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Jeunesse

Crise sanitaire et précarité

Travail au noir, logements insalubres. L’extrême précarité des étudiants étrangers confinés.

Précarité, travail au noir, logements insalubres, problèmes administratifs et bureaucratiques… Si la situation des étudiants étrangers en France était déjà alarmante, leur précarité a encore pris de nouvelles proportions avec la crise sanitaire !

vendredi 22 mai

Selon l’enquête nationale conditions de vie des étudiant-e-s 2016, 46 % des étudiants ont une activité rémunérée et, dans ce secteur, 55,4 % des activités ne sont pas du tout liées aux études, ce qui génère donc non seulement une source de fatigue et de stress mais vient également empiéter sur le temps nécessaire pour étudier. En plus, 54 % de ces étudiants salariés affirment que leur emploi est indispensable pour vivre.

Concernant les très nombreux étudiants étrangers présents en France (358 000 en 2018-2019 selon Campus France), et toujours d’après l’enquête cité précédemment, 43% d’entre eux ont un emploi rémunéré, et 55% de ce nombre total d’étudiants salariés travaillent dans un secteur qui n’a aucun lien avec les études. Il va sans dire que, dans la plupart des cas, les étudiants étrangers ne reçoivent aucune aide familiale (ou très faible) et survivent seulement avec le salaire de leur emploi (qui par ailleurs ne doit pas excéder 60 % de la durée annuelle légale du travail).

Confinement : quand la précarité prend de nouvelles proportions

Pour eux, le premier coup subi en raison du confinement et de la fermeture conséquente des frontières a été l’impossibilité de retourner dans leur pays d’origine. Cela a signifié non seulement qu’ils ont dû se confiner loin de leur famille et de leurs proches, en restant totalement isolés, mais aussi, dans la plupart des cas, dans un logement minuscule et insalubre.

Mais après ce coup, il y en a eu beaucoup d’autres. Bien que les étudiants étrangers soient venus pour étudier, la plupart en master ou en doctorat, ils doivent travailler dans des emplois précaires, sans horaires adaptés, ni de bonnes conditions de travail, et la plupart du temps sans contrats, ce qui signifie sans droits ni avantages salariaux.

Ainsi, plusieurs d’entre-eux ont perdu leur emploi et ne savent pas quand ils pourront le récupérer, et le fait que le titre de séjour étudiant ne permet pas d’accéder à l’assurance-chômage (qu’il s’agisse d’un travail déclaré ou non), a mis beaucoup d’entre eux en réelle difficulté, pour ne pas dire qu’il en a condamné beaucoup littéralement à la faim. De nombreux étudiants étrangers travaillent dans des hôtels, des restaurants, ou même dans le bâtiment et la garde d’enfants, c’est-à-dire dans des secteurs qui emploient souvent au noir et qui, lorsqu’ils ont été obligés de fermer, ont licencié les travailleurs sans aucune compensation, les laissant sans revenus. Quelques jours après les annonces de confinement, Musa, un étudiant étranger témoigne : “J’ai donc trouvé un travail au black dans un bar à Saint-Denis où je travaillais 4h par jour après les cours - avec des heures supplémentaire non payées -. Alors que je galérais déjà pour subvenir à tous mes besoins même avec mon travail, après les annonces d’Édouard Philippe le bar a dû fermer et je me retrouve maintenant sans travail, à découvert et sans argent, ce qui veut dire bientôt sans logement”.

Le fait de travailler au noir sans aucun registre en conduit donc beaucoup à accepter un logement également sans contrat qui ne permet pas de faire des demandes d’APL, ni même d’accéder à la très maigre aide de 200 euros proposée par l’État français. De plus, avec cette crise sanitaire, les étudiants étrangers qui n’ont pas perdu leur emploi se retrouvent à travailler en première ligne faisant des heures supplémentaires pour assurer les tâches essentielles comme le nettoyage, la désinfection de transport et espaces publics, la grande distribution, la vente d’aliments, etc. : et tout cela sans matériel de protection ! Ce sont les plus précaires qui mettent leur vie en danger pour pouvoir survivre !

