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Boue, mites : "c’est invivable". Reportage dans le bidonville de Quai de Brazza, à Bordeaux

Nous sommes allés à la rencontre des habitants du bidonville quai de Brazza, rive droite de la métropole bordelaise, où une centaine de familles vit dans des caravanes et cabanes amassés sur un terrain de boue. Dans la ville de Bordeaux, connue pour ses façades fastueuses et ses loyers qui ne cessent d'augmenter, existe un contraste scandaleux : 2500 personnes vivraient dans les squats ou bidonvilles.

mardi 29 mars

© Révolution Permanente

"Les caravanes sont trop petites, en plus elles sont vieilles, elles ne sont pas vivables. Les palettes de bois, ce sont des gens qui les ramènent qui travaillent dans les chantiers, et ils en ramènent aussi pour qu’on se réchauffe. " raconte Vasko, un jeune habitant dans un bidonville.

C’est sur les quais de Brazza, dans la partie rive droite de Bordeaux, que nous sommes allés rencontrer les habitants d’un bidonville à Bordeaux. Devant nous, un mur orné de tags colorés s’érige comme œuvre d’art au milieu d’une zone industrielle de la ville au passé ouvrier, situé entre les constructions récentes de la Fabrique Pola - un centre d’activité artistique -, de l’espace Darwin, ancienne caserne aujourd’hui réhabilitée pour accueillir des événements festifs et culturels, ou encore des nombreux immeubles à l’architecture moderne qui s’y construisent, dans le cadre du projet ZAC (Zone d’Aménagement Concerté) de Bastide Niel.

Et pourtant, derrière ce dit mur, se trouve un bidonville, boueux, avec des constructions précaires dans lesquelles vivent une centaine de personnes. Parmi les habitant.e.s, la plupart sont issu.e.s de Bulgarie ou d’autres pays d’Europe de l’Est. La plupart ne parlent pas français. Quand on va à leur rencontre, c’est la période des vacances scolaires : beaucoup d’enfants sont présents et jouent dans la boue.

Vasko, jeune père de 2 enfants, entouré de son frère, de son neveu de 8 ans, sa mère et sa femme nous accueille pour discuter autour d’un café. Le jeune papa et son neveu sont les seuls à parler aisément français. La mère communique en balbutiant quelques mots de français, aidée par son fils qui s’improvise interprète. Ils nous offrent le café, et un coca, pendant qu’on discute autour du poêle fait de bric et de broc qui chauffe la cabane. Ils nous racontent leur quotidien infernal dans ce bidonville où ils vivent, avec le petit neveu du haut de ses 4 ans, le petit voisin de 8 ans et la fille de Vasko.

Vasko nous explique que les vieilles caravanes - d’environ 9 mètres carrés - sont complétées et agrandies par des structures qui se rapprocheraient de cabanes, faites de bois ramenés des chantiers ici et là, avec une toiture faite de vieilles bâches.

"Les matériaux sont récupérés dans différents endroits, là c’est du bois jeté mais il y en a d’autres, et si on ne fait pas ça, on reste dans nos caravanes [...] c’est sale dedans, on change souvent de caravane parce que les mites rongent le bois [...] si une d’entre elles est envahie, c’est fini, une fois qu’il y en a c’est fini, tu peux plus t’en débarrasser et la caravane est morte"

Une situation compliquée également pour l’accès aux soins, puisque la plupart des habitants de ces lieux de vie informels sont dans une immense précarité : "Ma carte [vitale] n’est plus valable, maintenant on doit attendre mes papiers pour la CMU mais elle n’est pas arrivée encore donc on doit payer [les visites médicales]. C’est compliqué parce qu’on ne travaille pas, ma mère travaille mais elle est payée qu’à la fin du mois"

D’après le [dernier rapport annuel des expulsions de lieux de vie informels mené par l’Observatoire des Expulsions, les lieux de vie informels dans l’ensemble de la France seraient constitués de 1013 sites regroupant des tentes, 70 lieux de vie en auto-constructions/baraques/algécos/cabanes, 48 lieux "mixtes" souvent composés de cabanes construites auxquelles s’ajoutent des caravanes, des campings cars, camions, voitures, et/ou des tentes.

