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Turquie. Défaite importante pour Erdogan, qui perd une seconde fois la mairie d’Istanbul

Défait au cours des élections municipales d'Istanbul tenues en mars dernier, l’AKP, le parti d’Erdogan, a manœuvré pour les rejouer. Nouvelle défaite pour le parti d’Erdogan, avec une marge plus importante encore. Le début de la fin ?

lundi 24 juin

Crédits photo : AFP

 
Seconde défaite de suite pour Erdogan. Si l’autocrate turc reste assez puissant pour ne pas craindre une déstabilisation à court-terme, la perte de la ville est un signal fort qui atteste que la pouvoir est faillible. De plus, la fragilité de l’économie turque, déjà en récession, risque de le mener dans une fuite en avant nationaliste et autoritaire – au risque de redoubler les problèmes économiques et éroder les liens de la Turquie avec ses alliés internationaux.

 

Une seconde élection et une seconde défaite importante

En mars, les villes d’Istanbul et d’Anakara étaient tombées au profit du Parti Républicain du peuple (CHP) mené par Ekrem Imamoglu, allié à une coalition d’opposition inédite, au détriment du parti de la Justice et du développement d’Erdogan (AKP), qui dirigeait la ville depuis 1994. Ce revers s’était toutefois accompagné de contestations de la part du pouvoir en place, invoquant des irrégularités. Suite à des pressions manifestes envers le Haut Conseil Électoral, Erdogan est finalement parvenu à faire tenir l’élection d’Istanbul une seconde fois – résultant en une nouvelle défaite pour Erdogan. Bien que ce dernier dispose d’une emprise quasi-totale sur l’ensemble des institutions du pays, cette défaite est un signal sérieux pour le pouvoir en place.
 
Plusieurs enjeux recoupent en effet ces élections municipales. D’un point de vue symbolique tout d’abord. Erdogan est né et a grandi à Istanbul, avant d’en devenir le maire il y a vingt-cinq ans et de mener une carrière politique nationale. Plus encore, le poids économique et politique d’Istanbul est prépondérant. La ville représente en effet un tiers des revenus du pays et un quart des investissements ; la ville illustre par ailleurs la ligne politique du gouvernement, avec des projets d’infrastructures monumentaux comme l’aéroport d’Istanbul. Comme le résume le Washington Post : « La perte a été particulièrement amère pour Erdogan parce qu’elle s’est produite à la maison. Il est né et a grandi à Istanbul et a pris de l’importance politique ici il y a 25 ans en tant que maire. La ville a servi de source de financement pour les réseaux de mécénat du parti au pouvoir et de vitrine pour l’ambition d’Erdogan, y compris son goût pour les mégaprojets. Le nouvel aéroport d’Istanbul, qui a ouvert ses portes au début de l’année, n’était que le dernier en date. »
 
Pour l’économie politique du pouvoir en place, Istanbul est aussi clé en ce qu’elle assure un contrôle serré d’un réseau de clientélisme. Par un complexe système de patronage et de corruption, les municipalités constituent des mannes financières importantes et des relais de l’exécutif. Si la mairie devait passer à l’opposition, le réseau de corruption mis en place pourrait s’avérer compromettant pour Erdogan, comme le souligne le journal Foreign Affairs : « Des décennies de contrôle d’Istanbul ont permis à l’AKP d’obtenir encore plus de ressources, y compris un réseau d’entreprises qui dépendent des contrats municipaux. Lorsque Imamoglu [note : le candidat de l’opposition victorieux lors de la première élection] a été brièvement nommé maire, il a commencé à enquêter sur les processus d’approvisionnement de la ville, soulignant pour le réseau de mécénat de l’AKP les enjeux personnels de cette élection. La semaine dernière, des employés municipaux ont organisé une manifestation inhabituelle pour se plaindre de la qualification de la municipalité par Imamoglu comme étant un gaspillage. Les institutions municipales et les entreprises affiliées pourraient accroître la participation en distribuant de l’argent ou d’autres incitatifs aux électeurs, ou en utilisant des ressources comme le transport et les démarcheurs au porte à porte pour s’assurer que les électeurs de l’AKP se rendent aux urnes et ceux de l’Imamoglu non. Par exemple, la compagnie de ferries privatisée de la ville a annulé ses ferries de fin de semaine de la ville de Bursa - où de nombreux partisans de l’opposition sont en vacances à Istanbul. »
 
A ce titre, la défaite est sévère pour Erdogan. Le signal envoyé est celui que, pour la première fois, la pouvoir n’est pas tout puissant et peut perdre une élection. « Il [Ekrem Imamoglu] a montré que Tayyip Erdogan pouvait être défait, et c’est un phénomène sismique », relève le Financial Times. Éventuellement, un espace d’opposition pourrait s’ouvrir au niveau électoral pour les élections, avec les difficultés d’Erdogan à élargir sa base sociale, s’étant notamment aliéné l’électorat pro-Kurde par sa politique anti-Kurde et ultra-nationaliste.

