^

Notre classe

Injonctions ministérielles et impossible continuité pédagogique

« La seule continuité c’est la casse de l’éducation et l’accroissement des inégalités », témoignage d’une prof

Enseignante dans un lycée de banlieue toulousaine et mère de trois enfants, Sophie témoigne de son quotidien de prof confiné. Entre injonctions ministérielles contradictoires et déconnectées de la réalité et impossible continuité pédagogique.

jeudi 9 avril

Révolution Permanente : Comment se passe ton quotidien de prof confiné ?

Sophie : Mon quotidien d’enseignante en période de confinement est assez chaotique et évolutif. Il dépend beaucoup des injonctions contradictoires du ministère qui dévoilent bien l’impréparation complète de cette prétendue « continuité pédagogique ». Une « continuité pédagogique » dont on nous a parlé pour la première fois le mardi de la semaine annonçant la fermeture des écoles. Mais nous n’avons eu par la suite ni explicitation, ni cadrage. Suite à ces annonces et à la fermeture des écoles, il y a eu un grand moment de chaos. Le vendredi, nous sommes partis sans savoir ce qu’on devait réellement faire, si ce n’est donner des gages de travail accompli en se connectant sur l’ENT.

Dès le vendredi on a vu se profiler des pressions hiérarchiques, pour imposer au maximum de personnels une présence physique sur le lieu de travail : les agents techniques et administratifs, les CPE, les AED – à qui la direction de mon lycée envisageait de demander d’aider à la permanence téléphonique dédiée aux familles perdues techniquement face à cette « continuité pédagogique » - et les AESH, qui se demandaient bien quel allait être leur rôle.

Les enseignants n’ont pas échappé à cette tentative de contrôle puisqu’on a affirmé à certains qu’ils devraient venir assister aux conseils de classe, tandis qu’on a suggéré à d’autres qu’ils pourraient tout au long de la semaine venir s’acquitter de leur travail au sein même de l’établissement et utiliser ainsi le matériel du lycée.En somme, l’éducation nationale ne nous finance pas le matériel adéquat pour mettre en place la « continuité pédagogique », et demande aux personnels de se rendre sur les établissements en pleine période de crise sanitaire pour résoudre ce problème...Fort heureusement, il y a eu une levée de bouclier de la part des collègues et nous avons réussi à imposer ces réunions en visio conférence, évitant ainsi de prendre des risques en se rendant sur l’établissement.

Du côté des AED et AESH, les syndicats de l’éducation se sont mobilisés tant localement que nationalement : ils ont obtenu du ministre qu’il donne des consignes claires aux recteurs, ce qui a permis de régler le problème rapidement. Mais les abus de pouvoir et les pressions ont perduré dans le premier degrés. Le volontariat généreux de certains instits concernant la garde des enfants de soignants n’avait, là encore, absolument pas été cadré par le ministère et pose des problèmes sanitaires très importants.

Au début, face aux injonctions du ministère à maintenir une continuité pédagogique à distance, comme si cela était possible, on s’est retrouvé tous à improviser avec les moyens du bord, d’autant plus que l’ENT a rapidement été saturé et donc inutilisable. Pour nous en sortir, nous avons échangé entre collègues, autour de nos pratiques. Mais presque personne n’était formé en amont pour. J’ai pu apercevoir une surcharge de travail hallucinante chez certains collègues. Du fait de la pression pour maintenir cette fameuse « continuité pédagogique » et animés par la volonté de bien faire pour les élèves, des collègues ont fini par se rendre compte qu’ils avaient délaissés leurs propres enfants quasiment livrés à eux-mêmes pendant les huit à dix heures nécessaires à l’auto-formation, la préparation de cours, la correction de travaux. Même des collègues plutôt militants et assez critiques à l’égard des attentes délirantes du ministère se sont tellement investis pour maintenir le lien avec les élèves, qu’ils ont été incapables dans les premiers temps, de prendre du recul.

Me concernant, je n’ai pas voulu me mettre dans une situation de burn out. J’ai donc utilisé des instruments familiers, dont je m’étais déjà servi lorsque j’ai été absente physiquement, notamment à plusieurs reprises lors des mouvements de grève. Mes élèves connaissaient donc déjà ce fonctionnement là et pouvaient plus facilement s’en saisir ; de mon côté j’avais expérimenté toutes les limites de ces instruments qui ne permettent pas de créer une authentique relation pédagogique et qui approfondissent les inégalités entre élèves.