Cette situation d’isolement, de solitude, de perte d’emploi et même de loyer, rend la continuité pédagogique extrêmement difficile et même cynique. À titre d’exemple, un questionnaire adressé à certains étudiants de l’université Paris 8 montre que seuls 18 % d’entre eux déclarent avoir en même temps un bon accès à Internet, une pièce individuelle pour s’isoler et un ordinateur non partagé, conditions essentielles pour le suivi des cours et les évaluations.

Il est totalement irresponsable que les universités qui sont obligées de distribuer des aides financières et du matériel informatique gardent à tout prix les examens et les évaluations, sachant que cela laisse en dehors des universités ceux qui sont les plus vulnérables et les plus fragiles à cause de la crise.

… Une situation qui était intenable bien avant la crise sanitaire, et toujours après

Mais cette situation, qui est devenue de plus en plus visible avec la crise sanitaire, n’est pas du tout nouvelle pour les étudiants étrangers. Ashem, étudiant de Paris 8, témoigne que “quand on m’a accepté [à Paris 8], étant à l’époque à Creil, je cherchais toujours un logement à Paris, mais, sans succès, j’ai finalement trouvé dans le 91. Je devais donc faire quatre trajets par jour, soit quatre fois deux heures, sans compter les retards sur des lignes de transports souvent bondées. Et je travaillais le week-end dans le bâtiment sur les chantiers, au black, pour pouvoir financer mes études. Je devais donc me lever à 5h le matin, pour commencer le travail à 8h, et je finissais à 17h. Ce boulot sur les chantiers est très physique et fatiguant, et demande d’exécuter des tâches très pénibles. Alors pour réussir à tout gérer, c’était très dur, entre le besoin d’apprendre la langue, le fait d’habiter loin, de travailler le week-end... donc le plus souvent, j’avais des moments pour réviser que durant le trajet vers la fac.”

En effet, le problème du logement a toujours existé, car les exigences quasi démentielles pour louer même des mini-studios qui échappent à toute mesure sanitaire sont dénoncées par tous ceux qui vivent sur le sol français. Mais cette situation est exacerbée lorsqu’il s’agit d’étudiants étrangers, avec des emplois précaires et souvent au noir, et sans ces "garants" tant exigés.

En plus, il a toujours été vraiment difficile pour les étudiants étrangers de trouver un emploi. Même s’ils ont un diplôme universitaire, même s’ils ont des compétences techniques, les employeurs français regardent la couleur de la peau et les origines avant de recruter. Les étrangers, étudiants ou non, sont déjà derrière la barrière de la langue, et les patrons français préfèrent embaucher des Français, ou des blancs. S’il n’y a personne pour accepter le poste et ses conditions, la personne racisée peut peut-être obtenir le travail. Mais tout cela restera toujours dans le racisme exacerbé qui existe dans tous les aspects de la vie, sur le marché du travail, dans la ville, même face à certains professeurs d’université, par rapport aux institutions de l’État comme les procédures bureaucratiques, mais surtout avec la police ultra-raciste, dont nous avons vu pendant le confinement la violence gratuite qui s’exerce contre les personnes racisées.

Ces deux éléments, l’absence de contrat de travail et de loyer, ajoutés au racisme inhérent aux institutions de l’Etat impérialiste français, font de la préfecture et du renouvellement du titre de séjour (qui nécessite, entre autres, la preuve d’un revenu minimum de 615 euros par mois) un véritable enfer.

Mais cette situation des étudiants étrangers, les problèmes pour trouver un logement digne, le fait de devoir survivre sans bourses, et tous les inconvénients économiques et administratifs qui les accompagnent tout au long de leur séjour, ne doit nullement empêcher la révolte. Au contraire, cette situation a montré que ce sont ces personnes extrêmement précarisées qui font tourner le monde, et cela doit se traduire par une lutte avec tous les étudiant.e.s et travailleurs et travailleuses qui subissent tout ce mépris du système, pour demander la régularisation de tous les sans-papiers, l’interdiction des licenciements, le retrait de l’augmentation des frais d’inscription pour les étudiants étrangers, de la loi ORE et de Parcoursup, la validation automatique de l’année universitaire pour tous les étudiant.e.s et l’annulation des loyers du CROUS, ainsi que le moratoire des loyers pour les plus précaires, pour que la crise soit payée pour ceux qui l’ont générée.

Crédit-photo : © Mohammed Chergui-Barif / France 3




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