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Sri Lanka. Après la démission du premier ministre, la mobilisation doit refuser le chantage du FMI !

Depuis plus d’un mois, le Sri Lanka est en proie à d’importantes mobilisations. Une grève générale massive entamée vendredi dernier a débouché sur la démission du premier ministre ce lundi, une première victoire pour le mouvement. Mais pour aller plus loin, les travailleurs et la jeunesse du pays devront refuser le chantage du FMI et élargir leurs revendications.

mercredi 11 mai

Crédits photo : REUTERS

Depuis plus d’un mois, le Sri Lanka est en proie à d’importantes mobilisations. Une grève générale massive entamée vendredi dernier a débouché sur la démission du premier ministre ce lundi, une première victoire pour le mouvement. Mais pour aller plus loin, les travailleurs et la jeunesse du pays devront refuser le chantage du FMI et élargir leurs revendications.

Le Sri Lanka en plein cauchemar depuis la pandémie

Depuis le début de la pandémie, la population du Sri Lanka nage en plein cauchemar et fait face à la première récession de cette ampleur depuis son indépendance en 1948. En novembre dernier, les rayons des supermarchés étaient vides et les produits de base comme le lait en poudre et le kérosène manquaient. Niant l’existence de pénuries, le gouvernement a tout de même décrété l’état d’urgence alimentaire.

À la tête du pays : Gotabhaya Rajapaksa, un général ultra-nationaliste accusé d’avoir supervisé des actes de torture et de violences sexuelles lors de son passage au secrétariat de la Défense du pays. Il est élu président en novembre 2019 dans un contexte de grosses mobilisations et de fort mécontentement de la population après 30 ans de guerre civile contre les Tamouls, minorité ethnique du pays, et contre le président sortant. Ce dernier était présenté comme un « moindre mal » par les organisations politiques de gauche et les directions syndicales alors qu’il venait de mener des politiques austéritaires et de répression du mouvement ouvrier les cinq années précédentes. C’est contre lui et autour d’un discours démagogique autour de la religion que Rajapaksa a capitalisé, stigmatisant systématiquement les musulmans et les Tamouls.

Une fois arrivé au pouvoir, Rajapaksa militarise le pays à l’extrême, renforce la police et l’armée, et ce en profitant notamment de la crise sanitaire. Il impose ainsi un confinement autoritaire, envoie 20 000 soldats dans les écoles du nord du pays, déconfine le pays sous contrôle militaire. 50 000 personnes auront par ailleurs été arrêtées en tout pour non-respect du couvre-feu. Dans le même temps, les prix explosent et les licenciements pleuvent pour faire face à l’arrêt mondial de la production pendant les deux mois du premier confinement.

Avec la guerre en Ukraine et le ralentissement de la croissance mondiale, la situation empire. En avril, les données officielles faisaient état d’une inflation de 18,7% à Colombo et d’une augmentation du prix des denrées alimentaires de 30,1%, et les prix du pain et de la farine explosent. Le diesel se fait rare et des opérations chirurgicales doivent être annulées dans les hôpitaux publics faute de médicaments nécessaires. La roupie sri-lankaise, sous le coup de l’arrêt du tourisme et la guerre en Ukraine, est en chute libre.

Le FMI : premier responsable de la situation actuelle

Dans la descente aux enfers du Sri Lanka, la question de la dette est centrale. Le pays doit ainsi rembourser 51 milliards, dont 35 milliards pour la dette extérieure. Or, comme l’explique Le Monde, l’inflation, accentuée par la pandémie, le confinement prolongé en Chine et la guerre en Ukraine, pousse « les banques centrales des pays riches à augmenter leurs taux d’intérêt directeurs, ce qui augmente le coût du remboursement de la dette contractée en euros ou en dollars. Début mai, la Réserve fédérale américaine (Fed) a ainsi augmenté d’un demi-point ses taux directeurs, la première hausse d’une telle ampleur depuis 2000. Une décision qui intervient au pire moment pour les pays émergents, dont la dette extérieure, qui atteint les 256 % de leur PIB, n’a jamais été aussi élevée au cours des cinquante dernières années. »