 
RP : En somme, tu remets en question les injonctions ministérielles à propos de la continuité pédagogique ?
 
Sophie :  Oui. La « continuité pédagogique » est un déni de réalité dans leur bouche. Dans une période où tout amène à une rupture, avec une crise sanitaire mondiale et une société capitaliste néolibérale qui nous amène droit dans le mur, on ne nous regarde pas, on ferme les yeux et on nous dit tout doit continuer comme avant. C’est ça la continuité pédagogique dans la bouche du ministère.

Pour ma part, la seule continuité que je vois dans la période c’est celle de la casse du service public de l’éducation à travers la numérisation, l’accroissement des inégalités et l’isolement du personnel. Ça oui, çà continue. Les injonctions à la continuité pédagogique, les discours autour des bienfaits des ressources numériques pour avancer dans les apprentissages, sont des pas supplémentaires dans le plan de Blanquer pour l’école qu’il souhaite mettre en place, à savoir une école pourvoyeuse de main d’œuvre employable et de profits pour les entreprises.

En effet, les dernières réformes ainsi que la volonté du ministère d’orienter la « transformation du métier d’enseignant » vont dans le sens de recourir de plus en plus au numérique pour remplacer les enseignants, j’ai envie de dire, en faire l’économie ! Ce faisant on détruit le lien personnel entre enseignants et élèves, qui est au cœur de la pédagogie et donc des apprentissages. Je suis mère de trois enfants qui sont scolarisés dans la premier degré, et ce qui leur a « parlé »,, c’est lorsqu’une des maîtresses a téléphoné à la maison pour les encourager et savoir comment ils allaient, comment cela se passait pour eux. En somme, ce qui compte, dans la période, c’est le lien personnel qu’on peut maintenir entre enseignant et élève, le dialogue et non cette avalanche de ressources numériques sous laquelle on a étouffé parents,enseignants et élèves.
 
De plus, d’un point de vue idéologique, je trouve certains relais télévisuels assez inquiétants, notamment le label « Nation apprenante » made in Blanquer, dont l’appellation évoque une résurgence nationaliste dans la droite lignée du Service National Universel (SNU), mais aussi du rapprochement entre l’armée et l’école qu’on observe depuis quelques temps, et qui n’est absolument pas bon signe selon moi.
 
Pour finir, le ministère avance toujours dans les suppressions de classes et de postes. Dans certaines académies, certains collègues n’avaient même pas été informés de la suppression de leurs postes et l’ont appris dans la période de confinement.. Dans cette casse là oui, il y a de la continuité.

 
RP : Mère de trois enfants, arrives-tu à gérer à la fois le suivi scolaire de tes enfants et la continuité pédagogique que tu mets en place pour tes élèves ?
 
Sophie : Me concernant, comme j’ai ré utilisé des instruments que je maîtrisais déjà, j’ai davantage pu me consacrer à la relation parentale avec mes enfants, qui n’est, je tiens à le rappeler, pas une relation pédagogique d’enseignement. Même si nous sommes enseignante, nous ne sommes pas la maîtresse de nos enfants. Il faut aménager et recréer quelque chose.

Concernant mon quotidien, du fait des dysfonctionnements de l’ENT, je m’occupe de mes enfants en journée et je me couche super tard pour penser les ré aménagements de mes cours à distance par rapport aux retours et aux difficultés de mes élèves. J’ai eu des retours, mais peu, et je ne les ai pas harcelé car j’ai conscience que les modalités de travail actuels sont difficiles pour nombre d’entre eux. J’essaye donc juste de prendre des nouvelles et de ne pas perdre les élèves qui ont des difficultés, mais je réduis la charge de travail habituel et je ne mets en place aucune évaluation pendant la période de confinement.

Seulement, il y a des moments où j’ai dû différer mes réponse à mes élèves parce que mes enfants me sollicitaient beaucoup. De plus, me concernant, c’est totalement impossible avec mes trois enfants à la maison dans un espace assez réduit et avec un seul ordinateur, de faire des classes virtuelles, même si ma compagne m’aide beaucoup : elle m’a un peu laissé l’initiative pour la mise en place des activités d’apprentissage dans les premiers temps, puis a repris par la suite ce qu’on avait crée ensemble en y ajoutant sa touche personnelle.
 
