^

Débats

L’impérialisme aujourd’hui : vers un « chaos systémique » ?

Les élections américaines vont déterminer si Donald Trump reste à la Maison Blanche quatre années supplémentaires ou si les Démocrates y retournent, menés par Joe Biden. Chaque scénario pourrait marquer un certain point d’inflexion, pour différentes raisons. Un fait marquant du premier mandat de Trump est d’avoir rompu, avec un succès inégal, avec les mécanismes à travers lesquels les États-Unis ont agencé leur domination depuis la Deuxième Guerre mondiale, abandonnant les aspects les plus « multilatéraux » en faveur d’un unilatéralisme exacerbé.

mardi 3 novembre

Article initialement publié en espagnol le 27 septembre dans Ideas de Izquierda, supplément théorique de La Izquierda Diario, journal frère de Révolution Permanente en Argentine.

En plein cœur de la course à l’investiture, le Président Trump n’a pas hésité à imposer un citoyen étasunien pour présider la Banque Interaméricaine de Développement, en la personne de Maurice Claver-Carone, élu le 12 septembre. Une première depuis sa fondation, outrepassant ainsi une règle tacite de l’institution, instiguée par l’impérialisme américain lui-même.

De nombreuses analyses s’accordent sur le fait que l’agressivité et l’unilatéralisme de Trump sont des signes non de force mais de faiblesse. Cette agressivité plus grande est un effort pour renverser par la force le statu quo dans de nombreux domaines.

Poursuivant la discussion sur l’impérialisme contemporain, cet article (qui s’inscrit dans une série en cours – dont nous traduirons prochainement plusieurs articles) explore un cadre conceptuel permettant de discuter des implications du retrait américain et sa réponse pour maintenir sa primauté mondiale.

Les contradictions de l’internationalisation productive

Comme je le soulignais dans un article récent, « l’internationalisation productive a profité aux multinationales des pays impérialistes, bien qu’elles aient été déclassées en termes de croissance ».

Comme Claudio Katz l’observe, « les profits du secteur le plus mondialisé des classes dominantes contraste avec les pertes qu’a connu le secteur "américaniste" traditionnel ». [1] Le pays qui a pris la tête de la mondialisation et dont les compagnies en ont été parmi les plus grandes gagnantes, a subi un recul dans sa position du fait même de l’accomplissement de ses objectifs. « Le succès initial de la première puissance de la mondialisation a mené à la retraite actuelle ». [2] La conséquence, comme le pointe Perry Anderson dans un article déjà discuté, en est que « la primauté américaine n’est plus la pierre angulaire automatique de la civilisation du capital ». [3]

Face à qui les États-Unis sont-ils en train de reculer ? Ils ne sont pas défiés par l’Union Européenne (UE), c’est-à-dire l’Allemagne, ni par le Japon. Les pays impérialistes qui, il y a quelques décennies, semblaient les meilleurs candidats pour dépasser les États-Unis en termes de développement et de compétitivité et ainsi disputer sa domination globale. Ces deux pays ont fait face à l’internationalisation de la production avec des stratégies qui ont permis à leurs capitaux de tirer avantage de la situation, mais ils sont aussi connu un fort déclin de leur position globale. Tant en termes de pouvoir financier qu’en ce qui concerne les capacités d’innovation - deux des piliers de la compétition pour le leadership mondial aujourd’hui (à côté du développement militaire dans lequel les deux pays sont également limités) - l’Allemagne ou le Japon se sont vus condamner à voir l’écart avec les États-Unis se creuser. A des échelles différentes, et par des moyens divers dans chaque cas, ils ont également été affectés par les conditions de développement inégal international que nous avons analysées, qui a profité à leurs firmes multinationales mais au prix d’un déplacement de leurs positions dans l’arène internationale. Dans le même temps des pays comme la Chine ont avancé à leur détriment.

C’est ce scénario qui a contribué à alimenter l’idée, au cours de la dernière décennie, que nous nous orienterions vers un monde plus multipolaire quand, en fait, la dynamique a accéléré les tendances à un « désordre mondial » grandissant.

