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Monde

Vers une résurgence du printemps arabe ?

Le maréchal al-Sissi face à la rue égyptienne

Malgré des centaines d’arrestations et une violente répression, des centaines d’Egyptiens défient l’interdiction de manifester et réclament le départ du maréchal al-Sissi.

lundi 23 septembre

Crédit photo : Capture d’écran vidéo Euronews

Le 25 janvier 2011, la lutte héroïque du peuple égyptien faisait tomber le gouvernement du dictateur Hosni Moubarak. Après la chute de Ben Ali en Tunisie, la jeunesse, les travailleurs et les classes populaires avaient porté un coup dur contre les puissances impérialistes et leurs relais locaux, Moubarak étant un allié central des puissances occidentales, notamment des Etats-Unis et de l’État israélien, dans la région.

La contre-révolution a été extrêmement violente. L’absence de parti révolutionnaire et le manque de débouché politique pour la classe ouvrière et les masses populaires égyptienne une fois Moubarak parti, avaient permis aux Frères Musulmans de former un gouvernement réactionnaire avec l’élection de Mohamed Morsi. Ce gouvernement réactionnaire ayant tout fait pour démobiliser et réprimer le mouvement populaire, n’a fait que faciliter la tâche à l’impérialisme pour reprendre la main, par le biais du Maréchal Al Sissi et d’un coup d’Etat extrêmement brutal. Presque 8 ans après, le peuple égyptien reprend le chemin de la rue contre le régime d’al-Sissi.

Une première mobilisation faible numériquement mais importante symboliquement

S’ils étaient peu nombreux à manifester, l’impact est énorme. Ils étaient des centaines dans de nombreuses villes, comme Le Caire, Alexandrie, Mahalla, Suez, à braver l’interdiction de manifester d’un régime que mène d’une main de fer la politique dictée par l’impérialisme au détriment des aspirations des masses populaires dont les conditions de vie ne font que s’aggraver. Les ONG estiment qu’au moins 60 000 personnes ont été emprisonnées après le coup d’Etat du Maréchal al-Sissi qui a pris le pouvoir dans le sang en massacrant les manifestant mobilisés sur la place Rabia-El-Adaouïa, faisant alors plus de 2 600 morts. Selon Human Rights Watch, ce massacre « est le plus important de l’histoire moderne de l’Égypte » et est considéré comme un crime de guerre. La répression que subit le peuple égyptien depuis la prise de pouvoir sanglante d’al-Sissi a porté ses fruits. Comme l’explique Le Point, pour beaucoup d’Egyptiens, « manifester en 2019 s’apparente à une mission-suicide ».

En 2011, les manifestants de la place Tahrir scandaient « pain, liberté et justice sociale », aujourd’hui c’est « Sissi va-t-en », « le peuple veut faire tomber le régime ». Les mots d’ordre de 2011 sont ainsi toujours très présents, car au-delà de l ‘accentuation de la répression, la situation économique égyptienne est encore pire qu’il y a 8 ans.

Interrogé par RFI, Mohamed Ahmed, 26 ans, explique que « Pendant des années, on n’a pas senti l’odeur du gaz lacrymogène car en fait depuis l’arrivée de Sissi au pouvoir, on n’a plus eu de vraie manifestation. Mais quand on sent cette odeur de gaz aujourd’hui, ça fait remonter en nous des tas de souvenirs. Ça nous rappelle tous les combats qu’on a menés et tous les changements qu’on a vécus depuis la révolution. Et ça nous rappelle aussi que c’est possible de faire tomber un régime »

Malgré le faible taux de mobilisation, le régime a peur que la contestation se propage. Ce week-end a été marqué par des centaines d’arrestations. L’ONG Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux a fait état de 356 arrestations depuis vendredi, selon certains chiffres cela pourrait monter à plus de 500. Depuis le coup d’État d’al-Sissi, des dizaines de milliers de personnes ont été emprisonnées. Ce dimanche, l’avocate égyptienne et militante des droits humains Mahinour El-Masry a été arrêtée au Caire après avoir assisté aux interrogatoires de manifestants. D’après ses avocats, « Mahinour a été arrêtée par la police à la sortie du siège du parquet de la sûreté de l’Etat au Caire, où elle a assisté aux interrogatoires en tant qu’avocate de personnes arrêtées pendant les manifestations ». Mahinour El-Masry est l’une des figures du soulèvement de 2011. Elle a été plusieurs fois arrêtée, sous Moubarak, sous Morsi et maintenant sous al-Sissi.

Un jeune homme interrogé par l’Agence France-Presse a expliqué que les forces de répression « ont tiré des gaz lacrymogènes, des balles en caoutchouc et des balles réelles. Il y a des blessés ».

Une répression terrible de la part de la police anti-émeute appuyée par des blindés vendus par la France. Il s’agirait de blindés de la société française Arquus (ex Renault). Le 14 août 2013 déjà, des blindés Sherpa LS de Renault Truck Defense ont été utilisés par les forces de sécurité égyptiennes qui ont tiré sur un sit-in de manifestants selon les observateurs d’Amnesty International. Plus de 1000 personnes étaient abattues lors de cette seule journée. La répression qui va s’en doute s’accentuer d’ici vendredi prochain, date de la prochaine manifestation.

