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Programme écologique de Biden : une catastrophe annoncée

Le programme écologique de Biden est qualifié d'« ambitieux » et même de « révolutionnaire ». En réalité, c’est un programme tiède, qui ne peut que laisser les États-Unis sur la voie de la catastrophe écologique.

mercredi 9 décembre 2020

Crédits photo : Financial Times

Traduit de l’anglais depuis le site Left Voice, affilié à Révolution Permanente. Article initial de Robert Belano paru le 4 décembre 2020. Traduit par Lyly Inaya.

Si l’on en croit la « gauche » libérale américaine, Biden va offrir au pays un rebond après les années noires de Trump, et va inaugurer une nouvelle ère où la politique écologique sera au premier plan. Le journal Nature qualifie le programme écologique de Biden de “révolutionnaire”. The Nation dit “le programme écologique de Biden est le plus fort de tous les candidats présidentiels de l’histoire”. D’après le magazine Mother Jones, Biden a “le plan le plus ambitieux de tous les précédents présidents” sur le réchauffement climatique.

Cependant, en y regardant de plus près, on se rend compte que ce sont en grande partie les mêmes propositions climatiques que dans le passé : exonération des taxes pour les entreprises qui passent aux technologies vertes ; promotion de l’essence verte comme alternative au diesel ; promesse de prendre à parti les « véritables pollueurs », comme la Chine. Biden a présenté quelques propositions d’un « Green New Deal » quelque peu dilué – mais cela ne pourra pas aller bien loin avec un Sénat bloqué. Le scénario le plus probable est le retour de l’agenda écologique et climatique d’Obama. La planète ne peut tout simplement plus se permettre de solutions tièdes.

La politique environnementale de Trump

Il ne fait aucun doute que la présidence de Trump fut un coup dur pour la nature et, surtout, pour tout progrès mondial contre un changement climatique. Trump s’est retiré de manière particulièrement fanfaronne de l’accord de Paris, qui lui-même était déjà insuffisant. Au-delà de cette action symbolique, il a quand même réussi à s’attaquer à un grand nombre des mesures minimales de protection environnementale et climatique existantes. Il faut également noter que la production de pétrole et de gaz naturel a augmenté chaque année depuis qu’il est arrivé à la Maison blanche. On constate seulement une baisse en 2020, suite à la crise sanitaire mondiale due à la pandémie de coronavirus.

Dès le départ, l’administration Trump était pleine de dirigeants et lobbyistes des énergies fossiles. Scott Pruitt, qui a empoché des centaines de millions d’euros de la part de l’industrie des énergies fossiles dans la campagne de donations et qui, dans le passé, a poursuivi en justice l’EPA (Environmental Protection Agency) au nom des services publics, est devenu le chef de cette même organisation. Rex Tillerson, qui a été autrefois associé et PDG de ExxonMobile (société pétrolière et gazière américaine), était le Secrétaire d’Etat du département Écologie. Ryan Zinke, un membre du congrès connu pour son soutien pour l’industrie pétrolière et gazière, a été nommé Ministre de l’Intérieur et a rendu service à ces mêmes industries en autorisant davantage d’extractions par des entreprises privées.

Le New York Times a rapporté que Trump a annulé ou assoupli près de 100 décrets environnementaux pendant ses 4 années de mandats. Les actions dévastatrices par l’administration incluent l’assouplissement des régulations sur les émissions de gaz pour les constructeurs automobiles, l’assouplissement des réglementations visant à réduire la pollution au mercure provenant des centrales au pétroles et au charbon, la suppression des protections sur les territoires protégées de l’Etat et la possibilité de les ouvrir à l’exploitation aux entreprises pétrolières, gazières et minières. 

C’est donc sans surprise qu’il n’y a eu aucun progrès sur ces quatre dernières années dans la réduction des émissions de gaz au rythme nécessaire pour éviter un réchauffement climatique de 1,5°C – seuil au-delà duquel « les effets peuvent être durables ou irréversibles » selon le GIEC (Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat). La baisse de cette année 2020 n’est que temporaire, et nous pouvons nous attendre à nouveau, une fois la crise passée, à des émissions de gaz qui reviennent au même niveau qu’aux années précédentes, voire les surpassent.

Biden offrira-t-il une réponse ?