Dans ce contexte, le Sri Lanka ne dispose plus d’assez de devises étrangères pour importer des biens de première consommation et assurer les services essentiels du pays, conduisant à la crise que nous connaissons. « La guerre en Ukraine fragilise encore davantage ceux qui doivent importer des matières premières, avec l’indice FAO des prix des céréales qui a atteint 170 points en mars, son niveau le plus élevé depuis 1990. Ils ont besoin de devises étrangères pour rembourser leurs dettes, mais aussi pour acheter sur les marchés internationaux du blé ou du pétrole, dont les prix ont grimpé. Une situation périlleuse qui a déjà précipité le Sri Lanka dans une crise de défaut de paiement », continue Le Monde.

C’est dans ce contexte que dans un article intitulé « Sri Lanka : il ne faut pas signer un accord avec le FMI », Éric Toussaint, docteur en sciences politiques et spécialiste de la question de la dette, explique : « il est absolument clair que ce sont les politiques recommandées par ces deux institutions [le FMI et la Banque Mondiale] qui sont largement responsables de l’accumulation de dettes illégitimes et de l’application d’un modèle économique qui a mené le pays et le peuple à la catastrophe. Il est très clair que le FMI et d’autres instances internationales soutiennent les autorités du pays qui sont corrompues, qui sont autoritaires et qui sont en place parce qu’elles favorisent les intérêts du grand capital national et étranger. »

Manifestations et grève générale : vers un ébranlement du pouvoir ?

Pour la population sri-lankaise, les dernières augmentations du coût de la vie sont la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Déjà lors du déconfinement, des résistances s’étaient exprimées chez les enseignants, les cheminots ou encore les ouvriers de l’habillement, qui avaient protesté contre la gestion autoritaire de la crise sanitaire par le gouvernement. En novembre, comme le raconte Jacques Chastaing sur le blog de Mediapart, de grosses journées de mobilisation avaient également ébranlé le pays de 22 millions d’habitants : plus de 100 000 travailleurs de la santé, de l’éducation, mais aussi du privé, ainsi que des paysans, s’étaient mobilisés contre la militarisation forcée de l’enseignement, les privatisations dans les secteurs du pétrole, de l’électricité et des ports, ainsi que pour des augmentations de salaires chez les cheminots et les travailleurs de la santé.

Début avril, de nouvelles manifestations exigeant la démission du gouvernement ont explosé face à l’inflation. Dès le début, le gouvernement a répondu par la répression, faisant un premier mort et 24 blessés le 19 avril et instaurant d’office un couvre-feu. Le 20 avril, le Collectif des syndicats et organisations ont appelé à la grève générale, et vendredi dernier, une nouvelle grève générale massive à l’appel de plus de 2000 syndicats paralysait les écoles, les services publics, les transports et les entreprises privées. Un appel au Hartal, c’est-à-dire « au blocage des institutions, financières, patronales, étatiques » avait également été lancé selon Jacques Chastaing, et des étudiants y ont répondu, bloquant l’accès au Parlement dès le 5 mai et installant un campement devant le bâtiment. Les bus privés étaient également à l’arrêt et Gemunu Wijeratne, président de l’association des opérateurs de bus privés, expliquait à France 24 : « nous n’assurerons pas le service aujourd’hui mais si des gens veulent se joindre aux manifestations anti-gouvernementales dans un rayon de 20 km, nous offrons les bus. »

Sous pression, l’ensemble des ministres du gouvernement, à l’exception du Premier ministre, ont démissionné. Dans le même temps, face à l’ampleur du mouvement, le gouvernement s’est vu obligé de décréter l’état d’urgence, donnant ainsi tous les pouvoirs spéciaux aux militaires. Mais cela n’a pas réussi à saper la détermination des manifestants, qui ont contesté immédiatement l’état d’urgence en sortant dans la rue. Des conducteurs de bus et de train se sont également mis en grève sauvage.