"Les enfants aiment pas le bidonville, c’est normal, mais on n’a pas le choix [...] Mes enfants sont plus souvent enfermées dans les caravanes, elles ne sortent pas souvent dehors, il y a la boue, c’est sale, donc elles veulent pas sortir pour jouer."

Le bidonville est boueux, les habitant.e.s ont dû mettre des palettes en bois pour le lisser et faciliter la bonne circulation des lieux, notamment pour les voitures et caravanes. La plupart des habitant.e.s travaillent dans le bâtiment ou dans le travail saisonnier dans les vignes ; ce sont des emplois éloignés de la métropole et être véhiculé n’est pas un choix mais une nécessité. Vasko témoigne : "J’ai travaillé, maintenant je suis au chômage, je touche 660€. C’est rien 660€ pour faire vivre une famille".

Vasko nous explique qu’il avait été embauché dans un établissement recevant du public qui a fermé pendant la crise du Covid-19. Sa femme travaille comme femme de ménage dans un collège mais ces deux maigres revenus ne suffisent pas pour subvenir aux besoins de leur famille, de l’essence pour les déplacements de première nécessité et le coût de la vie global qui ne cesse d’augmenter.

Bidonville au quai de Brazza : un cas malheureusement loin d’être isolé

Toujours d’après le même rapport de l’Observatoire des Expulsions, la Gironde se positionne comme deuxième département où le plus grand nombre d’expulsions a été recensé ; 95 entre le 20 novembre 2020 et le 31 octobre 2021, dont 41 dans la métropole de Bordeaux. À Bordeaux, ce serait environ 1500 personnes qui vivraient dans des lieux de vie informels, et 2500 en comptant les personnes vivant en squat, selon le rapport régional de la Fondation Abbé Pierre. Un constat révoltant quand on sait que ce sont plus de 20.000 logements vides qui sont recensés dans la métropole.

"On est arrivés en 2016, ça fait presque 7 ans qu’on habite ici, témoigne Vasko. On trouve des maisons, des appartements pas chers mais on ne veut pas, on veut habiter près de Bordeaux [...] Avant on habitait à Libourne c’était pas très bien [...] La plus grande [enfant] est née en Bulgarie elle est arrivée toute petite et la plus petite est née ici"

Comment ne pas se rappeler de l’expulsion du squat à Bordeaux, quai de Brazza rue Lajaunie le 2 octobre 2020 de près de 450 personnes, dont il n’avait été proposé aucun relogement fixe, relogées par les services de la ville qui ont décidé d’une mise à l’abri dans l’urgence et d’abriter les expulsés errants dans un entrepôt vide appartenant à la métropole quai de Brazza, qui serait selon eux un site « extrêmement pollué du fait de son activité industrielle depuis le début du 20ème siècle  ». A noter que la famille que nous avons rencontrée vient justement de l’expulsion du site de Lajaunie, comme de nombreux autres habitants du bidonville.

Ces expulsions, c’est la préfète Fabienne Buccio qui en donne l’ordre, souvent main dans la main avec la mairie EELV, dont Pierre Hurmic est le maire. Fabienne Buccio, c’est aussi l’ancienne préfète à Calais, connue aussi pour être la "championne des expulsions". Sa nouvelle mesure "Plateforme de diagnostic et d’orientation" est devenue son projet phare en matière d’expulsions de "squats" et de gestion de bidonvilles. Selon elle, "Cette plateforme sera un lieu de regroupement des informations sur les squats, et nous donnera une vision plus claire des informations méritant d’être partagées." : recenser pour mieux expulser, telle est sa nouvelle devise.

De même, fin janvier, suite à un recensement de la mairie de Bordeaux, nous expliquions déjà que plus de 1.200 étaient dans le besoin d’un logement d’urgence dans la métropole bordelaise.