Controverse sur le capital global et les Etats-nations

Dans quelle perspective se situe le déclin relatif des États-Unis, même s’ils possèdent toujours des leviers majeurs de domination internationale ?
Une première position considère que, malgré les apparences, la position des États-Unis et ses mécanismes de domination n’ont pas été significativement altérés. C’est ce qu’affirment Leo Panitch et Sam Gindin, avec qui j’ai déjà débattu à plusieurs reprises. En 2019, après trois ans d’administration Trump, ils répétaient ainsi leurs vues sur la vitalité de « l’empire informel » américain. Selon eux, l’élection de Trump a constitué une « crise politique » au sein de la première puissance, mais cela n’a pas signifié une érosion significative de la capacité des États-Unis à dominer à travers les départements d’État et du Trésor. [4] Une décennie plus tôt, il aurait semblé plausible, au moins à première vue, que les États-Unis continuent à soutenir avec succès une gouvernance mondiale coordonnée avec les autres puissances et les autres pays gravitant autour. Mais cette idée est devenue de plus en plus improbable avec le temps, et ceux qui y croient sont bien incapables d’expliquer Trump.

Bien qu’il parte de présupposés très différents de ceux de Panitch et Gindin, William Robinson défend l’idée que le capitalisme mondialisé a subi une transformation qualitative, donnant naissance à une classe capitaliste transnationale et poussant, en parallèle, à la formation d’un État mondial ou transnational. Sa théorie finit par rencontrer en certains points les idées défendues par Panitch et Gindin et se confronte aux mêmes difficultés. L’appareil d’Etat américain est, d’après Robinson, celui que les élites transnationales utilisent pour étendre et consolider le système du capitalisme global. C’est dans celui-ci que se concentrent toutes les pressions et contradictions du système, sur lesquelles il doit agir en coordonnant les interventions d’autres États. [5]. La thèse d’une classe capitaliste et d’un État transnational extrapole de façon unilatérale l’internationalisation croissante d’un secteur de la classe capitaliste, qui, sous de nombreux aspects, a été le plus dynamique ces dernières décennies, mais est loin d’exprimer à lui-seul l’entièreté de la classe capitaliste. Or, même dans les secteurs les plus transnationaux du capital, on ne peut pas réellement parler d’une perte de la base nationale [6], même si on peut effectivement évoquer, comme le fait Michel Husson, une certaine « prise de distance » vis-à-vis du pays d’origine. Cela est dû au fait que
les grandes entreprises ont le marché mondial comme horizon et l’une des sources de leur rentabilité réside dans la possibilité d’organiser la production à l’échelle mondiale de manière à minimiser les coûts. Elles n’ont aucune contrainte les forçant à recourir à l’emploi domestique, et leurs débouchés sont en grande partie déconnectés de la conjoncture nationale de leur port d’attache. [7]

Léon Trotsky signalait que « le capitalisme s’est avéré incapable de développer jusqu’au bout une seule de ses tendances ». [8] Cela s’exprime clairement dans la contradiction que nous pouvons observer entre l’internationalisation des forces productives, qui ont transformé l’économie mondiale en « réalité supérieure » « qui, à notre époque, domine tous les marchés nationaux. » [9] et la permanence d’États nationaux comme terrain d’articulation des relations de productions.

Chaque État, dit Husson, doit « combiner les intérêts divergents des capitaux tournés vers le marché mondial – qui organisent la production en conséquence - et ceux du tissu d’entreprises produisant pour le marché intérieur. » [10] En même temps, les États « cherchent à garantir une régulation nationale cohérente et les conditions d’une insertion optimale dans une économie de plus en plus mondialisée » [11], objectifs contradictoires sur bien des aspects. Comme le soutient Spyros Sakellaropoulos, bien que l’État national ait cédé certaines fonctions de régulation à des sphères supranationales, configurant une relation complexe qui « transcende de loin la relation unidimensionnelle entre l’État et l’entité supranationale », il continue d’être la sphère privilégiée dans laquelle se constituent les rapports de classe, c’est-à-dire la domination sur le prolétariat et le reste des classes subordonnées. C’est pourquoi il conclut que dans « un contexte plus internationalisé et plus intensément capitaliste, les Etats continuent à se préoccuper de la défense de leur bourgeoisie nationale tant contre les classes ouvrières nationales que contre les autres bourgeoisies nationales concurrentes » [12].