Biden, en revanche, a tenté de jouer sur deux tableaux durant la campagne présidentielle, avec un discours attrayant pour les plus gros pollueurs et les électeurs concernés, à juste titre, par l’urgence climatique. Le programme écologique qu’il a décrit sur son site web indique qu’il utilisera « la trame » du Green New Deal, un plan soutenu par Bernie Sanders, Alexandria Ocasio-Cortez ainsi que d’autres membres de l’aile progressiste du Parti démocrate. En faisant cela, Biden a su attirer de nombreux électeurs progressistes qui ont soutenu Sanders ou Warren lors des primaires démocrates. Certains progressistes comme Noam Chomsky affirment que l’ancien Vice-Président propose un programme écologique « plus à gauche que n’importe quel candidat démocrate de l’histoire du parti ».

Pendant ce temps, Harris et Biden ont insisté sur le fait qu’ils n’ont pas l’intention d’interdire le fracking (fracturation hydraulique) et se sont distanciés dans leurs déclarations concernant le Green New Deal. Tout en proclamant qu’une transition pour sortir du pétrole et du gaz était nécessaire, Biden a clairement affirmé que « nous ne débarrasserons pas des combustibles fossiles pendant longtemps ». Ce programme intermédiaire, tiède, ne peut être qu’une catastrophe. Le GIEC, organe qui n’est pas particulièrement de nature révolutionnaire, affirme que nous avons 10 ans pour réduire de moitié les émissions mondiales de dioxyde de carbone, au risque « d’une perte irréversible des écosystèmes les plus fragiles, et crise après crise, les personnes et les sociétés les plus vulnérables ». Au-delà de sa réticence à défier les sociétés pétrolières et gazières, une présidence de Joe Biden induit un certain nombre d’autres menaces environnementales majeures. Cela inclut, notamment, sa position favorable et enthousiaste à l’énergie nucléaire, une solution énergétique hautement dangereuse et coûteuse.

Les élections de 2020 sont l’exemple même de la manière dont la logique du moindre mal est si dangereuse. Les démocrates savaient qu’ils pouvaient être élus en ne faisant pratiquement rien contre les entreprises de combustibles fossiles, tant qu’elles se positionneraient de façon un peu moins répréhensible que les républicains sur la question écologique. Des figures démocrates comme Joe Biden ou Nancy Pelosi peuvent soutenir l’ACEUM (Accord Canada-États-Unis-Mexique sur le libre-échange nord-américain, en anglais USMCA) également soutenu par Trump – un énorme cadeau pour l’industrie des énergies fossiles et un coup dur pour les travailleurs – et tout de même se faire élire avec le soutien des progressistes.

La politique écologique douteuse d’Obama

Nous pouvons aussi voir l’héritage politique de l’administration Obama comme indicateur afin de prévoir ce qui va arriver aux États-Unis ces quatre prochaines années. Biden a déjà annoncé qu’il allait remplir son cabinet d’anciens responsables de l’ère Obama, dont Ernest Moniz au poste de secrétaire d’Etat à l’énergie. Moniz, qui avait déjà occupé ce poste sous Obama pendant quatre ans, est un ancien conseiller de BP, l’une des entreprises les plus polluantes de la planète. Nous savons déjà que ces personnalités tels que Moniz proposeront une politique très similaire à celle adoptée sous Obama.

Or, Obama est loin d’être le champion du changement climatique qu’on décrit souvent. Obama lui-même s’est vanté d’avoir construit suffisamment de nouveaux oléoducs et gazoducs pour “encercler la Terre et plus encore”. L’ancien président américain a obtenu des notes élevées de la part des groupes environnementaux institutionnels, mais a pris des décisions extrêmement dangereuses en matière de climat et d’environnement. Ce n’étaient pas les Républicains, mais bien Obama qui a accordé à ConocoPhilips le droit de forer sur des terres auparavant protégées en Alaska, alors qu’il y avait une forte opposition des communautés autochtones et des militants écologistes de base. Greenpeace a souligné que le Bureau de gestion du territoire a loué des terres représentant plus de 2,2 milliards de tonnes de charbon à des entreprises privées durant les deux mandats d’Obama. De là, en est sorti une quantité importante de charbon destinée à l’exportation. Alors qu’Obama était en position de revendiquer des réductions des émissions nationales de charbon, les États-Unis exportaient ces mêmes émissions de CO2 à l’étranger. Une quantité record a ainsi été envoyée à l’étranger en 2012.

