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Avant les élections de 2022, Macron agite l’épouvantail de « l’ingérence Turque »

Macron brandit la « menace turque » dans la continuité de son utilisation de « la lutte contre l’islamisme » comme argument politique au niveau local.

jeudi 25 mars

« Il y aura des tentatives d’ingérence pour la prochaine élection », a déclaré le président français dans un documentaire de « C dans l’air ». Et quand on lui demande si ces ingérences viendront de la part des Turcs il répond : « évidemment ! C’est écrit, et les menaces ne sont pas voilées ». Les relations entre Emmanuel Macron et Recep Erdogan ont été tendues depuis plusieurs mois, et elles se sont davantage dégradées depuis l’offensive islamophobe du gouvernement français autour de la loi contre le « séparatisme islamiste ».

De son côté, le président français a été affaibli sur le plan interne à la suite de plusieurs contre-réformes impopulaires, par des mouvements de contestation, notamment contre les violences policières et le racisme rassemblant des dizaines de milliers de jeunes, ainsi que par sa gestion plus que catastrophique de la crise sanitaire. Tout cela a permis de renforcer ses opposants politiques, notamment Marine Le Pen. Le gouvernement à travers la loi contre le « séparatisme islamiste » et toute l’offensive islamophobe qui l’a accompagnée, accentué par l’assassinat de Samuel Paty, cherchait donc à apporter une double réponse à cette crise politique : à la fois en s’adressant aux secteurs les plus réactionnaires de son électorat tout en essayant de répondre à la politisation d’une partie importante de la jeunesse autour de la lutte contre le racisme et les violences policières.

Mais ces mesures et déclarations du président et des membres de son gouvernement ne sont pas passées inaperçues auprès des populations des pays musulmans. De façon démagogique c’est précisément Recep Erdogan qui s’est mis à la tête de ce « mouvement de grogne anti-française » au Moyen-Orient. Pour le président turc, se présenter comme le « défenseur de l’islam » était du pain béni dans une situation économique et politique très tendue dans son pays. Alors qu’Erdogan a joui pendant de longues années d’une image de représentant d’un certain « islam modéré », au fur et à mesure que sa popularité flanquait il a commencé à embrasser un discours de plus en plus nationaliste, conservateur et islamiste afin d’attirer des électeurs des franges les plus religieuses de la société. Ainsi, en quelque sorte on peut dire que ces frictions entre les deux présidents étaient bénéfiques pour leurs objectifs politiques au niveau national.

Cette situation a été alimentée en outre par une concurrence géopolitique accrue entre la France et la Turquie dans la Méditerranée Orientale, dans le nord de l’Afrique (notamment en Libye mais pas seulement).

Cependant, bien que ces déclarations de Macron lui permettent d’expliquer en avance d’éventuelles difficultés électorales et en même temps de poser en tant que défenseur des valeurs de la France face aux manœuvres d’un dirigeant autoritaire, le fait est que la France n’a pas intérêt à aller jusqu’à une rupture totale avec la Turquie. En ce sens, face à la question “Erdogan est-il encore un partenaire de la France”, Macron répond : « Oui, c’est un partenaire sur des sujets sécuritaires (…) c’est un partenaire sur les sujets d’immigration (…) [La Turquie] a pris ses responsabilités (…) Sur le sujet migratoire nous devons travailler avec la Turquie. S’ils (les Turcs) ouvrent les portes, vous avez trois millions de réfugiés syriens qui arrivent en Europe ». Autrement dit, Erdogan peut violer les droits humains dans son pays mais tant qu’il collabore avec l’UE dans ses politiques les plus réactionnaires et empêche les migrants de passer la frontière, il reste un partenaire stratégique.

Mais Macron (et l’ensemble des puissances impérialistes européennes) n’est pas le seul à avoir un intérêt à ne pas rompre complètement les relations. Du côté d’Erdogan, il y a depuis quelques mois une intention claire d’apaiser ses relations avec l’UE. Cela s’est notamment traduit par la reprise des discussions avec la Grèce autour de la démarcation des eaux territoriales et des zones économiques exclusives en Méditerranée orientale. En outre, l’économie turque se trouve dans une situation très compliquée. Erdogan a ainsi besoin de calmer les frictions avec son principal partenaire économique, l’UE. Et cela notamment après le changement soudain de président de la Banque Centrale Turque et la défiance que cela a provoqué chez les investisseurs. Des troubles économiques qui pourraient avoir des conséquences politiques pour Erdogan et son parti.

Cependant, ces derniers jours des décisions politiques d’Erdogan ont semblé un peu déconcertantes dans les capitales européennes. L’une a été le changement à la tête de la banque centrale, qui annonce de probables changements dans la politique macro-économique turque (notamment la baisse des taux d’intérêt) et l’autre a été le retrait de la Turquie de la Convention d’Istanbul qui vise à présenter des garanties contre les violences faites aux femmes.

Ces contradictions entre les besoins d’apaisement des relations avec ses partenaires occidentaux et ces décisions politiques qui pourraient au contraire les irriter semblent être le reflet des contradictions dans lesquelles se trouve le gouvernement turc lui-même. Entre d’une part préserver les relations avec l’UE et d’autre part satisfaire l’opinion des franges les plus réactionnaires et conservatrices de la société turque.

En ce sens, dans un article du Monde on peut lire que « la décision du président turc de sortir de la convention, sans consultation préalable avec le Parlement turc qui l’avait ratifiée, traduit sa volonté de donner des gages aux représentants les plus rétrogrades et aussi les plus marginaux de la société, entre autres les confréries religieuses, les ultranationalistes, les adeptes du courant « eurasien » favorables à un rapprochement avec la Russie et la Chine ». Mais justement, l’offensive islamophobe permanente de Macron et son gouvernement, qui aujourd’hui se traduit par l’agitation de la menace d’ingérence turque, ne chercherait-elle pas aussi à « donner des gages aux représentants les plus rétrogrades » de la société française ?




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