Une autre thèse à propos du « capitalisme mondialisé », postulée par Ernesto Screpanti, maintient, à l’encontre de celle avancée par Robinson, qu’il n’y a pas d’Etat qui soit le garant de la reproduction mondiale du capital. Au contraire, c’est le capital transnational lui-même qui domine le processus. Les États ne disparaissent pas, bien au contraire « les actions politiques des grandes puissances traditionnelles nécessite d’être incurvées pour servir les intérêts collectifs du capital multinational ». Ainsi, se configure « une gouvernance globale sans souveraineté (au sens de sans Etat) » [13]. « Pour la première fois depuis au moins cinq siècles », poursuit Screpanti, « les États des anciennes grandes puissances impérialistes perdent leur souveraineté et, avec elle, la capacité de gouverner l’accumulation » [14] Un corollaire important pour Screpanti est que « les rivalités inter-étatiques continuent d’exister, mais elles ne sont pas perturbatrices dans la mesure où les politiques nationales sont conditionnées par le capital multinational et ses marchés. » [15]

Le capital multinational, contrairement à ce qu’affirme Screpanti, n’est pas devenu une source de pouvoir et d’une souveraineté autonome. Il est vrai que l’internationalisation de la production a renforcé les mécanismes traditionnels à travers lesquels l’accumulation du capital modèle et « discipline » les opérations des États capitalistes. Mais il ne s’agit pas d’une relation qui ne se réalise que dans un sens, pas plus qu’il n’y a de tendance irréversible vers plus de mondialisation comme l’avance Screpanti. A l’inverse, la tendance à une plus grande internationalisation est au point mort, au point que certaines personnes commencent à parler – peut-être de manière trop hâtive – de « démondialisation ». Comme résultat de l’affaiblissement de l’accumulation capitaliste liée à la fois aux conséquences persistantes de la crise de 2008, mais aussi à Trump et à son « America First », tout comme plus récemment des « guerres commerciales », de nombreuses multinationales ont gelé l’expansion de leurs chaînes de valeur internationale. C’est la raison pour laquelle, la Conférence des Nations Unies pour le Commerce Et le Développement (CNUCED) se réfère à la période allant de 1990 à aujourd’hui comme une période durant laquelle « la production internationale a connu deux décennies de croissance rapide, suivies d’une décennie de stagnation. Dans les années 2010, les investissements internationaux dans les actifs productifs physiques ont stagné. La croissance du commerce s’est ralentie, enregistrant une baisse dans les CVM (Chaînes de Valeur Mondiales) en particulier. » [16]

Pour revenir aux Etats-unis, les fondements du trumpisme, qui ne peuvent être expliquées par les approches de Robinson ou de Screpanti, sont à chercher dans une profonde division de la bourgeoisie américaine [17]. Cette division se joue principalement entre une grande bourgeoisie majoritairement mondialiste et une moyenne bourgeoisie, où priment des secteurs désireux d’une protection du marché intérieur et s’identifiant à « l’américanisme ». Le fossé entre ces intérêts divergents au sein de la bourgeoisie se creuse davantage sous le coup des effets dévastateurs que la crise de 2008 a laissé sur des secteurs étendus de la société.

Concernant l’ascension et le déclin des puissances mondiales, une autre analyse, plus globale et de plus grande portée, a été développée par Giovanni Arrighi. Il a avancé l’idée de l’existence de cycles d’hégémonie, d’une durée d’environ un siècle, en commençant, au 12ème siècle, avec les Cités-Etats italiennes, pour arriver, aujourd’hui, aux États-Unis. Le parcours de Arrighi à travers des cycles d’hégémonie qui s’étalent sur 800 ans, éclairent de nombreux aspects de ces époques et soulève des hypothèses suggestives sur la manière dont chacune d’entre elle a été caractérisée par des combinaisons spécifiques d’expansion territoriale et d’accumulation économique (deux variables dont la relation contradictoire ordonne la succession). Une conclusion de son travail, d’une grande utilité pour aborder les coordonnées du monde en cours de configuration, est que chaque cycle d’hégémonie se conclut par une période de « chaos systémique », durant laquelle le vieux monde n’a pas fini de mourir tandis que le nouveau n’a pas fini de naître. L’émergence de la Chine a été une autre de ses grandes intuitions, qu’il a exprimée à une période où peu étaient en capacité de l’imaginer. Mais Arrighi a combiné cette projection presciente avec une perspective, faiblement étayée, selon laquelle la Chine serait capable de remplacer l’hégémonie américaine pour établir un ordre marchand non-capitaliste, c’est-à-dire la conclusion définitive des cycles d’hégémonie qu’il a analysés pour entrer dans une étape tout à fait différente. La pièce manquante à l’édifice produit par Arrighi, comme des critiques d’horizon variés le lui ont fait remarquer et comme il l’a lui-même reconnu, ce sont les acteurs sociaux.

