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Moyen-Orient

Le Liban : l’autre victime de la guerre coloniale israélienne

La pression militaire israélienne au Liban, victime d’une grave crise économique, est chaque jour plus forte, plongeant le pays dans une atmosphère paranoïaque tandis que la crise à Gaza divise l’opinion publique et renforce les tensions confessionnelles.

Enzo Tresso

1er février

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Le Liban : l'autre victime de la guerre coloniale israélienne

Alors que Yoav Gallant a informé, lundi, une partie des troupes stationnées à Gaza qu’elles partiraient sur le front nord pour renforcer les forces frontalières « qui vont bientôt passer à l’action », le Liban risque de devenir la prochaine victime de la politique coloniale du gouvernement Netanyahou. Si le Hezbollah a intensifié ses opérations à la frontière israélo-libanaise dès le lendemain du 7 octobre, sa direction n’a jamais voulu entrer en guerre contre Israël. Composante à part entière de « l’axe de la résistance » sous hégémonie iranienne, le Hezbollah tente de tenir l’équilibre entre le soutien symbolique qu’il est tenu d’apporter au Hamas, pour satisfaire les aspirations pro-palestiniennes de sa base populaire, et les impératifs stratégiques iraniens qui le contraignent à la retenue.

Toutefois, les forces israéliennes continuent de bombarder massivement le pays, bien au-delà de la région frontalière qu’elles ont déjà ravagée, brûlant 500 hectares de terre au phosphore blanc, et élèvent chaque jour le niveau d’intensité des affrontements : depuis fin décembre, près d’une dizaine d’attentats ciblés ont frappé des dirigeants du Hezbollah alors que le gouvernement israélien et les membres du cabinet de guerre multiplient les menaces. Au bord de la guerre, le Liban se divise. Le Hezbollah montre des signes de fébrilité, affrontant les critiques de la bourgeoisie maronite pro-israélienne, et semble avoir épuisé ses options diplomatiques et dissuasives. Une provocation de trop pourrait le conduire à la guerre.

La stratégie israélienne : entre pression croissante et provocation permanente

Les provocations israéliennes se sont multipliées. Depuis le 7 octobre, Israël exige, d’une part, l’application stricte de la résolution 1701 qui prévoit la démilitarisation totale de la région au sud du fleuve Litani, menaçant régulièrement le Liban d’intervenir militairement si ses demandes n’étaient pas satisfaites. D’autre part, Israël a pris l’Iran et le Hezbollah dans le piège de l’escalade : multipliant les assassinats ciblés de hauts dignitaires pro-iraniens, comme le secrétaire du bureau politique du Hamas, Saleh Al-Arouri, assassiné à Beyrouth le 2 janvier et Razi Moussavi, général en charge de la coordination des différentes milices chiites dans la région, tué le 27 décembre à Damas, les provocations de l’Etat colonial n’ont cessé de fragiliser les équilibres régionaux, appuyé de toute sa force par l’impérialisme étatsunien.

La pression israélienne s’exerce aussi à l’intérieur des rangs du Hezbollah. Les multiples assassinats ciblés contre des cadres du parti inquiètent la direction et laissent croire à la présence d’espions dans les rangs de l’organisation. Comme le rapporte le chercheur Hassan Qotob, « les dirigeants du parti sont préoccupés par la confidentialité des informations acquises par Israël, lui permettant de localiser et de cibler des membres haut-placés de la résistance ». Alors que les cadres du Hezbollah prennent de nombreuses précautions pour contourner les renseignements israéliens, les assassinats en série font craindre une infiltration des rangs.

Le 22 novembre, cinq officiers de la force d’élite al-Radwan ont ainsi été tués alors que peu de membres du parti était au courant de la rencontre, selon une source proche de la branche sud de l’organisation. Selon une autre source proche du parti, seul le chauffeur d’Al-Arouri était au courant de sa venue à Beyrouth, le jour de son assassinat. L’assassinat de Wissam Tawil, le 8 janvier, a inquiété encore davantage la direction du parti : après avoir changé trois fois de véhicule pour se rendre à Kherbet Selem, il a été victime de la dénotation d’une charge explosive, plantée en amont, près de son logement. Deux jours plus tard, Nabegh Ahmad al-Qadiri, chef de brigade, a également été tué par une attaque israélienne. Très récemment, Al Hodroj, coordinateur du Hezbollah et des factions palestiniennes, a également été la cible d’une attaque aérienne alors qu’il n’avait pas de téléphone sur lui qui aurait pu permettre aux israéliens de le localiser.