Expulsions, violences policières et racisme : une politique réactionnaire menée de concert avec le gouvernement à l’échelle nationale

Ces politiques d’expulsions racistes s’accompagnent bien souvent des interventions violentes de la police. Dans son témoignage, Vasko nous explique que la police municipale se poste souvent à quelques rues de l’entrée du bidonville pour attraper des personnes sans permis, les Bulgares, comme beaucoup de travailleurs étrangers, explique-t-il, roulent souvent sans permis équivalent en France.

"Les flics ils se mettent souvent au rond point en bas de Stalingrad, quand ils voient que t’as l’air étranger ils t’arrêtent direct [...] j’ai des amis ils se font fait choper deux fois ils sont en prison, mon avocate m’a dit que j’aurais surement une amende de 5000e et le bracelet pour trois ou six mois [...] pour travailler c’est compliqué, tu peux pas t’éloigner à plus de 100 ou 120 mètres de ton logement ; si tu bouges plus ils viennent te chercher tu finis en prison [...] j’ai pas envie que les enfants aient une mauvaise image de moi à l’école, [...] mais je continue à conduire parce que j’ai pas le choix, je sors pas avec, juste pour chercher les enfants, faire les courses, etc".

Mais en termes de responsabilités, la préfecture n’est pas seule commanditaire. Alors que Vasko nous témoigne que toutes ces familles habitant dans le bidonville sont obligées de faire des trous pour faire office de toilettes, cela ferait trois mois que la mairie promet l’instalation de toilettes... mais que cela dépasserait le budget de la mairie.

« C’est pas vivable », commente Vasko. Pourtant, de l’argent à Bordeaux il y en a, notamment quant il s’agit du projet Euratlantique, pour qui plus de 650 millions d’euros sont déboursés dans les 15 prochaines années.

Il est nécessaire de rappeler les responsabilités de la Ville de Bordeaux, même sous la direction du groupe écologiste, dans cette situation d’extrême précarité. En effet, la mairie n’a pas hésité à participer pleinement à la politique d’expulsion de la préfecture, en fermant les yeux ou en étant directement le donneur d’ordre. C’est le cas de L’Éclaircie et La Vie est Belle, à Bègles, évacuant une centaine de personnes l’été dernier, dont le CCAS (Centre Communal d’Action Social) était propriétaire des terrains. Ce même centre qui était à l’initiative de l’enquête sur les sans-abris, dont la présidente n’est autre qu’Harmonie Lecerf, adjointe au maire. Pendant ce temps, ce dernier se vantait d’avoir relogé 29 personnes sur 400 à l’expulsion du bidonville rue Lajaunie. Ainsi, au travers de ces annonces et de cet acte « fondateur de la politique contre le sans abrisme », tel que l’intitule Pierre Hurmic, la mairie écologiste tente une nouvelle fois de se doter d’un vernis progressiste et de cacher ses propres responsabilités.

Dans un pays où vivent aujourd’hui plus de 12 millions de personnes sous le seuil de pauvreté et où 14 millions sont confrontées à la crise du mal logement, complètement invisibilisées dans les débats politiques, il devient urgent de fournir immédiatement à toutes et tous les moyens de vivre dignement au travers d’un revenu universel à la hauteur du SMIC pour toutes celles et ceux qui se retrouvent sans revenus ou avec des pertes considérables. Au moment où les prix explosent, les charges sur les services essentiels doivent être gelées voire annulées. Le "quoi qu’il en coûte" qui a permis de soutenir les patrons a démontré que l’argent est bien présent ; au lieu de subventionner leurs bénéfices records, il aurait dû à l’inverse soutenir de toute urgence les plus fragiles et précaires. Cela nécessite aussi de mettre fin au mal-logement par la réquisition immédiate et sans indemnités de tous les logements vides et vacants, ainsi que la mise en place de travaux public pour rénover les logements ainsi que la de construction de logements sociaux, de très haute qualité, éco-compatibles et durables.



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