Ce lundi, la répression a atteint des sommets, faisant entre cinq et huit morts selon les sources et près de 200 blessés. Acculé, le Premier ministre a annoncé sa démission, en envoyant un courrier à son frère…qui se trouve être le président. Ce mardi matin, plusieurs milliers de manifestants ont forcé le portail de sa résidence, le forçant à se faire exfiltrer par l’armée. Les manifestants auraient ensuite tenté d’escalader le bâtiment et « au moins 10 bombes incendiaires ont été lancées dans le complexe », explique un haut-responsable de la sécurité à l’AFP. La police a dû réprimer à coups de gaz lacrymogènes pour empêcher la foule d’aller plus loin. Ce mardi, le gouvernement a même ordonné de tirer à vue sur les manifestants.

Deux aspects ressortent de la mobilisation : d’une part, la radicalité importante des manifestants, qui sont allés jusqu’à établir un campement devant le palais présidentiel avec des banderoles « Gota, rentre chez toi ! » et qui s’en prennent à tous les symboles de pouvoir dans le pays, incendiant et détruisant les voitures et hôtels de ministres et députés.

Les manifestants jettent la voiture d’un ancien ministre dans un lac

D’autre part, les mobilisations sont marquées par l’irruption sur le devant de la scène de la classe ouvrière sri-lankaise : travailleurs de la santé, de l’éducation, conducteurs de bus et de trains, en s’alliant avec des secteurs de la jeunesse et de la paysannerie, ont relevé la tête face à des années d’attaques antisociales et d’offensives répressives et ont fait reculer le gouvernement une première fois. Cette semaine, les directions syndicales ont appelé à une « semaine de manifestations » et appellent à marcher vers le Parlement en fin de semaine, menaçant le gouvernement d’une grève illimitée si ce dernier ne démissionne pas. Mais pour aller plus loin, les travailleurs et la jeunesse du pays devront refuser le chantage du FMI et élargir leurs revendications.

Pour gagner, refuser le chantage du FMI et élargir les revendications !

Pour calmer les mobilisations et faute de pouvoir piller davantage les caisses de l’État, le gouvernement a annoncé le 12 avril la suspension du remboursement de sa dette extérieure. Mais Éric Toussaint, dans un article intitulé « Sri Lanka : il ne faut pas signer un accord avec le FMI », dénonce quatre aspects dans cette suspension de remboursement :

« Premièrement, elle a été concertée avec le Fond Monétaire International (FMI) et les grands créanciers privés comme BlackRock. C’est-à-dire que c’est dans l’intérêt même des créanciers que le gouvernement a suspendu le paiement. Deuxièmement, il a annoncé qu’il serait d’accord de payer intégralement les intérêts de retard et que son désir était de reprendre le plus tôt possible le paiement de la dette. Troisièmement, le gouvernement, dans la négociation avec les créanciers, notamment avec le FMI, va chercher à obtenir un crédit d’urgence pour pouvoir assurer la reprise du remboursement de la dette à l’égard du FMI, des créanciers privés et des autres créanciers. Donc, le Sri Lanka va contracter de nouvelles dettes pour payer des anciennes dont une bonne partie est illégitime. Le quatrième point de mes critiques, c’est qu’à partir du moment où le gouvernement passera un accord avec le FMI, le FMI va exiger des mesures d’austérité budgétaire qui inévitablement feront payer aux classes populaires l’effort d’ajustement et l’effort d’austérité budgétaire. »

Dans le même temps, le gouvernement sri-lankais a demandé un allègement de sa dette à l’Inde et à la Chine, qui ont préféré lui accorder de nouvelles lignes de crédits pour qu’il continue à importer des produits de base en provenance des deux pays. De gros projets lancés par le gouvernement ont en effet été financés par la Chine, creusant par là-même la dette extérieure du Sri Lanka, dont au moins 10% sont contractés auprès de Pékin. Pour construire l’aéroport international Mattala Rajapaksa, 200 millions de dollars ont par exemple été empruntés à la Chine. D’autres grands chantiers ont été financés par le géant asiatique, et tous aboutissent au même résultat : des recettes trop insuffisantes pour rembourser la dette.