Les mesures les plus importantes prises sur les questions écologiques au cours des années Obama furent la suspension du projet de construction des oléoducs et gazoducs Dakota Access et Keystone XL. Mais ces suspensions n’étaient pas du tout le résultat d’une initiative d’Obama. En effet, c’est Obama lui-même qui avait soutenu ces chantiers. La défaite de ces projets a été obtenue grâce à la lutte populaire : c’est grâce au combat acharné de la tribu Sioux de la réserve naturelle de Standing Rock à Dakota et ses partisans, qui ont riposté contre le projet des « tuyaux » et l’importante répression policière. C’est grâce à ces militants courageux, menés par les tribus autochtones, que la projet n’a pas abouti, contrant les plans d’Obama.

L’affirmation de Joe Biden selon laquelle il utilisera le cadre du Green New Deal pour son propre plan écologique a suscité énormément d’enthousiasme parmi les progressistes. Mais le Green New Deal version « light » sera-t-il suffisant pour contrer une catastrophe écologique sans précédent ? Et quelle chance a-t-il d’être réellement mis en application ? Pour répondre à ces questions, commençons par examiner le programme du Green New Deal originel. 

Le Green New Deal était une initiative lancée par des groupes environnementaux tels que Sunrise Movement et des membres de l’aile progressiste du Parti démocrate, comme Bernie Sanders, Alexandria Ocasio Cortez et le reste de l’équipe. L’objectif déclaré était de produire une énergie 100% renouvelable aux États-Unis d’ici 2030, d’étudier et réformer le système de transport, de moderniser les réseaux énergétiques et de réaliser des investissements publics dans les énergies renouvelables, tout en garantissant des emplois à des salaires minimum décents pour une famille et des soins de santé universels.

Comme nous l’avons mentionné plus haut, l’initiative du plan GND a nourri certains espoirs progressistes ; mais il comporte également de grosses limites. Par exemple, il fait appel à des investissements publics dans le secteur privé, ce qui signifie que les contribuables financeront le plan tandis que les sociétés « vertes » en récolteront les bénéfices. Il n’y a qu’un discours vague pour nous faire croire que la population recevra « des parts appropriées et un retour sur investissement ». Le Green New Deal ne représente en aucun cas un défi pour les États-Unis, qui sont l’un des plus grands pollueurs au monde. Dans le GND, les géants des énergies fossiles, les services publics d’électricité, les constructeurs automobiles et les compagnies aériennes continueraient tous de récolter des milliards pour leurs dirigeants et actionnaires, tant qu’ils adopteraient de nouvelles réglementations sur les émissions. Dans le même temps, personne ne serait tenu responsable de façon claire et significative des lourds dommages qu’ils ont déjà infligés à la planète.

Le Green New Deal version “light” de Biden

Le programme de Biden prend le Green New Deal et le dilue considérablement. Alors qu’Alexandra Ocasio-Cortez a estimé que le GND coûterait environ 10 000 milliards de dollars sur dix ans, Biden, lui, évalue le budget de son plan à 2 000 milliards de dollars sur quatre ans. Au lieu de moderniser et de rénover les bâtiments existants comme planifié dans le GND, Biden fixe un objectif de 50% de modernisation des infrastructures d’ici 2035. Il prévoit de rénover jusqu’à 2 millions de maisons à travers les États-Unis, alors qu’au moins le double est nécessaire.

Au-delà des différences entre les deux programmes, nous pouvons également nous attendre à ce que très peu de propositions de Biden aboutissent et deviennent réels - à moins d’une recrudescence significative de la lutte écologiste, bien entendu. Même dans le cas, peu probable, où les démocrates remporteraient les deux sièges lors du prochain tour de la Georgie et prendraient par conséquence la majorité au Sénat, il existe encore des obstacles majeurs à l’adoption de mesures écologiques. Nous avons pu constater lors du premier mandat d’Obama, où les démocrates avaient le contrôle de la Maison Blanche, du Sénat et de la Chambre des représentants, que cela n’a pas suffi pour adopter des mesures, mêmes minimes, comme une assurance maladie publique. Joe Manchin de Virginie-Occidentale, un démocrate conservateur et ami de l’industrie du charbon, a d’ores et déjà annoncé qu’il ne voterait pas pour un GND. Nous pouvons donc raisonnablement supposer que les mesures les plus progressistes du plan écologique démocrate, tels qu’un programme de travaux de travaux publics financé par les impôts des plus riches, ne passeront pas le Sénat.

