauser qui alimentent les magasins LIDL, ou encore le groupe Cordier, première coopérative viticole française, cela permettra peut-être de donner une idée de la taille du mastodonte agro-alimentaire que représente InVivo.

Structuré à l’origine comme un regroupement de coopératives agricole, forme spécifique censée permettre aux agriculteurs de mutualiser achats et ventes de la production, le groupe est le résultat d’un mouvement de concentration de ces coopératives depuis l’après-guerre. C’est en 2001 qu’il apparaît sous son nom actuel, lorsque deux groupements de coopératives fusionnent en un seul, InVivo. Depuis, tout en continuant son activité de « coopérative agricole », le groupe s’est placé à la tête d’un imposant réseau d’entreprises-filiales, et « sa croissance a été exponentielle », toujours selon les mots de Jérôme Calleau. Une croissance caractérisée par des mouvements de fusions-acquisitions digne des plus grandes multinationales : fusion avec Evialis, spécialiste de « nutrition animale » en 2007, acquisition totale de Jardiland en 2018, achat de 50% des parts du producteur de pesticides Life Scientific en 2019, consolidation de sa filière viticole jusqu’au rachat en 2022 de l’intégralité de Soufflet Vignes … C’est l’achat du groupe agroalimentaire Soufflet en 2021 pour 2 milliards d’euros qui en fait le poids lourd du marché céréalier européen qu’il est aujourd’hui.

Aujourd’hui, fort d’une capacité de stockage de 1,5 millions de tonnes « pour pouvoir écouler les matières premières au meilleur moment, quand les prix sont au plus haut », « les traders d’InVivo achètent, stockent et revendent au gré des courbes » sur des marchés financiarisés, comme le rapportait le journal Basta ! dans une enquête de 2013. Il développe des pesticides et se positionne en leader sur le marché du malt. Son activité est segmentée en quatre : agriculture, négoce international, agroalimentaire et retail (vente au détail). Une réalité bien loin de l’image d’Epinal qu’évoque la forme coopérative mise en avant dans sa communication. Cette forme juridique permet surtout au pôle coopératif du groupe de bénéficier d’exemptions d’impôt sur les sociétés tout en touchant les crédits d’impôts compétitivité emploi réservés aux entreprises, selon Basta !. Mais c’est également un moyen de soigner sa vitrine.

InVivo : sauver la planète grâce à l’agrobusiness « vert » ?

Car chez InVivo, la communication, c’est sacré. Sur son site internet particulièrement léché, il n’est question que de « transition agricole », de « résilience », de « responsabilité » et de « transformer durablement pour créer de la valeur ». En 2020, le groupe devient une Société à Mission (SAM) [1]. Thierry Blandinières, Directeur général du groupe décrit par Challenges comme « l’homme le plus puissant de l’agriculture française », écrit à cette occasion : « Compte tenu des enjeux démographiques, environnementaux et alimentaires de demain, nous avons une réelle conscience de la mission qui est la nôtre : relever le défi de la transformation du monde agricole grâce à des solutions innovantes, responsables et durables, au bénéfice des coopératives, des agriculteurs et des consommateurs mondiaux. »

Face au discrédit qui touche les géants de l’agroalimentaire pointés comme responsables de la crise écologique à commencer par Monsanto, InVivo se dote d’une communication visant à présenter le groupe comme faisant partie des solutions écologiques. Ainsi, ses filiales de production de pesticides ne produisent pas simplement des pesticides, elles « encouragent une utilisation raisonnée des phytosanitaires ». De même, Soufflet n’est pas un géant de l’agro-business comme les autres : « À travers des solutions de génétique, sélection variétale, protection et nutrition des plantes, systèmes de culture et agriculture de précision, l’entreprise fournit aux entrepreneurs du vivant les outils et services de transition vers plus d’agroécologie ». Le groupe promeut ainsi l’implémentation de solutions techniques comme la digitalisation de l’agriculture et le recours à l’intelligence artificielle, ou encore les pesticides de synthèse, afin de résoudre la crise écologique. Une logique résumée sous le slogan de « troisième révolution agricole », à propos duquel Greenpeace affirme : « le triptyque [numérique, robotique, génétique] au cœur de la troisième révolution agricole perpétue la logique productiviste du modèle agricole dominant qui soutient l’industrialisation délétère de notre agriculture. Il n’a rien de révolutionnaire, puisqu’il s’inscrit pleinement dans la continuité du développement du modèle agricole industriel. »

Ce paradigme prétend « répondre aux destructions provoquées par l’extension des marchés et le déferlement technique par encore plus de marché et de technique. Cela ne peut en aucun cas représenter une sortie de crise ; il s’agit plutôt d’une fuite en avant », comme l’explique la chercheuse en économie Hélène Tordjman dans « La croissance verte contre la nature ». Une logique de fuite en avant dans la catastrophe qu’illustrent parfaitement les propos de Thierry Blandinières, directeur général du groupe. En 2018, il déclarait dans Les Échos à propos du marché pour sa gamme de « pesticides verts » qu’au Brésil, « le potentiel agricole notamment dans le Mato Grosso est énorme  ». Cette région, ravagée par la déforestation au profit de l’élevage du boeuf et de la culture intensive du soja, apparaît aux yeux du groupe comme une aubaine pour y écouler ses « pesticides verts » censés réduire l’impact écologique de l’activité agricole ...

