^

Notre classe

Répression patronale

Ahmed Berrahal de nouveau dans le viseur de la RATP, accusé cette fois de harcèlement moral d’un chef

Quelques mois après sa mise à pied pour faits de grève, Ahmed Berrahal, syndicaliste CGT, se retrouve à nouveau dans le viseur de la RATP. Cette fois, celle-ci met les bouchées doubles en se payant une enquête auprès d'un gros cabinet d'avocats, qui vient de conclure à de supposés faits de harcèlement moral à l'encontre d'un chef. Au même moment, Ahmed se voit attaqué en diffamation par Challancin, sous-traitant de la RATP. Une double-offensive qui ne doit rien au hasard.

samedi 27 mars

Crédit photo : Karim Ait Adjedjou

Vieilles recettes patronales et nouvelle procédure en vue contre Ahmed Berrahal, syndicaliste combatif de la CGT RATP, victime quelques mois plus tôt d’une féroce répression patronale qui avait suscité une vague d’indignation et de solidarité. Si celle-ci avait alors fait reculer la direction de la RATP, renonçant à le révoquer pour faits de grève, l’entreprise n’a pas tardé à revenir à la charge. La raison de fond n’échappera à personne : briser toute capacité de résistance des agents de la RATP, après la grève historique de l’hiver dernier, en vue des attaques à venir et notamment de la privatisation galopante des transports parisiens. C’est dans cette même optique que la RATP poursuit parallèlement la procédure de révocation d’Alexandre El Gamal, syndicaliste CGT du dépôt de Vitry, malgré l’avis négatif de l’inspection du travail. Quant aux prétextes invoqués, après les accusations de blocages de dépôts de bus, Ahmed se voit maintenant imputer des faits supposés de harcèlement envers sa hiérarchie... tout en se voyant accusé de diffamation par Challancin pour une vidéo de solidarité avec les sans-papiers. A croire que « plus c’est gros, plus ça passe » !

Accusé de harcèlement moral d’un chef après avoir lui-même remonté la plainte d’une salariée

Quelle n’a pas été la surprise d’Ahmed à la lecture d’un courrier signé du gros cabinet d’avocats Simmons & Simmons, rapportant les conclusions d’une enquête selon laquelle il aurait été « l’auteur d’agissement répétés à l’égard de Monsieur X.* [supérieur hiérarchique, NDLR], ayant conduit à une dégradation de ses conditions de travail ainsi que des conséquences sur sa santé psychologique, ce qui constitue à notre sens un harcèlement moral ». Convoqué quelques mois plus tôt par ce même cabinet dans le cadre de cette fameuse enquête, Ahmed y était allé accompagné de son avocat, Me Jérôme Borzakian :

« A la première question de l’avocate, j’ai compris qu’il s’agissait d’une enquête à charge, nous confie-t-il. On m’a parlé des DGI (Danger Grave et Imminent) qu’on avait déposé au centre bus de Flandre en tant que membres de la CSSCT, en me demandant si je connaissais le planning du cadre d’astreinte, car visiblement il s’agissait toujours de la même personne. C’est absurde... on intervient dans les centres bus quand il y a un danger réel pour les salariés. Depuis le début de notre mandature, on a réalisé une quarantaine de DGI sur tout notre secteur, pour défaut d’aération des locaux, exposition à des produits cancérogènes ou au Covid19... on préférerait ne pas avoir à le faire ! D’ailleurs l’inspection du travail elle-même a mis en demeure la RATP sur différents sujets suite à nos DGI. Au cours de cet entretien, on m’a aussi demandé si j’avais déjà eu des différends avec ce chef. Les questions allaient clairement dans le sens d’essayer de démontrer que notre travail de terrain revenait à un acharnement à l’encontre de la direction... c’était tout sauf impartial. Mais ce n’est pas étonnant vu les honoraires de ce genre de cabinets... pour la RATP, faire taire un syndicaliste n’a pas de prix ! »

Le courrier reproche également à Ahmed d’avoir « commis une faute en diffusant, contre la volonté expresse d’une salariée, la main courante de cette dernière accusant Monsieur X.* de faits grave non prouvés et affichant des données à caractère personnel permettant de l’identifier ». Or il s’agit d’une alerte remontée par Ahmed Berrahal à sa direction, obligation liée à son mandat de secrétaire CSSCT et de référent harcèlement : « Il faut savoir que cette même personne de la direction était visée par une main courante d’une salariée qui l’accusait de lui avoir touché les seins contre son gré. Ces faits m’avaient été remontés en ma qualité de secrétaire CSSCT, j’étais donc dans l’obligation d’en alerter la direction pour qu’elle prenne les dispositions nécessaires pour protéger la salariée. Et me voilà attaqué ! Quelle ironie quand on voit les campagnes de la RATP contre le sexisme au travail... c’est à se demander si la RATP se préoccupe plus de ses salariées ou de son image. Mais tout ça ne tient pas la route ! »