Pour les travailleurs et la jeunesse du pays, il s’agit de refuser le chantage odieux du FMI et de revendiquer l’annulation totale de sa dette extérieure, que ce soit envers le FMI, la Chine ou des créanciers privés. Les négociations avec le FMI ne peuvent d’une part entraîner le pays que dans un cercle vicieux consistant à contracter de nouvelles dettes pour rembourser ses anciennes, pendant que ces dernières augmentent en raison des intérêts de retard. D’autre part, elles ont pour but, comme toute négociation avec le FMI, de subordonner le Sri Lanka à ses créanciers en faisant passer toute une série de mesures austéritaires, et notamment des coupes budgétaires dans des secteurs centraux comme la santé et l’éducation ainsi qu’une flexibilité du marché pour encourager l’entrée de capitaux étrangers dans l’achat d’entreprises publiques. Akhil Bery, de l’Asia Society Policy Institute, évoque ainsi auprès de l’AFP une « augmentation des impôts et une diminution des dépenses publiques ». Pour la mobilisation, il s’agit donc de refuser le chantage odieux du FMI, qui plongerait encore plus la population sri-lankaise dans la misère.

D’un autre côté, si la démission du premier ministre sri-lankais est une première victoire, le mouvement doit se doter d’une stratégie pour aller jusqu’au bout et obtenir d’autres victoires. Les dernières manifestations ont montré que seule l’unité permettait de frapper fort, une unité entre les différents secteurs du monde du travail, la paysannerie et la jeunesse, mais également entre les différents groupes ethniques et raciaux, dans ce pays profondément divisé par les conflits interethniques et religieux. Jusqu’alors, le gouvernement avait ainsi utilisé ces conflits pour diviser la population mais dernièrement, il a perdu le soutien de la population bouddhiste cinghalaise, qui représente la majorité de la population.

Dans la poursuite de la mobilisation, les Sri-Lankais ne peuvent pas compter sur leurs directions syndicales, qui, si elles appellent aujourd’hui à la grève et posent des ultimatums au gouvernement, avaient, à la sortie du confinement, aidé ce dernier à imposer la reprise du travail. Ils et elles ne peuvent pas non plus compter sur les partis d’opposition, le SJB, ancien parti au pouvoir, et le JVP, qui, de concert avec les directions syndicales, se cantonnent à des revendications démocratiques autour de la démission du gouvernement, mettant par là-même les questions économiques et sociales sous le tapis. Le dirigeant de la coalition syndicale Ravi Kumudesh expliquait ainsi : « ce que nous voulons, c’est que le président et sa famille s’en aillent ». Quid des salaires, de l’opposition à la militarisation du pays, et aux nombreuses autres revendications qui ont étayé les mouvements de l’année passée ?

La démission du premier ministre a démontré qu’une intervention déterminée et coordonnée de la classe ouvrière en alliance avec des secteurs de la paysannerie et de la jeunesse peut mettre le gouvernement en échec. Or, c’est par l’organisation par en bas des Sri-Lankais en lutte autour de mots d’ordre élargis et qui aillent plus loin que la démission du gouvernement que la mobilisation pourra aller plus loin et obtenir davantage de victoires. Alors que la pandémie et la guerre en Ukraine accentuent les tendances à la crise de l’économie mondiale et qu’en 2020, 97 millions de personnes supplémentaires sont tombées dans l’extrême-pauvreté, la classe ouvrière et la jeunesse du Sri-Lanka nous montrent la voie à suivre pour relever la tête et refuser de payer la crise !



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