Cependant je pense que pour les familles dans lesquelles la réussite à l’école est un impératif, les tensions ont pu être très grandes, du fait des exigences parfois écrasantes que l’institution a pu faire peser sur les élèves. Plusieurs enseignants ont par ailleurs tirés la sonnette d’alarme sur les réseaux à propos des situations de tension liées à la surcharge de travail dans les familles. En disant tout ça, je ne peux pas ne pas penser à ce petit garçon mort récemment sous les coups de son père... Je pense que toute cette situation de confinement, ajoutée à la pression à la continuité pédagogique a dû induire pas mal de violences dans les familles. Quand on n’y arrive pas, qu’on ne sait pas faire, qu’on est enfermé à la maison avec cette contrainte, ça peut être assez violent. Être confronté à l’incapacité d’accompagner ses enfants doit être très dur. 
 

RP : Que penses-tu du passage du bac en contrôle continu ?
 
Sophie : Comme je le disais déjà, le ministère est dans un déni de réalité et souhaite imposer un fonctionnement à la normale. En ce sens, il faut maintenir le bac. Le message est donc le suivant : faites votre vie comme avant. Comme si il n’y avait pas des milliers de morts., comme s’il n’y avait aucune crise sanitaire, économique et politique. Honnêtement, au vue de la situation actuelle dans laquelle on se trouve, je ne vois pas le sens de maintenir le bac. On le maintient pour faire semblant.

C’est vrai que le contrôle continu est la moins mauvaise solution, qu’il a notamment été demandé par certains syndicats lycéens s’exprimant sur le sujet. Mais ça pose quand même évidemment des problèmes. Notamment celui de la disparité dans les pratiques et les modalités d’évaluation d’un établissement à l’autre. De plus, comme nous le répétons avec acharnement depuis la mise en place de la réforme Blanquer, le bac sous les modalités du contrôle continu accroît les inégalités entre établissements. Pour les élèves de terminale de cette année, l’origine de l’établissement pèsera en effet plus lourd dans leur dossier Parcoursup. Les élèves d’établissements ruraux ou de banlieues seront donc plus pénalisés.

De plus, l’un des problèmes supplémentaires concernant le bac, c’est le maintien des épreuves orales de français pour les élèves en première. D’autant plus que les études de textes pour l’oral s’intensifient en fin d’année. Nous ne pouvons pas travailler en profondeur avec les élèves et les préparer comme il se doit pour l’oral. D’autant plus que ces épreuves orales sont nouvelles. Elles n’ont jamais été testées, une question de grammaire est notamment ajoutée, ce qui fait paniquer les élèves et les mets dans de grandes difficultés... Ce qui va dès lors probablement se passer, c’est qu’on va donner des consignes de clémence, que ces notes seront vidées de leurs sens, ce qui est anti pédagogique.
 
Après une première série d’ E3C marquée par une violente répression des enseignants mais surtout des lycéens dont certains ont dû composer sous la surveillance de CRS ou de gendarmes dans plusieurs établissements, on tente coûte que coûte de maintenir ce calamiteux bac 2021 en fermant les yeux sur la situation que nous vivons, lycéens, enseignants. Le maintien de ce bac, où les élèves sont laissés seuls chez eux pour réviser les textes et se préparer à l’épreuve, ne fera qu’accentuer les effets délétères de cette réforme du bac complètement impréparée et qui ne marche pas. Cela n’a aucun sens, si ce n’est de montrer qu’on gouverne par la force.
 
Par ailleurs, si l’opposition à cette réforme du lycée avait été durement réprimée l’an dernier, la répression à l’égard des enseignants mobilisés à présent aussi sur le front des retraites, se poursuit en cette période de crise sanitaire, sur le plan disciplinaire et financier. Ainsi, nombre d’enseignants qui s’étaient mis en grève dans le cadre de la bataille contre la réforme des retraites et des journées de passage des E3C, ont vu leur paye du mois de mars durement touchée. En effet, pour tenter de contenir tout mouvement contestataire d’ampleur chez les enseignants, le gouvernement a fait passer une circulaire au mois de janvier 2020 – dans le contexte explosif de la bataille contre la réforme des retraites ! - qui revient sur les anciens usages qui prévalaient dans la plupart des académies en cas de mouvement de grève prolongé : la rarissime application de l’arrêt Omont et le plafonnement à quatre jours de retraits sur salaire par mois. Dès lors, des enseignants ayant effectué de nombreux jours de grève se sont retrouvés en ce mois de mars avec des payes très amputées. Une répression financière lourde qui arrive au mauvais moment pour les profs qui ne s’y attendaient pas en cette période d’isolement.