Les défenseurs de Biden se contenteront d’une série de décrets exécutifs rétablissant plus ou moins le statu quo de l’ère Obama. Une action vaut mieux que de ne rien faire, nous diront-ils. Malheureusement, cette réponse n’est pas satisfaisante pour les plus d’un milliard de personnes directement menacées par une planète qui se réchauffe à une vitesse inquiétante – sans parler d’une bonne partie de la biosphère existante – car une action minimale n’empêchera pas la catastrophe.

Quelles solutions avons-nous face au programme de Biden ?

Ce qui est sûr, c’est que la réponse à notre urgence écologique ne viendra pas des politiciens démocrates, en particulier de ceux qui ont une longue histoire de réformes, mesures et d’actions politiques anti-écologiques. Nous devons nous appuyer sur les exemples puissants des mouvements de lutte contre Dakota Access et Keystone XL pour créer un mouvement écologiste majeur qui s’attaquera aux monopoles des énergies fossiles et aux plus grands pollueurs du monde. Pour remporter des droits significatifs, nous devons nous associer aux secteurs les plus avancés du mouvement syndical – des travailleurs tels que General Motors qui, au cours des premiers jours de l’épidémie, ont exigé l’arrêt de la production de leur usine pour fabriquer des équipements médicaux essentiels. Des actions similaires de solidarité de la part des travailleurs des industries des énergies fossiles, de l’automobile et du transport aérien seront nécessaires pour faire face à la crise du changement climatique auquel nous faisons face.

Alors que les États-Unis, le Brésil, la France et d’autres pays ont adopté une politique néolibérale et ont complètement échoué à contenir la pandémie de coronavirus, les pays capitalistes les plus clairvoyants ont démontré que la restructuration du secteur de la Santé peut changer la donne. La Corée du Sud, par exemple, a réussi à maintenir un faible taux de mortalité et d’infections sans mesure de restrictions nationales strictes grâce à une combinaison de tests massifs, de traçabilité et d’isolement ciblés par l’Etat. Ce sont des leçons que nous pouvons tirer et appliquer dans la lutte contre le réchauffement climatique. Mais l’urgence climatique à laquelle nous sommes confrontés aujourd’hui, nécessite la réorganisation complète de l’économie autour d’une planification de transition écologique, ce qui est exclu par le modèle de production capitaliste.

Nous savons que les sociétés pétrolières, gazières et charbonnières ont tout intérêt de continuer à brûler des combustibles fossiles et n’ont aucune incitation à passer aux énergies renouvelables. Les combustibles fossiles représentent des milliards de dollars d’investissements, qui ne peuvent être récupérés que si ces combustibles sont extraits ou brûlés. Dans le même temps, toute l’infrastructure énergétique des États-Unis est construite autour du transport et de l’exploitation du pétrole, du gaz et du charbon. Seule une planification de l’économie sous le contrôle des travailleurs et des consommateurs serait en mesure gérer l’industrie de manière rationnelle et se défaire de la dépendance aux combustibles fossiles.

La majorité des travailleurs et des opprimés ne croient pas aujourd’hui possible une destruction du système capitaliste. Nous devons nous mettre zn lutte pour des revendications transitoires, comme l’expropriation des usines des plus gros pollueurs ainsi que leur nationalisation sous contrôle populaire, et la création de projets de travaux publics massifs gérés par les travailleurs et les consommateurs pour qu’une transition des énergies fossiles et nucléaires se fasse rapidement vers les énergies renouvelables. Une lutte pour mettre en avant et en place nos revendications prouvera l’incapacité du capitalisme à répondre à l’urgence climatique et démontrera que seule une économie planifiée peut résoudre la crise. C’est un objectif bien plus ambitieux que tout ce que proposent les démocrates et leurs défenseurs, mais c’est également le seul qui préservera le monde de l’abîme. 




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