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Augmentation du pass Navigo, transports bondés…

Crise des transports en commun en Ile-de-France : quelles solutions ?

Les images de files d’attente interminables pour prendre un bus en région parisienne sont devenues monnaie courante sur les réseaux sociaux. Dernièrement, la présidente d’Ile de France Mobilités, Valérie Pécresse, et le gouvernement Macron, ont mis la cerise sur le gâteau : le pass Navigo pourrait augmenter jusqu’à 100€ début 2023. Face à cela, quelles revendications pour le développement des transports en commun et pour protéger la planète ?

lundi 14 novembre

Des salariés de la RATP et de la SNCF en grève contre la réforme des retraites, en 2019. Crédits photos : O Phil des Contrastes

Le pass Navigo risque d’augmenter pour la troisième fois en à peine 10 ans. Cette troisième augmentation arrive après une première en 2016 de 3€ puis une seconde augmentation en 2017 de 2,20€, passant ainsi dans l’espace de 2 ans de 70€ à 75€. Et alors même que Valérie Pécresse, présidente de la région et d’Ile-de-France Mobilités, avait promis lors de son premier mandat de ne pas augmenter le prix du pass, une troisième augmentation pourrait survenir dès le début 2023 et pourrait atteindre jusqu’à 100€ par mois.

En cause, un trou financier qui s’est creusé depuis 5 ans maintenant et qui a mené Ile-de-France Mobilités (l’autorité affiliée à la région qui organise les transports en Île-de-France) à la banqueroute, avec 750 millions d’euros de dette. 750 millions qui devraient, pour Pécresse, être remboursés par les usagers sans aucun horizon d’amélioration du service… ni des conditions de travail des agents RATP. La présidente a rejeté la faute tantôt sur la direction de la RATP, tantôt sur la difficulté à recruter des chauffeurs, en oubliant la cause principale de la détérioration du service : l’ouverture à la concurrence, dont elle est responsable.

L’ouverture à la concurrence : un amplificateur de la crise dans les transports pour les travailleurs et les usagers

Dans une interview donnée au Parisien, Pécresse explique que « La concurrence pour les services publics (...) ça marche : ça permet d’améliorer la qualité du service et de changer un opérateur qui ne donne pas satisfaction ». Mais la réalité est celle d’une dégradation manifeste pour les usagers dans les services publics ouverts à la concurrence comme la RATP ou la SNCF, combinés pour les travailleurs à des démissions massives, et des difficultés à recruter, en lien avec la dégradation permanente des conditions de travail.

En effet, à la RATP, l’application de la LOM (Loi d’orientation mobilité) permet par exemple de faire des services en deux fois voire en trois fois. Cela représente une vraie dégradation des conditions de vie des agents, devant commencer très tôt le matin, avec une coupure de plusieurs heures en milieu de journée, pour devoir ensuite finir leur service tard le soir. Ces conditions de travail revues à la baisse s’accompagnent d’une baisse de rémunération, en supprimant un certain nombre de primes pour ce qui est de la RATP, et d’un refus net de la part des directions des entreprises des transports d’augmenter sérieusement les salaires pour, à minima, rattraper l’inflation. Il ne faut donc pas s’étonner si les entreprises des transports peinent à recruter.

C’est ce dont témoignait aussi Yassine, militant CGT-RATP et machiniste au centre bus de Malakoff, dans un précédent article de Révolution Permanente : « Il y a une casse des conditions de travail mise en place par la RATP depuis le mois d’août. Il y a trois changements majeurs : on travaille une heure de plus par jour, on n’a plus de barrières repas, c’est-à-dire par exemple aujourd’hui j’ai commencé à 10h et j’ai fini à 18h20, sans pause pour manger. Avant, si tu étais du matin tu finissais à 14h, et si tu étais de l’après-midi tu commençais à 11h30. Et il y a les services en deux fois, qui sont déjà très pénibles et pas appréciés par les agents. Avant avec ce type de service on avait une prime, maintenant ils nous ont retiré cette prime. Ces changements brutaux, qui ont été opérés sans accord avec les syndicats, ont entraîné une vague de départs, de démissions, de mises en arrêt, de burn-out.. Les gens craquent, et pour ceux qui ne sont pas encore partis, ce n’est qu’une question de temps. »