L’Orient-le-Jour rapporte également de multiples témoignages qui font état d’une vaste campagne d’appels téléphoniques au Sud-Liban. L’opérateur se fait passer pour un membre d’un institut de sondage ou pour un commercial et récolte des informations. Le Hezbollah aurait ainsi demandé aux habitants du Sud de plus répondre aux numéros inconnus. Alors que la crise économique se poursuit, la violence de l’inflation et l’explosion du chômage pourraient ainsi faciliter le recrutement d’informateurs en tout genre, plongeant le Hezbollah et une partie du pays dans une atmosphère paranoïaque.

Après avoir retiré une partie des troupes mobilisés dans la bande de Gaza et les avoir redirigées à la frontière israélo-libanaise début janvier, les menaces israéliennes se font de plus en plus claires alors que le gouvernement mené par Netanyahou connait une grave crise de légitimité et pourrait poursuivre sa course à l’abîme en emportant le Liban avec lui. Alors que le Hezbollah a multiplié les concessions en faveur d’une résolution diplomatique de la crise frontalière, en dépit des déclarations belliqueuses d’Hassan Nasrallah, son leader politique, Yoav Gallant a informé les soldats postés dans l’enclave palestinienne qu’ils devraient bientôt quitter la zone pour monter sur le front nord : « Ils vont bientôt entrer en action (…) donc les forces dans le Nord sont renforcées ».

De la dissuasion à l’escalade

Alors que les négociations stagnent, le Hezbollah semble avoir choisi la dissuasion pour tactique et a lancé une vaste attaque combinant douze frappes simultanées dans la nuit de vendredi à samedi. Le Hezbollah avait annoncé qu’il utiliserait un nouveau type de missile, le système Falaq-1, capable d’effectuer des attaques indirectes, développé par l’industrie de l’armement iranienne. Diffusant massivement les images des frappes, cette vaste opération fait signe vers une intensification des engagements frontaliers visant sans doute à dissuader Israël de toute attaque.

Comme le note Riad Kahwagi, analyste militaire libanais, « l’escalade du Hezbollah laisse penser que le parti perçoit une véritable menace israélienne d’une campagne militaire majeure contre le Liban. Les avertissements et les signaux reçus soulignent le sérieux d’Israël concernant le lancement éventuel d’une telle opération. Le Hezbollah a donc procédé à une escalade à des fins de dissuasion, en présentant de nouvelles armes et des capacités de haute technologie pour dissuader l’Etat hébreux ». Toutefois, une telle attaque pourrait également convaincre les Israéliens de durcir leurs opérations pour affaiblir le Hezbollah dont la puissance militaire s’est considérablement renforcée depuis 2006, grâce à l’aide iranienne, au risque de subir des pertes nettement plus importances face à une force militaire et politique autrement plus puissance et territorialisée que le Hamas.

Cette stratégie de la dissuasion pourrait également pâtir de l’attaque menée par la branche irakienne du Hezbollah contre les Etats-Unis en Jordanie qui a tué, samedi dernier, trois soldats. La riposte étatsunienne pourrait avoir des conséquences redoutables pour le Liban. Si les Etats-Unis ne se risqueront sans doute pas à frapper directement l’Iran, des frappes régionales contre des dignitaires iraniens pourraient encourager Netanyahou, qui serait alors libéré de la pression diplomatique étatsunienne, à faire le choix d’une nouvelle escalade. Pour apaiser les tensions, l’Iran a fait pression sur le groupe irakien responsable de l’attaque pour qu’il renonce temporairement à toute action militaire contre les Etats-Unis. En dépit des tentatives d’apaisement, le sort du Liban dépendra en grande partie du niveau d’intensité de la riposte étatsunienne.