Derrière les appels à manifester une bourgeoisie dans l’ombre mais une vraie volonté populaire

Mais alors que al-Sissi est à New York, les manifestations ont pris de court les autorités égyptiennes. Dans un communiqué, le général Ahmad Gamal-Eddine a expliqué qu’elles seraient le produit de « complots et les tentatives de porter atteinte au symbole de l’Etat et ses institutions nationales », formentés par des « traîtres », des « vendus » et des « fugitifs », masquant mal la fébrilité du régime.

Car malgré toutes les tentatives de Sissi pour consolider son pouvoir, telle que la nouvelle loi constitutionnelle censée lui permettre de rester au pouvoir les 30 prochaines années, le mouvement actuel montre les contradictions et limites du coup bonapartiste qui l’a amené au pouvoir et qui fragilise le bloc dominant comme le montre l’appel sur les réseaux sociaux à manifester de Mohamed Ali, un homme d’affaire égyptien réfugié en Espagne qui a pourtant fait ses affaires avec le régime de Moubarak et l’armée 15 ans durant. Une fronde d’un secteur du bloc dominant également incarné par Samy Annan, général à la retraite condamné à 10 ans de prison en janvier 2018 pour avoir déposé sa candidature à la présidentielle, qui a quant à lui diffusé sur les réseaux sociaux un « appel aux forces vives de l’armée », exhortant « les fils des forces armées à protéger la volonté du peuple. » On constate ainsi que derrière se cache des forces réactionnaires prêtes à utiliser le peuple égyptien pour revenir sur le devant de la scène, ce qui explique en partie le faible taux de mobilisation ce week-end, les égyptiens n’étant pas prêts à verser leur sang pour remplacer un dictateur par un autre.

Si c’est une jeunesse qui n’a pas connu 2011 qui était majoritairement dans les rues ce week-end, il faut s’attendre à ce que les prochains vendredi soient plus massifs, en particulier pour la « marche du million ». Car malgré toutes les limites politiques mentionnées, la grande majorité des égyptiens fait face à une crise économique désastreuse qui n’est pas sans engranger une colère sociale importante, en plus de la frustration due à la chape de plomb répressive qui s’abat sur la société. Encouragé par les puissances impérialistes et le FMI, al-Sissi privatise tout en appliquant une austérité criminelle. 32 % des Egyptiens vivent ainsi sous le seuil de pauvreté, soit 4 points de plus qu’en 2016. L’inflation dépasse les 20 %. Dans Libération, un commerçant explique « Le Président nous a demandé de nous serrer la ceinture et on entend dire qu’il vit grassement avec sa famille ».

La classe ouvrière doit rentrer dans la mobilisation et prendre la tête du mouvement

Pour l’instant, la mobilisation est très faible mais il faut donc peu de chose pour qu’elle prenne une autre échelle. Cela ne pourra être le cas que si la classe ouvrière, qui avait joué un rôle central pour faire tomber Moubarak par la grève en 2011, prépare la grève générale en toute indépendance de classe, par l’auto-organisation, en chassant les courroies de transmission du régime des usines et des syndicats, et en mettant en avant les revendications sociales et démocratiques de l’ensemble des masses opprimées contre le régime et ses institutions, et contre l’impérialisme.
Ainsi la mobilisation en Égypte pourrait donner une nouvelle impulsion au processus de lutte des classes ouvert en 2011 avec les printemps arabes, dans la même veine que les soulèvements populaires en Algérie et au Soudan, qui ont fait tomber Bouteflika et Al Béchir.

Pour une solidarité internationale des travailleurs

La France est directement responsable de la répression sanglante en Egypte. En passant de nombreux contrats, surtout militaires avec le régime, l’impérialisme français a le sang des manifestants égyptiens sur les mains. Depuis 2015, six milliards d’euros de contrats ont été signés, dont 24 avions de chasse Rafale, mettant l’Égypte en quatrième position sur la liste des acheteurs d’armement français. Pour la France, l’Égypte est un allié stratégique : "un pays de 100 millions d’habitants, absolument essentiel pour la sécurité et la stabilité du Moyen Orient et de l’Europe" déclarait l’Élysée lors de sa dernière visite en Egypte en janvier dernier. Il est hors de question pour Macron que l’un de ces principaux alliés dans la région sombre une nouvelle fois dans l’instabilité politique. D’autant plus dans cette période de trouble au proche et moyen orient. Entre la guerre en Libye, au Yémen et les tensions entre l’Iran, l’Arabie Saoudite et les USA, l’impérialisme français a besoin d’un géant stable dans la région et c’est pourquoi l’Egypte est si important pour Macron.

C’est pourquoi, à l’image de l’acte 45, où des Gilets jaunes ont brandi le drapeau égyptien en soutien aux manifestants qui ont osé défier al-Sissi et l’armée, l’ensemble du mouvement ouvriers français qui se mobilisent contre Macron et son monde et ses réformes doivent se poser en soutien des manifestants égyptiens. Les dockers doivent refuser de charger les armes françaises en direction de l’Egypte comme les dockers de Marseille-Fos avaient fait pour des armes destinées à la guerre au Yémen.




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