 
RP : Que penses-tu de la communication du gouvernement dans la période ? Les prises de positions de Blanquer ? Le mépris de Sibeth Ndiaye ?
 
Sophie : Pendant des semaines le gouvernement ne nous parlait que de continuité pédagogique et de garde des enfants de soignants. Après la sortie méprisante de Sibeth Ndiaye, il y a eu un changement d’attitude, avec notamment des remerciements. Mais ce changement d’attitude est hypocrite et n’est qu’une réaction à la colère qu’ont suscité les propos de la porte parole du gouvernement. Des propos qui en disent long sur l’image que le gouvernement a des enseignants.

 
RP : Ces derniers jours, le gouvernement a commencé à aborder la question du déconfinement. Selon toi, quelles doivent être les conditions préalables pour la ré ouverture des écoles ?
 
Sophie : Le préalable, c’est bien entendu la garantie de conditions de travail où toutes les précautions sanitaires nécessaires sont respectées !

Depuis le début du confinement, la perspective de la réouverture des écoles a été posée plusieurs fois. Plusieurs dates ont été données et envisagées et aujourd’hui nous ne sommes pas fixés. Cependant, une crainte que j’ai, c’est une réouverture trop précipitée des écoles, avec des conditions sanitaires qui ne permettent pas de protéger les élèves et le personnel face au Covid 19. Si je crains cela, c’est parce qu’on voit que derrière la question de la réouverture des écoles, se cache une question économique. En effet, ce que la crise sanitaire en cours permet de montrer, c’est la fonction que joue l’école et les enseignants, à savoir celle de la garde des enfants, en l’occurrence des enfants de travailleurs. On le voit avec la mise en place de l’accueil des enfants de soignants et son élargissement envisagé à d’autres professions ...pourquoi pas les gendarmes, les militaires, les commerçants, les éboueurs ?

Quand on voit la politique que mène le gouvernement, qui priorise la question économique et qui appuie le retour au travail des salariés de plusieurs secteurs dont l’activité n’a pourtant rien d’essentielle en période de pandémie, on peut s’attendre prochainement à ce qu’il y ait des pressions pour que les écoles ouvrent rapidement, au détriment de mesures sanitaires conséquentes mises en place pour protéger élèves et personnels de toute propagation du virus. La santé des personnels est traditionnellement le cadet des soucis de l’Education Nationale. Les pressions exercées dans l’Oise sur des collègues qui ont tenté de faire valoir leur droit de retrait avant que la fermeture des établissements ne soit décidée et alors que plusieurs contaminations étaient avérées dans ce département en témoigne.

Certes, le CHSCT ministériel a demandé au ministère un dépistage généralisé des élèves et du personnel comme préalable à toute reprise de l’école ainsi que la mise en place d’un groupe de travail du CHSCT qui élabore autour de « la mise en œuvre et le suivi de la sortie du confinement et de la reprise des activités, du point de vue de la santé et de la sécurité au travail ». C’est est un premier pas, mais il faut que l’ensemble des collègues ait cette problématique en tête. Je pense que certains syndicats majoritaires de l’éducation devraient davantage se pencher sur cette question. D’autant plus quand on considère les conditions effectives dans lesquelles se déroule l’accueil des enfants de soignants dans bien des écoles.

Concernant mon académie, les syndicats avait posé, lors d’une réunion au rectorat, le problème des conditions sanitaires dans lesquelles les instits accueillaient les enfants de soignants : absence de masques, de distance minimal entre les personnes, visite dans les écoles de parents venant récupérer des photocopies, là encore, sans aucune précaution sanitaire prévue. Le secrétaire général, qui représente le recteur, avait rétorqué que le ministre de la santé avait déclaré que les masques n’étaient pas nécessaires et ne protégeaient pas de la propagation du virus. Un mensonge d’Etat révélé récemment par Médiapart... Je pense qu’il est donc nécessaire qu’à la base, entre enseignants et autres collègues de l’éducation, nous nous organisions pour imposer que nos écoles réouvrent seulement si les conditions sanitaires le permettent : trop d’enseignants volontaires, mais également des agents à qui on a pas laissé le choix, se sont déjà exposés et peut-être contribué à la circulation du virus au nom duquel par ailleurs on nous prive de libertés essentielles !