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Notre classe

TÉMOIGNAGE D’UNE ENSEIGNANTE DE LYCEE EN COLÈRE

« Tout est fait pour que l’Education nationale dysfonctionne »

Révolution permanente lance une campagne de témoignages des travailleurs de l’Éducation qui depuis la rentrée subissent la mise en application des réformes Blanquer. Ce passage en force des réformes néolibérales n’a d’autres conséquences que la casse accélérée de l’éducation nationale. Face au manque de moyens, à la dégradation de leur quotidien, aux suicides des collègues comme celui de Christine Renon et maintenant au projet de reforme des retraites, nombreux sont ceux qui choisissent de démissionner. La hausse des démissions sur les 5 dernières années est totalement alarmante, particulièrement chez les enseignants-stagiaires qui choisissent de quitter l'Education Nationale avant la fin de leur première année sur le terrain. Ils sont, en 2017-2018, six fois plus nombreux qu’en 2012-2013 à avoir démissionné.

mardi 31 décembre 2019

J’enseigne en lycée depuis 25 ans et j’ai vu les conditions se dégrader considérablement. Démagogie quand tu nous tiens ; les réformes du collège ont accentué les inégalités et laissé passer tous les jeunes dans les classes supérieures sans connaissances. Les redoublements sont devenus quasi impossible et les classes sont surchargées. Le lycée ayant conservé une exigence de travail et de niveau, beaucoup d’élèves sont en souffrance car ils ont été mal accompagnés par le système.

En effet, actuellement on se retrouve bien souvent à 35 élèves par classes et régulièrement, il manque des chaises et on en récupère dans les salles d’à côté. L’heure d’après on recommence dans l’autre sens avec une autre classe…On nous demande de consommer moins de papier, moins de craies, moins de feutres pour le tableau…Alors qu’ils sont déjà tellement bon marché qu’ils ne résistent pas.

Avec le passage au numérique, on doit utiliser un ordinateur du bureau dans les salles mais il ne s’allume qu’au bout de plusieurs minutes. En salle des professeurs, on se retrouve avec 12 ordinateurs pour plus de 100 profs. Chaque enseignant travaille donc souvent avec son propre matériel pour pouvoir compenser. Au niveau du temps de travail, les horaires sont tellement lourds qu’il n’y a plus d’interclasse. On se téléporte effectivement de bâtiments en bâtiments chaque heure pour espérer enseigner officiellement 55 minutes qui se transforment en 45 quand tout va bien, entre les ordinateurs qui ne s’allument pas, le nombre insuffisant de chaises… 

Dans mon lycée de 2300 élèves, un poste d’assistant social a été supprimé car considéré statistiquement comme « pas nécessaire ». Parallèlement à ça, seulement cinq assistants d’éducation sont recrutés pour 28h pour encadrer les 1000 élèves de mon secteur. Avec le manque de conseillers d’orientation, il nous oblige à réaliser de plus en plus de charges annexes à l’enseignement. Le manque de moyens, humains et matériels, et d’accompagnement social nous oblige à effectuer d’autres rôles et nous imposent des charges de travail supplémentaires. En effet, je considère que ma discipline enseignée compte pour 50% de mon travail désormais. Le reste consiste à de l’aide éducative, de l’accompagnement ou de l’orientation, et des réunions…

La succession des réformes et leur précipitation - avec la réforme du lycée et celle du bac - ont accentué considérablement mon temps de travail hors présence élèves. Tous les programmes ont été changé en même temps, les contenus sont parfois nouveaux, les exigences méconnues car le contenu des épreuves du bac ne sont que partiellement connues, les réunions se sont multipliées du fait des nouvelles organisations. Aujourd’hui j’en suis à environ 50 h au total par semaine et je m’épuise beaucoup plus qu’avant.

Les élèves quant à eux sont stressés car ils subissent les nouvelles exigences et réalisent en même temps le manque de préparation pour leur bac qui arrive déjà en janvier. Toutes les familles sont désemparées quand elles comprennent qu’on a peu de vision sur l’examen à venir.

En ce qui concerne le salaire étant fonctionnaire, mon point d’indice est gelé depuis des années. Le PPCR (Parcours professionnels, carrières et rémunérations) m’a fait perdre deux ans dans ma progression de carrière alors même que je suis bien notée par mes supérieurs. Le temps de présence en classe nous a pourtant été augmenté durant les dernières vacances, il nous a été imposé une deuxième heure supplémentaire obligatoire, et pour rappel, ces heures sont moins rémunérées que les heures normales !

Aujourd’hui, je crains malheureusement de ne plus avoir la vocation qui m’animait : tout est fait pour que l’Éducation Nationale dysfonctionne !
J’abandonnerai mon rôle de professeur principal à la prochaine rentrée car l’investissement demandé est démesuré pour une centaine d’euros par mois.

Je vous ai écrit ce témoignage d’un seul jet, sans brouillon, sans plan… Je ne sais même plus quel exemple donner comme problèmes tellement il y en a…Tout est fait pour dégrader nos conditions de travail et désagréger les possibilités de réussite des générations futures. Si on voulait permettre l’émancipation de chacun, il faudrait établir de vraies conditions de chances à l’école, faire confiance aux enseignants de terrain et arrêter de les paupériser. J’espère de jours meilleurs pour 2020 et je ne lâcherai pas cette grève avant le retrait de cette réforme des retraites qui permet la marchandisation des personnes et un libéralisme à outrance.