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Brésil. Rejet massif du maillot jaune de la Seleção, devenu un symbole du bolsonarisme

La Coupe du Monde ne sera sans doute pas le moment « d’unité nationale » espéré cette année au Brésil : la polarisation politique est profonde et le maillot de l’équipe nationale est devenue un symbole de l’extrême-droite. Mais le désamour avec la Seleção va au-delà.

vendredi 11 novembre

L’enthousiasme des supporters brésiliens pour la Coupe du Monde semble au plus bas. Même si cette désaffection vient de loin d’un point de vue sportif (des performances médiocres depuis plusieurs Coupes du Monde), cette année elle est marquée avant tout par la situation politique profondément polarisée que traverse le pays. Malgré des clichés sur le « fanatisme à toute épreuve » des Brésiliens pour le football, ce désamour était plus que prévisible et il se focalise principalement sur l’un des principaux symboles de l’équipe nationale : le traditionnel maillot jaune et vert.

En effet, depuis plusieurs années, notamment à partir des manifestations de droite contre le gouvernement de Dilma Rousseff en 2015/2016, le maillot de la Seleção est devenu un symbole des soutiens de la droite et spécialement du président d’extrême-droite Jair Bolsonaro. Au cours de la campagne pour l’élection présidentielle la division politique et sociale du pays s’est approfondie. Cette division s’est traduite par une opposition entre les soutiens de l’actuel président d’extrême-droite et ceux du président élu Luiz Inacio Lula Da Silva. La réalité de la polarisation politique au Brésil va évidemment au-delà des soutiens ou opposants à ces figures. Le bolsonarisme est devenu une force sociale portant un projet de société profondément réactionnaire, une sorte de « mouvement de révolution contre-révolutionnaire », capable de toucher des secteurs ultraconservateurs des classes moyennes, du patronat de l’agrobusiness mais aussi des couches dépolitisées conservatrices de la classe ouvrière et des classes populaires. En face s’est érigée une opposition anti-bolsonariste socialement très large avec de profondes contradictions internes, avec des ailes plus radicales et d’autres plus libérales.

C’est dans ce contexte que les candidatures du président en exercice Jair Bolsonaro et de Lula Da Silva (allié à la droite néolibérale traditionnelle), ont occupé presque tout l’espace du débat public, laissant d’ailleurs très peu de place pour des positions indépendantes à ces deux blocs. Quoi qu’il en soit, la victoire de Lula a déclenché des mobilisations d’une frange radicalisée du bolsonarisme à travers le pays. Ces manifestants ont bloqué des autoroutes, organisé des rassemblements et des manifestations devant des casernes ou dans des lieux publics demandant une intervention militaire. Des actions clairement putschistes. Autrement dit, la victoire de la coalition Lula-Alckmin à la présidentielle ne semble pas mettre fin automatiquement à la division du pays, au contraire, la polarisation politique risque de s’approfondir par certains aspects. Or, comme Lula l’a lui-même exprimé dans son discours après les élections, des secteurs importants de la bourgeoisie nationale et de l’impérialisme espéraient mettre fin à ces divisions et revenir à une situation politique et sociale plus « normale » et apaisée.

Dans cette perspective, la Coupe du Monde aurait pu être un moment « d’unité nationale » permettant de laisser de côté les différences et peu à peu apaiser le climat politique au Brésil. Cependant, pour le moment ce pari semble être en train d’échouer. La Coupe du Monde et spécifiquement la Seleção sont en train de devenir un autre terrain sur lequel les divisions du pays s’expriment et peut-être s’approfondissent.

La première question est celle du maillot du Brésil, le traditionnel jaune et vert. Des millions de Brésiliens voient ce maillot comme le symbole de ceux qui sont en train de défendre une intervention militaire contre le président élu Lula Da Silva ; ils voient dans ce maillot le symbole d’une frange réactionnaire du Brésil qui défend le racisme, le machisme, la LGBTphobie, les attaques contre l’environnement et les peuples originaires, les soutiens d’une politique irresponsables qui a coûté la vie à plus de 700 000 personnes lors de la pandémie. Ce secteur de la population brésilienne ne veut pas être associé à tout cela. Beaucoup sont en train de demander que l’équipe nationale porte plutôt le maillot alternatif bleu. Un autre phénomène s’est développé : créer ses propres modèles de maillots dont certains entièrement rouges, d’autres avec des symboles de luttes ou la faucille et le marteau, ou encore des maillots jaunes mais estampillés d’une étoile rouge.

C’est une question que les autorités sportives et politiques au Brésil prennent très au sérieux. Ainsi, la Confédération Brésilienne de Football (CBF) a lancé une campagne nationale en forme de vidéo pour « dépolitiser » le maillot de la Seleção.

Lula lui-même s’est exprimé sur Twitter pour encourager les supporters brésiliens à se réconcilier avec le maillot traditionnel de l’équipe nationale. Dans son message Lula écrit : « La Coupe du monde commence bientôt et nous ne devons pas avoir honte de porter le maillot vert et jaune. Le maillot n’appartient pas à un parti politique, il appartient au peuple brésilien. Vous me verrez porter le maillot jaune, mais le mien portera le numéro 13 [en référence au numéro du Parti des Travailleurs dans les élections] ».

Mais le maillot n’est pas le seul facteur de désamour entre une grande partie des Brésiliens et la Seleção. En effet, dans l’équipe plusieurs joueurs ont exprimé ouvertement leur soutien à Bolsonaro, à commencer par l’attaquant du PSG Neymar. Celui-ci dans un évènement sur internet avec le président d’extrême-droite a promis qu’il dédierait son premier but lors de la Coupe du Monde à Bolsonaro. A cela il faut ajouter la convocation polémique de Dani Alves pour disputer la Coupe du Monde. Au-delà des critiques sportives sur l’état footballistique du joueur, celui-ci est un autre soutien déclaré de Bolsonaro. Tout cela rend très difficile pour des millions de personnes de s’identifier à cette équipe nationale.

Certains analystes estiment qu’il est cependant possible qu’au fur et à mesure que la Coupe du Monde avance les supporters s’enthousiasment. Mais si la performance sportive du Brésil n’est pas bonne, le divorce de certains supporters avec l’équipe nationale risquerait de s’approfondir, ainsi que la polarisation sociale et politique.

On entend souvent des discours présentant le football et les grands évènements sportifs comme des moyens d’endormir les peuples. Et cela reste une réalité, mais seulement dans une certaine mesure. La situation politique au Brésil est profondément polarisée et très difficilement la Coupe du Monde sera capable de faire disparaitre cette situation. Même en cas de succès brésilien. La clé pour les travailleurs et l’ensemble des opprimés et secteurs exploités sera de transformer la haine légitime au bolsonarisme en force politique capable de se mobiliser et lutter de façon indépendante des fractions libérales de la bourgeoisie nationale et de l’impérialisme.



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