La fracture confessionnelle se renforce

La régionalisation du conflit est également en train de saper les équilibres politiques internes du Liban. Depuis 1989 et les accords de Taif, qui ont mis officiellement fin à la guerre civile libanaise, la division sectaire du pays [1] a été institutionnalisée : le président est nécessairement un représentant des chrétiens maronites tandis que le premier ministre est sunnite et le président du parlement chiite. Si ces divisions sectaires recoupaient partiellement des lignes de classe, opposant une population chiite pauvre à la bourgeoisie sunnite et chrétienne, l’essor d’une bourgeoisie chiite a pacifié provisoirement les contradictions économiques Si les dirigeants des différentes communautés partagent un programme économique commun [2], depuis la néolibéralisation accélérée du Liban entreprise par Rafiq Hariri à la fin des années 90, la guerre coloniale israélienne a divisé le pays entre une ligne pro-palestinienne, portée par le Hezbollah, et le camp de la « neutralité ».

Dimanche 28 janvier, le patriarche maronite Mgr Raï, la plus haute autorité chrétienne du pays, a ainsi dénoncé dans un prêche publique la politique du Hezbollah : « Nous refusons d’être des otages, des boucliers humains et des boucs émissaires du fait de l’échec de la politique libanaise et de l’hégémonie de la culture de la mort qui mène notre pays à davantage de victoires factices et de défaites honteuses ». Dénonçant la « culture de mort » et les « victoires factices », l’homélie du patriarche remobilise la rhétorique anti-Hezbollah de la bourgeoisie sunnite et chrétienne, soutenue au Liban par l’impérialisme étatsunien [3], visant ainsi l’attitude victorieuse du Parti de Dieu après la guerre contre Israël en 2006.

L’attaque explicite de la politique du Hezbollah a suscité de nombreuses réponses : des comptes X affiliés au parti ont ainsi diffusé une vidéo du patriarche, datée de 2014, faisant l’éloge des libanais israéliens alors que tout contact avec Israël est considéré comme un crime de haute trahison au Liban. Après le retrait des forces israéliennes en mai 2000, près de 7500 libanais, accusés de collaboration pour avoir combattu dans les rangs de l’ALS (Armée du Liban-Sud), une milice engagée aux côtés d’Israël contre les forces de la résistance palestinienne et le Hezbollah, avaient quitté le pays pour s’installer sur le territoire de l’Etat colonial. Le patriarche a ainsi été accusé de trahison et de collaborateur, la presse pro-Hezbollah jouant du sens de son nom (Raï) en arabe pour le surnommer « Raï el-oumala’ » (« gardien des collaborateurs »). Le discours du patriarche et les réponses des pro-Hezbollah ont polarisé l’opinion et réveillé les fractures confessionnelles.

Le retour des divisions sectaires et du spectre des tensions confessionnelles témoignent de l’impact des opérations israéliennes dans la société libanaise, profondément divisée entre l’indifférence des directions politiques chrétiennes et la solidarité à l’égard de la Palestine, notamment chez les familles de réfugiés palestiniens qui vivent au Sud-Liban, dont les droits politiques et économiques sont encore sévèrement limités par les autorités.

Si la guerre coloniale à Gaza a déstabilisé les équilibres régionaux, la stratégie de la guerre « multifront » adoptée par le gouvernement Netanyahou pousse le Liban au bord de la guerre et accentue ses divisions confessionnelles internes : brisant le consensus politique des directions des partis confessionnels, la pression militaire croissante qu’exerce Tsahal à la frontière et la campagne vengeresse d’assassinats ciblés dans toute la région mettent le Hezbollah dans une position précaire tant sur le plan de la politique intérieure libanaise que sur celui, militaire, de la confrontation avec Israël. De plus en plus attaqué par les représentants maronites et sunnites, dans le contexte d’une grave crise politique et économique, le Hezbollah n’est plus certain de pouvoir maintenir sa politique de retenue alors que le Liban est devenu la cible en même temps que la victime expiatoire d’un gouvernement Netayanhou aux abois. Seconde victime de la guerre coloniale israélienne, le sort du Liban est encore incertain alors que la région s’enfonce dans un chaos sans précédent du fait des agressions aveugles de l’impérialisme.


[1Mahdi Amel, L’état confessionnel : le cas libanais, Montreuil, Editions La Brèche, 1996, 278 p.

[2Joseph Daher, Hezbollah  : the political economy of Lebanon’s Party of God, London, Pluto Press, 2016, 288 p.

[3Julie Chapuis, « Saper la reconstruction du Hezbollah  : la diplomatie publique américaine au Liban depuis 2006 », Politique américaine, 15 mars 2018, N° 30, no 1, p. 11 29.



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