L’omission d’Arrighi n’est pas une mince affaire. Il voit les cycles de succession de puissance et la dynamiques de leur confrontation comme le résultat de tendances purement objectives. Dans la tradition marxiste classique, à laquelle Arrighi propose de tourner le dos dès le début de son parcours théorique, quand il écrivait Geometry of Imperialism [18], une approche semble unir les éléments qu’il sépare au sein d’un même cadre d’analyse stratégique.

L’équilibre capitaliste et sa rupture

Comme j’ai pu en discuter à une autre occasion, la méthode de Trotsky est très utile pour caractériser « l’équilibre capitaliste », un concept qui intègre les tendances de l’économie, les relations entre les classes dans les différents États, et les relations entre les différents États. Si quelque chose distingue l’approche de Trotsky de celle d’Arrighi, c’est que la lutte des classes et la géopolitique y sont unies dans un même schéma déterminé par (et dans le même temps déterminant) les tendances économiques. Dans son discours au Congrès de l’Internationale Communiste en 1921, Trotsky signalait :
L’équilibre capitaliste est un phénomène très complexe ; le régime capitaliste construit cet équilibre, le rompt, le reconstruit et le rompt de nouveau en élargissant en même temps les cadres de sa domination. Dans le domaine économique, les crises et les recrudescences d’activité constituent les ruptures et les rétablissements de l’équilibre. Dans le domaine des relations entre les classes, la rupture d’équilibre consiste en grèves, en lock-outs, en lutte révolutionnaire. Dans le domaine des relations entre Etats, la rupture d’équilibre c’est la guerre tout court, ou bien, sous une forme affaiblie, la guerre des tarifs douaniers, la guerre économique ou le blocus. Le capitalisme a ainsi un équilibre instable qui, à tour de rôle, se rompt et se rétablit. Mais en même temps, cet équilibre possède une plus grande force de résistance, dont nous avons la meilleure preuve dans ce fait que le monde capitaliste ne s’est pas encore écroulé. [19]

Cette méthode était alors présentée dans le but d’analyser des situations ou des conjonctures. En partant de ces coordonnées, Trotsky polémiquait contre les secteurs d’ultra-gauche qui, au début des années 1920, niait que le capitalisme puisse atteindre une stabilisation momentanée.

En prenant une certaine liberté, nous pouvons employer le même concept d’équilibre capitaliste pour caractériser des périodes plus longues, bien que dans ce cas nous parlions d’une situation moins dynamique et changeante. Ce serait davantage un équilibre au sens des conditions générales de la reproduction des rapports capitalistes dans le cadre d’un certain rapport de forces entre les classes et les États. Sans utiliser explicitement ce terme, Trotsky faisait appel au même schéma conceptuel pour penser les relations entre le déclin de l’Europe, en particulier de la Grande-Bretagne, et l’ascension des États-Unis. Poursuivant l’élaboration sur l’impérialisme après la Première Guerre mondiale (les élaborations « classiques » avaient été écrites avant ou pendant la guerre), Trotsky décrivait, d’une manière pénétrante, le « chaos systémique » issu de l’irréversible déclin de l’hégémonie britannique et européenne dans son ensemble. En 1925, il écrivait :

L’importance relative de l’économie anglaise, et en général de toute l’économie européenne, est en décroissance dans le monde, alors que la structure économique de l’Angleterre et de l’Europe centrale et occidentale a surgi de l’hégémonie mondiale de l’Europe et exige cette hégémonie. Cette contradiction irrémédiable, fatale est la prémisse économique d’une situation révolutionnaire en Europe. [20]

Comment soulignait Paula Bach, « cette méthode ne lui a pas seulement permis d’identifier précocement l’hégémonie grandissante des États-Unis, dès le début des années 1920, mais aussi que celle-ci allait se développer dans un processus conflictuel, en permanente confrontation avec l’Europe et les autres puissances capitalistes. » [21]

