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Notre classe

Portraits de profs en grève

Christophe, enseignant : « L’objectif de cette grève, c’est bien le retrait, pas la négociation ! »

Alors que les enseignants sont largement mobilisés depuis le 5 décembre pour exiger le retrait de la réforme des retraites ainsi que l'abrogation des réformes Blanquer, Révolution Permanente donne la parole aux professeurs grévistes à travers une série de témoignages.

mardi 10 décembre 2019

Révolution Permanente : Qu’est-ce que tu penses des dernières annonces de Blanquer qui déclare que vous n’avez pas compris la réforme, que les enseignants ne verront pas leur pension de retraite baisser et qui vous promet une revalorisation des salaires ?

Christophe : C’est évidemment de la foutaise… Edouard Philippe nous vend la garantie de pensions au même niveau que celles qu’on a actuellement, mais si on rentre vraiment dans la retraite à points comme le prévoit le projet et qu’ils veulent qu’on ne perde rien il faudrait qu’ils doublent nos salaires. Et c’est sûr qu’ils ne vont pas le faire ! C’est juste une promesse creuse.

Blanquer, lui, a promis une pension de retraite du même ordre que équivalents de la fonction publique, ce qui ne veut rien dire.En plus on nous promet le même niveau de pension que ces fonctionnaires, mais leurs retraites vont baisser avec la réforme. Donc on verra les notre baisser aussi. Donc c’est tout simplement de l’enfumage.

En revanche il y a bien un autre aspect important qu’on a en commun avec les autres fonctionnaires, c’est le point d’indice gelé depuis 20 ans qui entraîne une énorme baisse du pouvoir d’achat. Donc non seulement ils ne vont pas nous revaloriser au point de compenser la baisse des pensions, mais elle ne sera jamais à la hauteur de tout ce qu’on a perdu ces dernières années. Le sentiment chez nous c’est qu’ils disent tout et n’importe quoi parce qu’ils perdent les pédales. Dans mon école si certains enseignants ne font pas grève, ce n’est pas parce qu’ils croient à leurs promesses, mais parce qu’ils n’ont pas les moyens de faire.

RP : On sent qu’il y a un malaise profond dans l’éducation nationale depuis plusieurs mois et que la très forte mobilisation actuelle dépasse le cadre de la réforme des retraites. Qu’est-ce-tu en penses ?

Christophe : Bien sûr, tout le monde est très énervé. Énervé face aux réformes en cascade… Parcoursup, la réforme du bac, des lycées, la réforme de l’ « école de la confiance », avec des contraintes qui s’accumulent à chaque fois. Nous ce qui nous impacte fortement au premier degré, ce sont les évaluations en CP et CE1 qui consistent à faire passer des évaluations à tous les élèves sans que les enseignants aient leur mot à dire et sans qu’elles aient quoi que ce soit en lien avec les enseignements prodigués. On est instrumentalisé, comme des opérateurs de saisie, on n’élabore plus, on ne corrige plus et on doit récupérer sur un serveur ce que l’algorithme a mouliné sur ces résultats et le recracher aux parents. Le problème là-dedans c’est qu’il y a une perte de sens du métier, que nous enseignants on devient juste des auxiliaires, des assistants de l’enseignement. C’est une tendance lourde qui est promue par Blanquer. Il parle d’école de la confiance, mais c’est plutôt l’école de la méfiance vis à vis des enseignants qui sont jugés comme pas incapables par eux-mêmes d’élaborer un enseignement consistant. Comme s’il nous tenait pour responsables de la faillite de l’enseignement. Mais on est bien placé pour savoir que c’est la baisse des moyens et la précarisation qui menace aujourd’hui le service public d’éducation. Pour te dire, on arrive à un stade où les enseignants sont tellement précarisés qu’ils sont obligés de prendre des boulots à côté. De faire des études après le boulot ou encore des colonies de vacances pour vivre correctement. Et encore ! Le gel du point d’indice c’est une baisse de 20 à 30 % du pouvoir d’achat. Et avec le prix du logement qui augmente en région parisienne les enseignants n’y arrivent plus. Dans le 93 et le 94 on ne peut pas quitter le département parce que l’académie ne te laisse pas partir. Donc on est confronté à une rémunération en baisse, un coût de logement qui augmente, et on se retrouve bloqué. Dans mon école il y a deux enseignants qui sont en train d’émigrer au Canada. Et sur 12 enseignants, seulement 2 ne travaillent pas à côté de l’école.

RP : Depuis jeudi les travailleurs de la SNCF et de la RATP sont en reconductible. Au niveau de l’éducation, plusieurs AG inter-degrés ont aussi voté la reconductible, mais elle n’est pas encore suivie massivement. Tu penses que c’est un élément central pour la suite de la mobilisation ?

Christophe : Oui bien sûr. Moi je serais en grève reconductible avec certitude jusqu’à jeudi, voire vendredi car je suis convaincu que les déclarations de mercredi n’apporteront rien de nouveau. Et parce que l’objectif de cette grève c’est bien le retrait et pas une quelconque négociation. Le retrait total de la réforme et des autres mesures prises par le gouvernement qui cassent nos métiers.