Cet ensemble d’éléments, combiné à la crise du COVID-19 qui a fait baisser pendant un certain temps l’offre de transports, font que le service n’est plus assuré à 100%, par manque chronique d’effectifs. Ce sont donc les usagers qui pâtissent de la politique mortifère de Pécresse et du gouvernement Macron qui a mené d’abord la réforme du rail en 2018, puis la loi LOM, copie conforme de cette dernière pour accélérer l’arrivée d’actionnaires privés dans les transports. L’équation est simple : les opérateurs des transports sont forcés d’être compétitifs s’ils veulent garder leur part de marché (les lignes qu’ils exploitent). Ils proposent donc un service avec le plus faible coût possible, augmentant forcément les cadences et la productivité, afin de maximiser la valeur d’un lot. Pour forcer cette dégradation jusqu’au bout si cette étape n’est pas franchie, Ile-de-France Mobilités a la possibilité de passer un appel d’offre et de forcer ces dégradations des conditions de travail en choisissant un nouvel opérateur plus « compétitif ». Une manœuvre qui soumet les salariés à de nouveaux accords d’entreprise au rabais, avec des conditions de travail toujours plus dégradées et des rémunérations toujours plus basses. Ce qui entraîne donc la démission des agents et des conditions de recrutement qui perdent leur attractivité, donc la dégradation du service et de l’offre de transports.

Du côté de la SNCF, la situation n’est pas meilleure. Aujourd’hui, la fermeture de guichets, le manque de présence en gare, la réduction de certaines fréquences sont devenus la norme dégradant considérablement les conditions de transports des usagers, qui n’ont quasiment plus personne en gare à qui s’adresser en cas de problème. À l’inverse, la direction de la SNCF a fait le choix d’un investissement massif dans la lutte anti-fraude, en demandant aux cheminots de faire de la répression et de la chasse aux pauvres, ce qui est encore plus scandaleux au moment où l’ensemble des usagers sont touchés par une inflation galopante et où une augmentation considérable du pass Navigo est envisagée. Le gouvernement, Pécresse et les entreprises des transports sont prêts à faire payer la crise aux travailleurs qui sont usagers, mais aussi aux travailleurs des transports avec ces dégradations incessantes.

Négocier le pass Navigo à 75€, 90€ ou 100€ ? Et si l’heure était à la bataille contre la casse des transports en commun ?

Du côté du gouvernement ou de Valérie Pécresse, le projet est clair : faire payer les usagers. Si Pécresse a pu tenter de mettre de l’eau dans son vin en reprenant à son compte des propositions du PCF ou de la FI au sein de la NUPES, comme celles de baisser la TVA sur les transports en commun ou d’augmenter le versement mobilité des entreprises (qui aide à rembourser les pass Navigo de leurs salariés), ce sont uniquement des déclarations cosmétiques pour tenter de calmer la colère qui gronde chez les usagers et les travailleurs des transports. Des déclarations qui sonnent d’autant plus creuses que le gouvernement a mis fin aux concertations sur le budget par un 49-3, ce qui ouvre la possibilité concrète d’entériner l’augmentation du pass Navigo à 100€.

Céline Malaisé, une élue régionale du PCF, déplore dans les colonnes du Parisien l’arrêt des discussions parlementaires autour du budget : « Notre objectif est de faire converger tout le monde pour demander par exemple que l’Etat annule la dette Covid qui pèse sur Ile-de-France Mobilités. Nous aimerions fédérer les parlementaires sur ce thème… Mais le 49.3 a tout figé. » Si, sans surprise, le gouvernement Macron continue sur sa voie autoritaire, la situation est loin d’être « figée ».

Alors que le pays vient d’être secoué par la grève des raffineurs sur les salaires, la colère des travailleurs et des classes populaires autour du coût de la vie est loin d’être calmée. Et les transports en commun sont un des sujets qui pourraient faire s’enflammer la situation sociale, non seulement du côté des travailleurs du secteur qui payent le prix fort de l’ouverture à la concurrence, mais aussi des usagers poussés à bout par le coût des transports en pleine crise inflationniste et la qualité dégradée du service.

Seule une alliance entre les usagers et les travailleurs, menée par des grèves et des mobilisations autour des mêmes intérêts, peut permettre de véritablement sortir les transports d’une logique de rentabilité. Nous n’avons pas grande chose à attendre des demi-mesures qui permettraient uniquement le maintien du pass Navigo à 75€ à l’heure où ce prix, conjugué au coût de la vie qui ne cesse d’augmenter, est déjà inaccessible pour une partie conséquente des usagers. Ni des promesses électorales qui sous-tendent ces mesures : le 30 juin dernier, la majorité PS-PC-EELV-LFI de la région Centre-Val de Loire votait une nouvelle convention TER avec la SNCF, actant la mise en œuvre progressive de l’ouverture à la concurrence à partir de 2030 et la baisse du budget des transports.