Crédit photo : Révolution Permanente

Une attaque simultanée en diffamation par Challancin, sous-traitant de la RATP

Mais cette nouvelle offensive contre Ahmed Berrahal ne s’arrête pas là. Le même jour, il reçoit de la Cour d’Appel de Paris un « Avis préalable à une mise en examen en matière de délits de diffamation ou d’injure publique » suite à une plainte de Challancin, entreprise prestataire de la RATP. Celle-ci reproche au syndicaliste des propos tenus sur une vidéo réalisée depuis la Marche des solidarités du 17 octobre dernier, où il affichait son soutien aux travailleurs sans-papiers, « ces personnes qui bossent dur, à qui on ne donne pas leurs papiers, qu’on exploite, comme dans les sociétés Elior ou Challancin dans les dépôts RATP ».

Ce jour-là des milliers de manifestants ont défilé à Paris et dans plusieurs villes, pour exiger la régularisation des sans-papiers, estimés entre 300 000 et 600 000 en France. Comme l’ont révélé plusieurs mouvements de grèves ces dernières années, beaucoup d’entre eux sont embauchés dans les entreprises de sous-traitance ou des boîtes d’intérim, assurant notamment le gardiennage ou le nettoyage de grandes entreprises. Notre reportage au cœur de la manifestation montrait même qu’ils avaient été pour beaucoup en première ligne de la crise sanitaire.

A la RATP, la CSSCT intervient régulièrement sur des problématiques liées aux entreprises sous-traitantes, comme l’explique Ahmed Berrahal : « On était intervenus un soir sur le dépôt de bus de Belliard pour vérifier les conditions de nettoyage des bus pendant la pandémie. C’était Challancin qui intervenait et on s’est rendu compte que les salariés ne figuraient pas dans le plan de prévention et n’étaient pas en mesure de décliner leur identité, ce qui est contraire à la réglementation. C’est ce qui nous a amené à déposer un DGI, qui a été suivi d’une séance extraordinaire de la CSSCT. On s’est aussi battus pour qu’ils aient des protections adéquates face au Covid19. C’est bien ce travail en défense des salariés qui dérange Challancin comme la RATP ! Plutôt que d’investir dans des cabinets d’avocats pour m’attaquer, ils feraient mieux de mettre les moyens nécessaires pour la protection de leurs salariés ».

.

Enquête à charge et poursuites pénales : tous les coups sont permis pour briser un syndicaliste

Si l’on résume l’affaire, on se retrouve donc avec deux courriers datés du même jour, correspondant à deux attaques contre un même syndicaliste, l’une laissant présager une procédure disciplinaire imminente de la part de la RATP, l’autre annonçant des poursuites pénales à la demande d’un sous-traitant de la RATP. Cette double-offensive simultanée serait-elle le fruit du hasard ? Pour Maître Jérôme Borzakian, avocat d’Ahmed Berrahal, il s’agit au contraire d’une « attaque coordonnée et organisée », à comprendre dans un contexte plus global : « C’est la suite logique de ce qu’ils font contre Alexandre El Gamal, nous explique-t-il. Ils ciblent la CGT, dans une volonté de la voir disparaître, à l’approche des élections qui auront lieu en novembre à la RATP. Il faut dire que la CGT est la seule organisation représentative à s’opposer à la privatisation des centres bus. »

Et ce ne serait pas la première fois qu’une entreprise et un sous-traitant se coordonnent pour réprimer un syndicaliste, comme en témoigne Eric Bezou, cheminot révoqué par la SNCF : « J’ai moi-même subi une prise en étau similaire entre la SNCF et Challancin. A l’époque, j’avais reçu deux plaintes en même temps : l’une d’un cadre du pôle sûreté SNCF pour dénonciation calomnieuse, et l’autre au pénal pour harcèlement moral d’un agent de maîtrise de Challancin. Le fond de l’affaire, c’est que j’avais défendu des agents de gardiennage Challancin dont les heures supplémentaires n’étaient pas payées, et qu’on ne laissait pas prendre leurs congés. Ils ont voulu me mettre des bâtons dans les roues, mais finalement les plaintes à mon encontre ont été classées sans suite et le procès contre Challancin pour travail dissimulé aura lieu en juin ».

Me Borzakian voit aussi de nombreux parallèles entre les deux grandes entreprises de transports : « En fin de compte, ce qu’il s’est passé il y a deux ans à la SNCF est en train de se passer à la RATP : ils réduisent drastiquement le nombre d’élus du personnel et les privent de toute possibilité de défendre les gens. Les conséquences de tout ça sont dramatiques. A la SNCF on avait dénombré 53 suicides, jusqu’à ce qu’ils décident de ne plus donner les chiffres. Mais pour être aussi avocat de SUD-Rail, je discute avec beaucoup de représentants syndicaux qui me disent ’si tu savais combien on récupère de salariés avant qu’ils ne se jettent sur des voies’. C’est ça aussi le boulot des élus syndicaux, mais aujourd’hui dans toutes les entreprises il y a cette volonté d’enlever des forces vives aux organisations syndicales, dans la continuité des ordonnances Macron ».