Après, dans l’enseignement en particulier, c’est un peu compliqué actuellement. Parce qu’il y a pleins d’enseignants qui restent dans le souvenir de la grève désastreuse de 2003. A cette époque ils étaient beaucoup en reconductible et ils ont perdu, ce qui veut dire qu’ils ont l’impression d’avoir perdu beaucoup d’argent pour rien du tout. Moi je suis dans l’enseignement depuis 3 ans. Quand je suis arrivé je me suis dis qu’est ce qu’il se passe ? Il y avait peu de combativité et peu de répondant par rapport aux mots d’ordre de grève. Mais en réalité j’ai compris que c’est parce que ces appels, portés par les directions syndicales, restaient très timorés. Un jour par ci un jour par là… Ces appels timorés et ces journées isolées ont une responsabilité dans la passivité qui peut exister.

La différence aujourd’hui c’est que le mouvement vient de la base qui ne supporte plus cette série de contre-mesures qui ne s’arrête jamais. Là par exemple se profile un décret visant à réduire les vacances des profs. On les voit venir gros comme une maison. Et il y a aussi des choses qu’ils n’ont pas encore précisé mais qu’on voit venir : plus d’heures de travail, mise en concurrence des enseignants entre eux, congés raccourcis, salaire au mérite, etc. Une autre chose désastreuse c’est la loi de la transformation de la fonction publique grâce à laquelle ils peuvent de plus en plus embaucher des contractuels dans le but de réduire l’embauche des titulaires. On met donc en concurrence une population précarisée qui ne peut pas moufter. Et en effet les contractuels qui font grève il y en a pas, parce qu’ils ont besoin de la reconduction de leur contrat, c’est comme ça qu’on les fait taire. Autre manière d’imposer le silence des profs, c’est l’article 1 de l’ « école de la confiance » qui affirme le devoir d’exemplarité des enseignants qui vient empêcher un enseignant de critiquer sur la politique du ministère.

RP : Juste avant tu disais que ce que vous revendiquez c’est le retrait total de la réforme, sans négociations ni amendements. J’imagine donc que t’attends rien de la rencontre qui a eu lieu ce lundi entre les syndicats, Buzyn et Delevoye ?

Christophe : Non, évidemment. Avec la coordination interprofessionnelle et le collectif éducation on est ferme sur la ligne du retrait. Point a la ligne. Enfin on revendique également, au-delà du retrait de la réforme des retraites, le retrait de toutes les lois qui se sont accumulées auparavant et qui continuent de peser. Là, « l’avantage » avec cette réforme des retraites, si on peut dire ça comme ça, c’est qu’elle permet de fédérer des luttes qui ne se fédéraient pas avant. Tous les collectifs et tous les secteurs saisissent l’occasion de cette mobilisation sur les retraites pour faire reculer le gouvernement et faire valoir leurs autres revendications, avec, bien sûr, le refus catégorique de la retraite à points comme axe central de notre programme. La question du gel du point d’indice, de Parcoursup, la précarisation de nos conditions de travail, la loi sur le chômage… Tout le monde est vent debout.

RP : En lien avec ces volontés de convergences, plusieurs cadres interprofessionnels commencent justement à émerger, notamment en région parisienne et au Havre. Tu penses qu’il y a un enjeu à continuer de développer et de construire ces organes de coordination interpro ?

Christophe : Oui, et on est nombreux à participer à tous ces collectifs. Je fais partie du Collectif éducation Montreuil-Bagnolet. Depuis le 5 décembre, et même avant, on se réunit en Assemblée générale. Ensuite on a commencé à se réunir dans des Assemblées interprofessionnelles. Maintenant on va privilégier les AG interpro parce qu’il faut tenir ensemble et se serrer les coudes. La grosse crainte qu’on a c’est qu’il y en ait qui partent en négociations. Mais il n’y a pas d’autre issue que de faire front ensemble. Là les profs de chez nous, demain, ils vont dans des dépôts de bus pour bloquer et soutenir les agents RATP par exemple, et on tracte ensemble, les Gilets jaunes sont avec nous aussi. On a vraiment besoin de tout le monde ! C’est central pour qu’on ne négocie pas dans notre dos. Ce n’est plus les centrales qui doivent aller négocier et qui reviennent ensuite avec des mots d’ordres qu’elles nous imposent. Les mots d’ordre, la reconduction, tout ça doit être décidé en AG. Là les directions syndicales appellent à la grève mardi, mais c’est pas suffisant. On doit arrêter de sauter des journées comme ça, en appelant le jeudi, puis le mardi, puis le jeudi… parce qu’après les collègues sont déboussolés, et ça ne suffit pas pour gagner contre Macron. C’est pour ça que nous on est en reconductible et qu’on en profite pour s’organiser et faire la tournée des écoles ! La semaine promet d’être mouvementée…

Propos recueillis par Jinane.
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