Nous pouvons l’observer dans « Nationalisme et vie économique » :
La loi de la productivité du travail est d’une importance décisive dans les rapports entre l’Amérique et l’Europe et, de façon générale, dans la détermination de la place à venir des États-Unis dans le monde. […] Tôt ou tard, le capitalisme américain devra s’ouvrir à lui-même, en long et en large, notre planète tout entière. Au moyen de quelles méthodes ? De toutes les méthodes. Un coefficient élevé de productivité signifie également un coefficient élevé de forces destructives. [22]

Trotsky n’a pas formulé une théorie de « succession hégémonique » comme Arrighi, mais il a caractérisé la situation comme menant à la guerre et à la révolution. Le résultat pouvait être le triomphe de l’impérialisme américain, réaffirmant sa position comme la principale force révolutionnaire dans le monde entier (ce qui aurait abouti selon lui à la liquidation de l’URSS) ou le triomphe de la révolution en Europe et aux États-Unis, ce qui aurait été inséparable de la révolution politique en URSS elle-même pour balayer la bureaucratie stalinienne. Dans les faits, la Seconde Guerre mondiale a engendré la révolution dans une bonne partie de l’Europe et a accéléré la lutte pour la décolonisation dans les pays opprimés, mais l’action-même du stalinisme et l’intervention contre-révolutionnaire de l’impérialisme ont donné naissance à un résultat « combiné » : les États-Unis se sont imposés comme la puissance hégémonique dans le monde capitaliste, mais l’Union soviétique a survécu (malgré sa bureaucratie et grâce à l’héroïsme des masses) et a étendu sa sphère aux pays d’Europe de l’Est, renforçant les éléments de dégénérescence bureaucratique en URSS qui ont également caractérisé dès le départ ces autres pays dans lesquels la bourgeoisie a été expropriée.

Ainsi, un équilibre capitaliste a été établi, sur la base de l’ordre de Yalta [23]. Cet équilibre a été frappé par la défaite militaire des États-Unis au Vietnam et par la tendance à la confluence de la révolution dans la périphérie et dans le centre pendant les années 1960 et 1970. Mais la déviation ou la défaite de ces processus révolutionnaires, et l’offensive capitaliste contre la classe ouvrière et les classes populaires depuis les années 1980, intimement liée à l’internationalisation productive et aux politique néo-libérales, ont permis aux États-Unis de recréer les conditions de leur ascendance sur les autres puissances qui ont participé à cette recherche d’expansion mondiale des capitaux américains.

Depuis un certain temps maintenant, la « loi de productivité » s’est clairement retournée contre les États-Unis si l’on prend en compte sa structure productive dans son entièreté et pas seulement le leadership qu’il maintient dans des secteurs de haute-technologie [24]. Ceci est le résultat, comme nous le pointions plus haut, de la façon dont le capital étasunien a embrassé la mondialisation. Les conséquences sont une profonde détérioration sociale qui a nourri le mécontentement qui explique ce que quelques analystes libéraux lucides, comme Martin Wolf, ont défini avec préoccupation comme la « fureur populiste » de laquelle Trump a émergé. C’est la même voie qui explique aussi structurellement les divisions entre les secteurs de la bourgeoisie que nous avons déjà mentionnées. Par dessus-tout, et des stratèges américains le soulignent eux-mêmes, il est de plus en plus difficile pour les États-Unis d’imposer leurs vues internationalement.

Des trajectoires similaires de « crises organiques » et de « fureurs » ont existé durant la dernière décennie sous d’autres latitudes. Depuis la crise de 2008, en plus du Brexit et de l’érosion sur la droite et sur la gauche de « l’extrême-centre » des régimes politiques dans l’Union Européenne, nous avons également pu observer deux vagues d’intense lutte de classes traverser la planète. Une vague revivifiée à la chaleur de la pandémie.

Avec Trump, toutes ces tendances préexistantes ont été accélérées, marquant le début d’une rupture d’un certain équilibre capitaliste. Peu importe l’issue de l’élection de novembre, il n’y aura pas de recomposition de la situation précédente. Le « retour à la normal » n’est plus qu’un rêve.