Ainsi, pour l’avocat, cette nouvelle procédure à l’encontre d’Ahmed n’a rien d’anodin : « Cette accusation de harcèlement, c’est un des moyens à leur disposition pour allumer un contre-feu en inversant les choses, une manière de dire ’ferme ta gueule sinon je te poursuis’. Je ne vois pas comment ça peut être autre chose. C’est une inversion de l’accusation et c’est gravissime ! Mais ce sont des vieilles recettes patronales. J’ai connu un cas similaire chez RTE [filiale d’EDF, NDLR], où un camarade de la CGT a été poursuivi pour avoir déposé un droit d’alerte à propos de salariés pour lesquels plusieurs éléments indiquaient un risque de suicide. Un expert avait même donné l’alerte, mais c’est le syndicaliste qui s’est retrouvé accusé de harcèlement envers sa hiérarchie. C’est difficile à croire mais c’est comme ça que ça se passe dans les entreprises. Ils ont la loi et les juges avec eux, on l’a bien vu dernièrement à la RATP avec le refus de la justice de s’opposer à la reprise de la vente de tickets dans les bus ».

Ce parallèle entre les suicides liés au travail et cet acharnement contre les syndicalistes, Me Borzakian n’est pas le seul à le faire. Eric Bezou connaît bien le sujet. Son ami Edouard Postal, syndicaliste à SUD Rail Saint Lazare, en a payé les frais de sa propre vie : « Edouard avait été accusé de harcèlement parce qu’il écrivait des courriers à sa hiérarchie par rapport aux travailleurs handicapés, alors qu’il était membre du CHSCT. Une enquête a été menée contre lui en interne de la SNCF, par ce qu’ils appellent ’la direction de l’éthique et de la déontologie’. Ceux qui mènent l’enquête sont en réalité des cadres qui sont là pour rendre des rapports à charge, et c’est sur cette base qu’ils ont poursuivi Edouard. Dans leurs ’témoignages’, des cadres avaient écrit noir sur blanc qu’il ne baissait pas le regard, qu’il avait un regard menaçant. Il a été sanctionné d’une mutation disciplinaire à Brétigny, et il s’est suicidé le 10 mars 2017, trois jours avant sa prise de poste ». Une histoire aussi dramatique que symptomatique de l’ambiance anxiogène et répressive qui règne dans ces grandes entreprises de service public en voie de privatisation.

Quant à la méthode employée par la RATP, consistant à commanditer une enquête auprès d’un cabinet d’avocats, qui pour Jérôme Borzakian doit valoir « au moins 30-40 000 euros », celui-ci nous explique que c’est également « du déjà-vu » : « le gouvernement a bien compris que 90% des cabinets d’expertise agréés avaient une fibre plutôt sociale, pro-salariés, et avaient tendance à rendre des rapports qui n’allaient pas forcément dans leur sens. Donc pour contrer ça, la loi ’Sapin II’ [entrée en vigueur en juin 2017, NDLR] a autorisé les avocats à mener des expertises, alors qu’ils ne sont pas agréés et n’y connaissent rien ! C’est grave, ils jouent avec la vie des gens ! »

A peine surpris par cette nouvelle offensive à son encontre, Ahmed ne baisse pas les bras : « Me voilà accusé de harcèlement, c’est la meilleure ! On se demande qui harcèle qui avec toutes les procédures disciplinaires qu’a mené la RATP contre moi. En à peine 6 ans, j’ai gagné deux procédures aux Prud’Hommes, deux autres sont en cours de contestation, j’ai subi trois enquêtes à charge et deux dépôts de plainte, le tout classé sans suite... c’est un véritable acharnement pour chercher à faire payer mon combat syndical. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’être devenu un homme à abattre pour la RATP. Peut-être que mon franc-parler et ma détermination ne plaisent pas à certains et ça ne m’étonne pas, mais qu’ils le sachent, je n’ai pas l’intention de me laisser impressionner. On est là pour défendre les agents, ils nous ont élu pour ça et on ne va rien lâcher ! »

*Initiale modifiée pour préserver l’anonymat

Pour approfondir les sujets de répression et souffrance au travail, rendez-vous sur nos réseaux sociaux jeudi 8 avril à 21h pour un live animé par Eric Bezou, intitulé « Leurs profits, nos morts. Hommage à Edouard Postal », avec des spécialistes de la question et plusieurs militants réprimés, dont Ahmed Berrahal.




Mots-clés

répression syndicale   /    Transport   /    Challancin   /    CGT   /    RATP   /    Répression   /    Notre classe