A court-terme, fragilisé par cette nouvelle défaite, Erdogan pourrait opter pour un acharnement à l’égard de son adversaire : le traîner en justice ou éventuellement lui bloquer d’une façon ou d’une autre dans l’exercice du pouvoir (le gouvernement central disposant d’un pouvoir discrétionnaire accru sur les budgets municipaux). Mais là encore, le risque est important pour Erdogan, qui pourrait polariser plus encore les réactions sur sa personne. A moyen-terme, l’adoption d’une ligne plus pragmatique, notamment susceptible d’en appeler aux électeurs kurdes pourrait être discutée au sein de l’AKP afin d’élargir l’électorat, tout en maintenant une ligne nationaliste réactionnaire qui est la marque de fabrique d’Erdogan.
 
La défaite est importante, et envoie certes un signal important. Toutefois, Erdogan n’est pas exposé à court terme. Sa mainmise quasi totale sur les principales institutions du pays (son beau-fils dirige la Banque Centrale), les médias et son emprise sur le parti au pouvoir lui offrent une influence peu susceptible d’être déstabilisée, bien que certaines voix dissonantes aient commencé à émerger, et ce au sein même de l’AKP. En réalité, les réels problèmes auxquels sera confronté Erdogan sont d’ordre économiques, et concernent les fondamentaux de l’économie turque, dont Istanbul est l’illustration.

La crise économique qui vient

C’est en grande partie la situation économique délétère de la Turquie, préoccupant une partie de la base sociale d’Erdogan qui ont joué dans sa défaite à Istanbul.

Avec une inflation à deux chiffres qui ne faiblit pas, un chômage qui continue d’augmenter, et le prix des denrées alimentaires qui s’envole, la base sociale du régime composée des petits commerçants, mais aussi une partie des couches plus populaires commence à exprimer leur mécontentement. Le Financial Times note en effet : « le CHP a travaillé avec d’autres, y compris un parti dominé par les Kurdes, pour former une alliance qui pourrait lancer un sérieux défi à l’AKP et à ses alliés. Ils ont été aidés par de profonds problèmes économiques qui ont brisé l’image de l’AKP en tant que garant d’une prospérité et d’emplois croissants. »

A l’intérieur, le régime en place légitime en effet son pouvoir par la bonne santé des affaires et la croissance soutenue de l’économie turque ces dernières années. Toutefois, les fondements de cette croissance s’avèrent instables et ont menacé plusieurs fois cette année de dégénérer en crise financière ouverte avec la chute de la monnaie turque face au dollar.

En effet, le modèle de croissance turque repose en grande partie sur le financement de grands travaux d’infrastructures, une politique d’accès au crédit facilité par l’État et des subventions qui entretiennent un réseau serré de clientélisme. Cependant, pour financer une telle politique, le recours à la dette étrangère libellée en dollar a été privilégié : en hausse ces cinq dernières années, la dette extérieure turque représente pour le moment 52% de son PIB, et est détenue à 70% par le secteur privé. Si pour se couvrir la Turquie a déployé un mécanisme assurantiel assez complexe lui permettant d’accumuler des réserves de change, le ratio de couverture (le montant qui permet de couvrir une éventuelle fuite des capitaux) est dérisoire par rapport au montant réel de la dette. En cas de fuite des capitaux, l’édifice s’écroulerait et Erdogan se retrouverait dans une situation rapidement intenable.
 

Une fuite en avant du pouvoir ?

Avec des signaux économiques alarmants, cette situation s’apparente dès lors à une véritable fuite en avant sur le plan intérieur et extérieur pour le régime.

Sur le plan intérieur, la Turquie est exposée à un risque accru de crise de sa monnaie. Si cela devait se produire suite à un choc externe, le déclin du niveau vie réel chuterait drastiquement suite à une dévaluation brutale ; le gouvernement devrait couper ses subventions ; si cette situation pourrait entraîner une crise par le haut, le vrai risque est que la base sociale du régime ne se retourne contre Erdogan et déclenche des vagues de mobilisations populaires. A moyen et long-terme, l’option de restructurer l’économie turque impliquerait en effet de mener des politiques impopulaires, ce qui fragiliserait plus encore Erdogan. Ce dernier continue dès lors de mobiliser son électorat par une politique budgétaire expansive et une rhétorique nationaliste exacerbée – redoublant les facteurs potentiels de crise.

Au plan de la politique extérieure, le risque est tout aussi grand car la Turquie est engagée militairement en Syrie et dispose d’un rayonnement régional important. Les fondements économiques se trouvent fortement exposées à la volatilité des cours de change et une éventuelle chute du niveau de vie pourrait générer une colère populaire importante au sujet de l’engagement militaire de la Turquie.
 
Un journal de l’opposition ironisait il y a quelques mois en qualifiant le monnaie turque de « principal opposant à Erdogan. » Ce dernier est en effet pris dans une contradiction qu’il tente de surmonter par la surenchère nationaliste et l’intervention militaire à l’étranger, dans une sorte de fuite en avant : ou bien il devra mener des réformes impopulaires pour stabiliser l’économie du pays, ou bien il devra poursuivre avec la politique actuelle qui pourrait culminer dans une importante crise financière. Une chose est certaine : rejouer les élections d’Istanbul et les perdre une nouvelle fois est une défaite importante pour Erdogan, qui marque un changement d’ampleur sismique. La situation s’annonce d’autant plus instable en Turquie.




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