Il faut partir des coordonnées conceptuelles qui nous permettent d’analyse le « chaos systémique » comme quelque chose qui est plus qu’un simple jeu de puissance. Indubitablement, la méthode de Trotsky peut et doit être enrichie avec les contributions des auteurs mentionnés dans cet article et par d’autres qui nous aident à comprendre comment l’impérialisme US a opéré et agi depuis le deuxième conflit mondial, et les conséquences de l’internationalisation accrue de la production aujourd’hui. Mais c’est un cadre incontournable pour affronter une situation internationale déterminée par l’intensification de la lutte des classes et les rivalités entre les puissances. Un monde marqué par les tendances aux crises, guerres et révolutions.

Notes

[1] Claudio Katz, “América Latina en el capitalismo contemporáneo. II — Geopolítica, dominación y resistencias”, 7 mars 2020.

[2] Katz, “América Latina.”

[3] Perry Anderson, “Imperium,” New Left Review, no. 83 (septembre/octobre 2013) : p.111

[4] Leo Panitch and Sam Gindin, “Trumping the Empire,” in Socialist Register 2019 : A World Turned Upside Down ?, ed. Leo Panitch and Greg Albo (London : Merlin Press, 2019), p.13

[5] William I. Robinson, “The Great Recession of 2008 and the Continuing Crisis : A Global Capitalism Perspective,” International Review of Modern Sociology 38, no. 2 (août 2012) : pp. 169–198

[6] Comme le montre Alexander Anievas, parmi les 100 multinationales les plus mondialisées identifiées par la CNUCED, seule une poignée apparaît comme réellement transnationale en termes d’activité, de ses démarches et de ses opérations. Alexander Anievas, “Theory of the Global State : Globality as an Unfinished Revolution,” Historical Materialism 16, no. 2 (2008) : pp. 190–206.

[7] « Notes sur l’impérialisme contemporain »->https://www.ensemble-fdg.org/content/notes-sur-limprialisme-contemporain], publié le 29 août 2014 sur le site de Ensemble.

[8] Léon Trotsky, « Le marxisme et notre époque », préface à l’abrégé du Capital par Otto Rühle, 1939, consulté sur marxists.org

[9] Léon Trotsky, « Préface à l’édition française de la Révolution Permanente », 1931, consulté sur marxists.org

[10] Michel Husson, op. cit., 2014

[11] Michel Husson, op. cit., 2014

[12] Spyros Sakellaropoulos, “The Theoretical Weakness of Theses Positing Emergence of a Transnational Bourgeoisie and a Transnational State : A Critique of the Views of William Robinson,” Άρθρα, 1er septembre 2020.

[13] Ernesto Screpanti, Global imperialism and the Great Crisis. The uncertain future of capitalism, New-York, Monthly Review Press, 2014, p. 12.

[14] Ibid. p. 123

[15] Ibid. p. 206

[16] [[CNUCED, « Rapport sur l’investissement dans le monde 2020 : la production internationale à l’issue de la pandémie », New-York, 2020, p. 13.

[17] A ce sujet, voir Gabriel Esteban Merino and Patricio Narodowski, Geopolítica y economía mundial : El ascenso de China, la Era Trump y América Latina (La Plata, Argentina : CIG-IdIHCS-Conicet, 2019) ; voir aussi Katz, “América Latina.”

[18] Giovanni Arrighi, The Geometry of Imperialism (London : New Left Books, 1978).

[19] Léon Trotsky, « Rapport sur la crise économique mondiale et les tâches de l’Internationale Communiste », 1921. Consulté sur www.trotsky-oeuvres.com.

[20] Léon Trotsky, « La stabilisation du capitalisme mondial », dans Europe et Amérique, 1925. Consulté sur marxists.org.

[21] Paula Bach, “Introducción” en Naturaleza y dinámica del capitalismo y la economía de transición, Buenos Aires, CEIP León Trotsky, 1999, p. 78.

[22] Léon Trotsky, « Nationalisme et vie économique, Foreign Affairs, avril 1934.
[23]Sur les conditions de l’ordre mondial durant la guerre froide, voir le chapitre 8 de Emilio Albamonte y Matías Maiello, Estrategia Socialista y arte militar, Buenos Aires, Ediciones IPS, 2017, pp. 489-524.

[24] Voir le panorama offert par Robert D. Atkinson, “The Case for a National Industrial Strategy to Counter China’s Technological Rise”, Information Technology & Innovation Foundation, 13 avril 2020.




Mots-clés

Elections 2020 aux Etats-Unis   /    Impérialisme   /    Etats-Unis   /    Débats   /    Monde