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Politique

Pointer les musulmans sans les nommer

Le nouvel « en même-temps » de Macron : « intraitable avec le communautarisme » mais sans « stigmatiser »

Pris en étau par de multiples contradictions sur le terrain social et dans sa majorité, Macron tente de temporiser en lissant son discours.

jeudi 17 octobre

Après l’appel à la délation contre l’« hydre islamiste » et la déferlante islamophobe qui s’en est suivie, Macron a continué dans le même registre en appelant à être « intraitable contre le communautarisme » mais « sans stigmatiser ». Pris en étau par de multiples contradictions sur le terrain social et dans sa majorité, Macron tente de temporiser en lissant son discours. Reste que ce nouvel « en même temps » macroniste continue pourtant dans la stigmatisation. Ses 3 principales priorités ? La lutte contre la radicalisation, la lutte contre le communautarisme et la "structuration de l’islam de France" : CQFD

Les femmes voilées sont de nouveau, et bien malgré elles, au cœur du débat politique français. Le 11 octobre, Julien Odoul, élu RN du conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté, a invectivé une mère voilée accompagnant la classe de son fils lors d’une sortie scolaire, lui intimant de retirer son voile. La pitoyable agression a été applaudie et filmée par les autres élus RN, qui l’ont mise en ligne, dans un coup de com’ qui a payé.

Et c’est reparti pour une énième polémique sur le port du voile, et, plus globalement, une énième campagne de stigmatisation des musulmans ou supposés musulmans. En une semaine sur les chaînes d’infos, on a eu droit à 85 débats sur le voile, avec 286 invitations sans aucune femme voilée, selon Libération.

L’État en première ligne de l’offensive islamophobe

Les membres du gouvernement ne se sont pas fait prier pour y aller de leur propre commentaire : le ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, a déclaré que « le voile en soi n’est pas souhaitable dans notre société », alors qu’il s’était déjà prononcé en faveur de l’interdiction des sorties scolaires aux mères voilées par le passé. Quant au ministre de l’Économie Bruno Le Maire, il explique que pour lui « le voile islamique n’est pas l’avenir souhaitable de la culture et de la société française ».

Après avoir ouvert le bal de la déferlante islamophobe en appelant à la délation contre « l’hydre islamiste », Macron tente la temporisation. Il lisse son discours pour ne pas accentuer les contradictions au sein de la majorité, tout en maintenant les grandes lignes pour continuer à dessiner son « ennemi intérieur ». « Faisons bloc et ne nous divisons pas pour lutter d’abord et avant tout contre la radicalisation dans notre société, œuvrons pour que la République soit partout » a-t-il ainsi affirmé. Il a ensuite appelé à « être intraitable avec le communautarisme » mais sans stigmatiser « nos concitoyens », préférant rester dans le flou et le quiproquo.

Mais plus encore, Macron irait jusqu’à nier son appel à la délation contre « l’hydre islamiste » qui a conduit Castaner à l’appel à signaler tous ceux qui s’apparenteraient à des musulmans ou assimilés comme tels. Selon le Figaro, pour Macron, la « ‘société de vigilance’ qu’il a appelée de ses vœux pour lutter contre ‘l’hydre islamiste’ est une « notion dont il est persuadé qu’elle a au mieux été mal comprise, et au pire instrumentalisée ». S’agirait-il là encore d’une mauvaise interprétation de ses propos ?

Nouvel « en même temps » : comment pointer le musulman sans le nommer

Mais c’est pourtant bien son gouvernement qui a été en première ligne de l’offensive raciste de ces dernières semaines. Dès la rentrée, Macron marchait sur les plates-bandes de l’extrême droite en affichant une ligne dure sur l’immigration. Après l’attaque de la préfecture de police, Macron touché en plein cœur a ouvert, sous pression de l’extrême-droite et de la droite extrême, une nouvelle offensive sur le terrain de la construction de « l’ennemi intérieur » : il faut lutter fermement contre « l’hydre islamiste », qui, bizarre bizarre, se repère à des « petits gestes qui signalent un éloignement d’avec les lois et valeurs de la République » - qui en réalité ne sont pas tant des signes de radicalisation que des signe d’appartenance supposée à l’islam.

