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Politique

Gâchis d'argent public

Rachat d’EDF, vente d’électricité aux concurrents : l’Etat donne 10 milliards aux spéculateurs

En trois jours, deux décisions ont été prises qui vont une fois de plus plomber EDF : le rachat des actions par l’Etat et le renforcement du mécanisme de l’ARENH, le résultat de l'ouverture à la concurrence.

vendredi 22 juillet

Crédit photo : ALAIN JOCARD / AFP

Le 5 juillet dernier, lors de son discours de politique générale, Elisabeth Borne avait annoncé une « nationalisation » d’EDF, ou plutôt un rachat des actions de l’électricien pour s’assurer de son contrôle total par l’Etat. Comme nous le disions déjà alors, cette « nationalisation » est en réalité une opération « d’assainissement » des dettes de l’entreprise, en difficulté actuellement. Selon le gouvernement, c’est le bouclier tarifaire, et les problèmes de corrosion sous contrainte dans certains circuits des centrales qui a obligé EDF à arrêter douze réacteurs (sur 56). En réalité, c’est surtout la rémunération des actionnaires depuis 20 ans et le mécanisme de l’ARENH qui ont plombé l’entreprise. Ce mécanisme oblige EDF à revendre une partie de l’électricité à des coûts inférieurs aux coûts de productions à des distributeurs d’énergie comme TotalEnergie.

Le rachat des actions EDF à 12€ par l’Etat : 2,6 milliards donnés aux spéculateurs

En engageant cette fausse « nationalisation », l’Etat s’est donc engagé à racheter toutes les actions d’EDF qui ne lui appartenaient pas déjà, soit 15,9% des actions. Dans cette portion, seulement 1,08% appartient aux salariés, le reste étant flottant sur les marchés boursiers. Alors qu’entre janvier et début juillet, l’action EDF s’établissait entre 7 et 9€, l’action s’établissait à 7,84€ la veille de l’annonce d’Elisabeth Borne. Après l’annonce du 5 juillet, puis l’annonce de l’OPA le 19 juillet, l’action est montée jusqu’à 11,75€. L’Etat a en effet décider de racheter les actions à 12€ l’unité, soit 53% plus élevé que le cours un mois en avant. Pour Charles Carlhant, secrétaire général de la CGT de la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine (Aube), « l’annonce ravit le jeu capitaliste, parce que l’Etat met un prix de rachat à 12€, donc il y a plein de petits porteurs qui se sont rués sur les actions qui étaient entre 7 et 10€. Ils bloquent un prix largement au-dessus du prix du marché. Donc nos impôts vont racheter des actions sur-côtées, c’est le premier scandale ».

En effet, rien que sur le rachat des actions simples, l’Etat a donné aux spéculateurs et aux arrivistes 2,6 milliards d’euros. A cela s’ajoutera de pertes similaires sur le rachat des obligations à option de conversion (OCEANE), qui représentent 21% du coût total de rachat de l’entreprise par l’Etat. A titre de comparaison, ces 2,6 milliards représenteraient 104 Canadairs neufs, alors que la France est en feu et que l’Etat n’en possède que 12.

Relèvement du prix de l’ARENH : « une double spoliation qui perdure »

La seconde annonce pour EDF, c’est l’amendement sur le relèvement de l’ARENH (Accès régulé à l’énergie nucléaire historique) voté à l’Assemblée nationale par les oppositions contre le gouvernement dans le cadre de la loi d’urgence en faveur du pouvoir d’achat. Cet amendement fait passer de 46,10€ le MWh (mégawatt/heure) à 49,5 le MWh à partir du 1 janvier 2023. Ce mécanisme ruine littéralement EDF, obligé cette année de vendre 120TWh (térawatt/heure) en dessous de ses coûts de production, soit un tiers de sa production, à des revendeurs privés. Pour Charles Carlhant, qui estime le coût de production d’EDF entre 55 et 60€ le MWh, l’ARENH reste « une double spoliation » car du fait des problème de corrosion sous contrainte qui ont arrêté de nombreux réacteurs pour réparation, en plus de l’électricité déjà vendu aux opérateurs à prix bradé, « EDF va être obligé de racheter de l’électricité à près de 250€ le MWh pour le revendre 49,5€ », ce qui va d’autant plomber la dette d’EDF.

L’amendement voté à l’Assemblée, s’il relève un petit peu le prix de vente par EDF, reste donc toujours en dessous du prix de production, dans un contexte où les prix de production pour 2023 sont toujours incertains. Ce relèvement sera par ailleurs un argument pour prolonger les augmentations de vente d’EDF, qui ont augmenté de 20% cette année.

Pour une vraie nationalisation d’EDF

Dans un contexte où le prix de l’énergie est au centre de toutes les discussions avec une inflation importante, l’heure serait à une réelle nationalisation, c’est-à-dire à la mise en place d’un pôle national de l’énergie, sans rachat d’actions qui ont déjà largement profité aux actionnaires ces 20 dernières années (66 milliards de dividendes ont déjà été versées depuis 2004 et la privatisation partielle d’EDF). La mise en place d’un tel pôle, qui devrait rassembler toutes les entreprises de l’énergie (EDF, Enedis, RTE, Engie, etc.) doit impérativement mettre fin à l’ARENH qui n’est autre qu’un mécanisme de vampirisation de l’électricité produite par EDF, dont les prix de production relativement bas n’ont été permis que par les larges investissements dans le nucléaire dans les années 1970-1980 sur les fonds public et que l’on vend aujourd’hui aux profiteurs de crise comme Total, dont les profits ont atteint 13,5 milliards d’euros en 2021.

C’est d’ailleurs ce qu’appellent de leurs vœux de nombreux syndicaliste, dont Charles Carlhant : « Si derrière l’annonce de nationalisation c’est transformer EDF en EPIC (Etablissement Public Industriel et Commercial, le statut de la SNCF et de la RATP par exemple, ndlr) avec une entreprise intégrée on est pour. Si c’est pour, au prétexte de dettes dépecer l’entreprise et relancer le projet Hercules, on est contre  ». Le projet Hercules, qui veut diviser l’entreprise entre production, transport, et distribution, reviendrait à faire peser sur l’Etat les risques liés à la production, en privatisant la distribution, très rentable.

Plutôt qu’un tel projet, le seul à même de mettre fin aux augmentations des prix de l’énergie sans ruiner EDF, et mettre fin à la précarité énergétique qui a explosé en France depuis 2004, les dernières annonces ruinent une nouvelle fois l’Etat et EDF au profit des spéculateurs. « Entre l’OPA de l’Etat et les 20 TWh vendus en plus cette années avec l’ARENH, on est aux alentours de 10 milliards donnés aux actionnaires et aux entreprises qui revendent l’énergie : c’est le coût de construction d’un EPR  » conclut le syndicaliste.



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