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Monde

Un gouvernement "allié" de la France

Au Sénégal, la police accusée de torture

Secoué par une vaste mobilisation de la jeunesse, le régime sénégalais compte sur ses forces de répression pour faire taire les opposants politiques, de la répression en manifestation jusqu’à la torture en cellule.

jeudi 22 avril

Au Sénégal, de vastes mobilisations de la jeunesse ont ébranlé le régime autoritaire de Macky Sall en se soulevant d’abord contre la répression politique à l’intérieur du pays en défense d’Ousmane Sonko, puis en s’attaquant au pilier du régime comme les forces de l’ordre qui appliquent les mesures autoritaires. Mais aussi contre les entreprises étrangères qui incarnent les réminiscences colonialistes des puissances impérialistes, principalement la France qui arme les forces de répression locales, pillent les ressources du pays et exploitent les travailleurs Sénégalais.

Face à des manifestations massives et radicales, Macky Sall a d’abord imposé une forte répression. Dans les rues, la police tirait à balle réelle avec des armes françaises. Plusieurs centaines d’arrestations ont lieu et pour briser toute opposition politique la police se livre à la torture comme le rapportent à l’ONG Amnesty International et au quotidien Le Monde plusieurs témoignages de militants.

Ces témoignages dévoilent un autre aspect sanglant du climat répressif mis en place face aux manifestations de février et mars. Ainsi Mohamed Ndoye, manifestant de 40 ans arrêté le 8 février rapporte au Monde : « Mes menottes étaient tellement serrées que le sang circulait mal. Puis on m’a frappé avec des chaînes de moto et on m’a donné des coups dans les testicules, tout en me posant des questions », après avoir passé quatre jours en garde à vue dans le commissariat central de Dakar.

Au Sud du pays, à Diaobé, un étudiant, Papis Sagna, arrêté dans la nuit du 7 au 8 mars avec 20 autres personnes dit qu’ils ont été torturés, une première fois à Diaobé puis dans la commune voisine de Vélingara. « J’ai été giflé puis frappé avec des bâtons », explique-t-il avant d’ajouter sur les conséquences de ces coups « Je ne pouvais pas marcher, j’avais mal aux jambes à cause des coups. Les gendarmes avaient gardé mon argent et mon téléphone ».

Les témoignages accablent tous, les uns plus que les autres, un système répressif généralisé dans le pays qui veut faire payer de ses pires souffrances tout opposant politique. Guy Marius Sagna dénonce lui des « tortures psychologiques », renvoyant aux conditions de détention « inhumaines et dégradantes ». « Nous étions entre 150 et 200 détenus entassés dans une chambre prévue pour 50 personnes. Nous n’avions qu’une seule toilette, nous ne pouvions pas dormir allongés et j’ai été fouillé intégralement nu », détaille-t-il.

Le gouvernement cherche à étouffer l’affaire, encore une fois

Sur place, médecins et ONG constatent les faits et alertent en demandant que la justice soit faite. A cela, les premières réponses du gouvernement ont été de nier les faits, avant de les minimiser.

« Les forces de l’ordre ont fait preuve de professionnalisme et de retenue. N’eût été cela, nous aurions eu un bain de sang » déclare le ministre des forces armées Sidiki Kaba. Il réaffirme « Je ne dirais pas qu’il n’y a pas eu d’acte qui peut s’assimiler à un acte de torture, mais on ne peut pas dire que c’est un système et un ordre donné par un gouvernement ». Finalement, contraint de reconnaitre ce qui semble animer tous les commissariats regorgeant de militants, le ministère ne peut contester complètement la réalité, et ce tout en cherchant à se déresponsabiliser. Tentant de jouer la carte de l’accalmie dans une montée explosive des tensions il tient à dire qu’il n’y aurait « pas d’impunité si les faits sont établis ».

Une hypocrisie et une démagogie évidente lorsqu’on sait qu’aucun n’est ni ne sera mis en place à cette fin, au contraire. En effet, de telles accusations ne sont pas nouvelles pour le régime en place. Depuis 2007 plusieurs dossiers d’Amnesty International dénoncent des cas de torture, mais à ce jour toujours moins de dix condamnations ont été prononcées depuis d’après Le Monde. Le président de la branche Amnesty Sénégal déplore lui-même le nombre incalculable d’affaires classées sans suite ou minimisées et souvent requalifiées « d’homicide involontaire », « l’Etat protège ses forces de défense et de sécurité », assure-t-il.

Sidiki Kaba a annoncé le 8 avril la mise en place d’une commission d’enquête libre et indépendante. De deux choses l’une, aucun calendrier ne lui a encore été fixé, révélant le creux de cette annonce ; de l’autre de telles dispositions comme cela avait été le cas en 2012 ne nourrissent plus aucune illusion de justice. En 2012 avait été fondé un Observateur des lieux de privation de liberté pour “visiter les commissariats, brigades de gendarmerie, prisons ou maisons d’arrêt afin d’apporter des recommandations pour améliorer les conditions en milieu carcéral et éradiquer la torture et les mauvais traitements” explique le Monde dans l’article précité. Une équipe a donc été envoyée notamment dans la prison calamiteuse qu’évoquent Guy Marius Sagna dans son témoignage plus haut. Mais là encore il s’agit d’une institution étatique, rattachée au ministère de la justice, et sur lesquels on ne peut compter pour dénoncer les pratiques policières. Que ce soit la justice ou la police, elles assument leur rôle de bras armés du régime. En témoigne de manière révélatrice les rapports de ces observateurs remis sans aucune transparence aux autorités “compétentes”.

Presque une caricature, ces mesures cosmétiques judiciaires de la part d’un gouvernement qui a dirigé la répression politique en cause sont tout autant scandaleuses que cette dernière. Elle en est la deuxième face. Ainsi la justice réclamée par les ONG et les militants sénégalais ne peut venir de l’Etat sénégalais lui-même.

De même, au vu du silence des gouvernements étrangers et des institutions internationales, rien n’est à attendre de ceux-ci. En effet, leurs affaires au Sénégal sont trop bien assurées par le régime de Macky Sall pour qu’ils s’y opposent, au contraire le silence de la communauté internationale dont la France quant à la violente répression du mouvement en dit long sur leur complicité.

Une réelle commission indépendante doit être mise en place, mais celle-ci ne peut voir le jour sous la main meurtrière du gouvernement et ses partenaires.




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