Megabassines, « Amazon agricole » et partenariats douteux

Pour servir cette communication, et comme tout grand groupe qui se respecte, Invivo s’est doté d’une fondation, la InVivo Foundation. Cette dernière soutient « des projets qui permettent de nous attaquer à des problématiques nécessitant de nouveaux éclairages pour être résolues et pour nous projeter vers un avenir meilleur ». Entendre l’application d’une « technologie de blockchain » à l’agroalimentaire, le développement de « l’agriculture cellulaire », ou encore des projets de « jardins régénératifs » en partenariat avec le bienfaiteur de l’environnement reconnu McDonald’s.

Les partenariats avec d’autres géants de la pollution ne s’arrêtent pas là : en 2022, InVivo inaugure aux côtés de TotalEnergies un site démonstrateur d’agrivoltaïsme, qui consiste à implanter des panneaux photovoltaïques au-dessus de champs cultivés. Une pratique qui par ailleurs, « relève du marketing et vise à légitimer un opportunisme foncier et financier dans un contexte difficile pour le monde paysan » d’après la Confédération Paysanne, et plus de 200 organisations écolos et paysannes signataires d’un tribune contre l’agrivoltaïsme. De plus, inspiré par le géant de la distribution Amazon, InVivo lance en 2020 Aladin, « l’Amazon agricole ». Une plateforme de vente en ligne qui permet à ses coopératives adhérentes de se fournir directement en engrais, semences et pesticides.

InVivo, et plus spécifiquement sa filiale céréalière Soufflet, apparaît également dans le bras de fer des mégabassines, qui oppose petits agriculteurs et écologistes luttant contre la dégradation et l’accaparement privé des ressources en eau face aux géants de l’agro-industrie dans les Deux-Sèvres. En effet, comme le rapporte Agnès Rousteau Fortin, porte-parole de la Confédération paysanne de Charente, les importantes surfaces en monoculture qui entourent ces mégabassines « vont principalement alimenter le deuxième port exportateur de céréales de France, celui de la Pallice, à La Rochelle » Elle poursuit : « Les coopératives agricoles locales y ont beaucoup investi, via le groupe SICA Atlantique, ainsi que Socomac (groupe Soufflet [filiale de InVivo, ndlr]). Ces deux principaux investisseurs ont donc tout intérêt à favoriser l’irrigation intensive pour s’assurer des volumes et rester une force d’exportation. » Un constat partagé par le journal Reporterre, qui cite Invivo comme l’un des « puissants acteurs intéressés par les mégabassines » dans l’enquête « Profits, export et grandes cultures : les vraies raisons des mégabassines

Acharnement contre les écologistes et les responsables syndicaux

Peu étonnant dès lors que l’« écologie » d’InVivo ne soit pas écolos-compatible. Sur X (anciennement Twitter), le DRH du groupe et membre de son conseil d’administration Sebastien Graff, se déverse en effet en invectives contre les militants écologistes qualifiés de « peste », d’« escrolos », s’attaquant tour à tour à Sandrine Rousseau, députée EELV, Marine Tondelier, secrétaire nationale d’EELV, les Soulèvements de la Terre, ou encore Sophie Binet, qualifiés de « pastèques » : « vert à l’extérieur et rouge à l’intérieur ». En 2015 Thierry Blandinières et Philippe Mangin, dirigeants d’InVivo, attaquent en diffamation Greenpeace pour une action anti-pesticides dénonçant « l’empoisonnement des agriculteurs par InVivo ». Un procès qu’ils perdront en 2019 et 2020. Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace France saluera à cette occasion « une victoire pour la liberté d’expression et contre les poursuites-bâillons ».

C’est le même logiciel qui est à l’œuvre aujourd’hui contre Christian Porta, délégué CGT du site Nehauser de Fürst, filiale boulangerie industrielle d’InVivo. En pleine grève pour les NAO, la direction a décidé de sa mise à pied en vue de son licenciement. Une répression syndicale scandaleuse qui a pour objectif de se débarrasser d’un militant combattif, dont l’action a participé ces dernières années à des conquêtes sociales importantes au sein de l’entreprise, fruit du combat collectif des salariés et de l’équipe syndicale CGT : passage au 32 heures, embauches en CDI, réintégration de salariés licenciés, primes et augmentations face à l’inflation, ou encore réquisition de produits bon à la consommation destinés à la benne pour les distribuer. Après avoir introduit le modèle Amazon dans l’agro-industrie, InVivo semble également vouloir s’inspirer de son régime managérial brutal pour empêcher toute résistance ouvrière de s’exprimer au sein du mastodonte agro-alimentaire.

Derrière la communication très soignée d’un groupe « coopératif » prônant la « troisième révolution agricole » et brandissant des promesses d’ « avenir meilleur » et « vert », se cache en réalité un géant de l’agro-industrie qui reprend à son compte les méthodes des plus grosses multinationales, de la stratégie financière agressive à la répression syndicale la plus dure, en passant par le rapport instrumental à l’écologie.

Alors que 140 syndicats ont signé une tribune de soutien contre cette violente répression syndicale et que les collègues de Christian Porta poursuivent une grève pour leurs salaires et sa réintégration, la bataille pour un autre modèle agricole, réellement respectueux de l’environnement et de la santé, nécessite de constituer un front des militants écologistes et syndicaux contre la répression syndicale et pour la réintégration de Christian Porta.


[1Introduit par la loi PACTE en 2019, la forme SAM permet à une entreprise de mettre en avant sa « raison d’être », c’est-à-dire revendiquer publiquement une mission (autre que les profits) ainsi que de revendiquer des objectifs environnementaux et sociaux. Parmi les SAM connues, les géants de l’agro-alimentaire régulièrement épinglés par les ONG Danone et Nestlé ou encore Enedis, champion de la répression des syndicalistes



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