Bref, Macron ne peut pas à la fois alimenter sciemment l’islamophobie et le racisme et appeler à ne pas « stigmatiser ». Certes, il déclare : « ne nous divisons pas pour lutter d’abord et avant tout contre la radicalisation », mais sa vision de la lutte contre la radicalisation est justement ce qui stigmatise les musulmans. Pour Macron, il s’agit désormais de viser les musulmans sans les nommer. En ce sens, Macron a exprimé trois priorités à mettre en œuvre : la lutte contre la radicalisation, la lutte contre le communautarisme et la « structuration de l’islam de France ». Qu’est-ce donc si ce n’est stigmatiser une religion en particulier ?

Après avoir été applaudi des deux mains par des responsables de la droite et sur le terrain de l’extrême-droite et la droite extrême, pour Macron l’objectif est de ne pas non plus apparaitre seulement comme une copie - la suite de l’histoire étant que l’on préfère souvent l’original à la copie. Aller sur le terrain de l’extrême-droite mais avec une empreinte macronienne, telle est l’équation de ce nouvel en « même temps ».

Une majorité bien fragile

Car si l’incident du Conseil régional a donné l’occasion à certains ministres de jeter de l’huile sur le feu de l’islamophobie, au sein de La République en Marche, les contradictions d’une majorité de tout bord se font pressantes. En tête de ligne, Aurélien Taché, député LREM du Val-d’Oise, qui déclare dans Le Point que « Julien Odoul récupère les mots de Jean-Michel Blanquer ». Déclaration qui lui vaut d’être menacé de sanctions, selon Ilana Cicurel, déléguée nationale à l’éducation de LREM. 

Ces contradictions sont alimentées depuis plusieurs mois maintenant par Macron, qui a cherché à installer Marine Le Pen comme sa principale opposante pour 2022, tout en tentant de consolider sa base sociale de droite sous la pression électorale du Rassemblement National. Le président a ainsi durci le ton sur l’immigration, évoqué la suppression de l’aide médicale d’État, etc.

Mais cette politique n’est pas sans générer des contradictions parmi les députés LREM, qui s’étaient déjà divisés en début de quinquennat à l’occasion de la Loi Asile et Immigration. Si à l’époque le gouvernement avait réussi à ressouder les parlementaires, l’Acte II pourrait générer de nouvelles tensions. C’est ce que démontre la révélation selon laquelle l’exécutif a réussi de justesse à empêcher la publication d’une tribune s’opposant au tournant de Macron sur l’immigration signée par 100 députés fin septembre.

A la recherche de la « bonne formule » pour 2022

S’il veut que l’Acte II de son quinquennat soit placé sous le signe de la réforme, comme il l’entend, le président est donc contraint de souffler le chaud et le froid. Arrivé à mi-mandat, et à l’approche des municipales, Macron ne peut pas se permettre de laisser libre cours aux dissensions au sein de sa majorité. L’objectif des élections explique aussi le tournant droitier des derniers mois : il faut concurrencer l’adversaire principal, la droite et l’extrême-droite, sur ses propres platebandes.

Si le macronisme avait jusque-là réussi à souder ses différentes constellations au sein de sa majorité par un équilibre entre un « progressisme » libéral sur les questions sociétales et un néo-libéralisme rageur sur les questions économiques, le tout sur fond d’autoritarisme jupitérien pour combler la faible base sociale sur laquelle reposait son élection, la situation est bien plus périlleuse aujourd’hui.

Le cap Macron est beaucoup plus difficile à tenir dans une France post Gilets jaunes, en période de délégitimation de la parole d’État et à l’aube d’une grève illimitée à la RATP qui pourrait se révéler explosive. Et si le gouvernement a été forcé à une fuite en avant sur le terrain du déferlement islamophobe pour couper court à l’énorme crise qui couvait suite à l’attentat en plein cœur de la préfecture, il tente de temporiser tout en cherchant à discipliner ceux qui, dans le gouvernement, comme Blanquer ont fait feu de tout bois en profitant de l’occasion pour exprimer leur ligne dans leur version la plus pure.

C’est ce qui se cache derrière ce numéro d’équilibriste de Macron : désigner les musulmans sans les nommer, préférant le terrain plus "consensuel" de l’intransigeance contre le communautarisme et tentant d’essayer de s’attirer la sympathie de ceux qui ont condamné l’interpellation de la mère voilée - et ce même si c’est Macron en personne qui a poussé dans une direction ultra-offensive contre les musulmans. Le président tente donc de redresser la barre, pour maintenir l’équilibre délicat dont il a besoin pour « réussir » son mandat.




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