Pour sauver la planète sans pénaliser financièrement les usagers, il est urgent de développer massivement les transports en commun et d’imposer la gratuité pour tous et toutes

Sans une politique qui se propose de changer de fond en comble et de rompre avec la logique capitaliste qui organise les transports, il paraît illusoire de freiner la politique de casse du service public des transports en commun et de destruction de la planète, en cours depuis des années maintenant. Cela veut dire d’aller profondément à l’encontre des politiques de privatisation et d’ouverture à la concurrence qui sont à l’œuvre.

  • Augmenter l’offre : des transports en commun pour tous et toutes

Avant tout, il est important de souligner que pour que les usagers puissent faire le choix de se déplacer dans les transports en commun, au lieu d’utiliser leur voiture, il faut un véritable plan de relance et développement de tous les transports en commun, à commencer par le transport écologique par excellence, le ferroviaire. Cela implique d’aller à l’encontre des politiques de rentabilité et privatisation qui sont à l’œuvre depuis plusieurs années et dont on voit les conséquences complètement néfastes aujourd’hui. A titre d’exemple, le mécanisme que la direction de la SNCF met souvent en place afin de supprimer des lignes consiste à d’abord supprimer les trains dans les horaires les plus fréquentés, par exemple les moments où les usagers prennent le train pour aller travailler, ce qui fait que les personnes se voient obligés de prendre leur voiture pour se rendre au travail. Ensuite, cette moindre affluence sert de parfait prétexte pour supprimer les dessertes et souvent carrément fermer des lignes entières. De la même manière, et même si cela dépasse l’Ile-de-France, la suppression des trains de nuit a été l’une des mesures phares mises en place ces dernières années, alors que le développement de ce type de transports pourrait permettre aux personnes qui le souhaitent de voyager autrement et là aussi de délaisser les grandes traversées polluantes et dangereuses au volant de leurs voitures.

En Ile-de-France, il s’agirait de développer massivement les transports en commun et collectifs, pour désengorger les autoroutes et les grandes artères, en privilégiant les transports moins polluants. Cela doit passer par une augmentation de l’offre de transport sur les lignes existantes, notamment un élargissement des horaires afin de permettre à tous les salariés travaillant tard la nuit ou tôt le matin de pouvoir utiliser les services publics. Cela passera aussi par la création de nouvelles lignes permettant aux travailleurs d’accéder aux grands bassins d’emplois aux portes de la région Ile-de-France : Roissy-Charles de Gaulle, les grandes usines automobiles de Flins et Poissy, etc.

  • Embaucher massivement, internaliser tous les sous-traitants, augmenter les salaires et améliorer les conditions de travail de tous les travailleurs des transports

Pour mener à bien l’ensemble de ces tâches et pouvoir transporter les millions d’usagers qui prennent les transports en commun chaque jour en toute sécurité, il faut impérativement recruter massivement du personnel. Il convient en effet en premier lieu de mettre les effectifs nécessaires en face des tâches à effectuer. Dans tous les services, notamment celui de la maintenance des trains, métros, bus, ainsi que des voies ferrées, où tout tend à démontrer que le sous-effectif est à l’origine de la dégradation accidentogène du réseau (le cas de l’accident de Brétigny-sur-Orge le démontre parfaitement), il faut recruter massivement et en finir avec les contrats précaires.

Pour ce faire, il devient urgent d’augmenter les salaires à minima de 400 euros net, d’imposer l’indexation des salaires sur l’inflation, et d’améliorer les conditions de travail des travailleurs des transports pour en faire des métiers attractifs. Le recours au travail intérimaire coûte plus cher que les embauches. Pour un nombre d’heures données, les sommes sont affolantes et les besoins sont les mêmes chaque année, ce qui prouve qu’il s’agit d’une charge de travail pérenne. Il est donc nécessaire de lutter pour la fin de la sous-traitance et de tous les contrats précaires, et pour l’internalisation de tous les travailleurs en nivelant par le haut l’ensemble des conditions de travail.

  • Imposer la gratuité des transports

Le développement des transports en commun est indispensable si l’on souhaite réellement combattre la destruction de la planète. Il devrait ainsi être accessible à tous et toutes et donc gratuit, pour que ceux qui ont des emplois précaires, ceux qui sont au chômage, mais aussi la jeunesse scolarisée et souvent précaire, puissent voyager dans de bonnes conditions et avec un impact environnemental réduit.

La comparaison des coûts et profits nous permet de comprendre que la gratuité des transports ne coûterait pas plus cher. Une politique de gratuité des transports permettrait aussi de se focaliser sur les besoins en mobilité de la population sans aucune prise en compte de la rentabilité financière pour faire les choix les plus judicieux et pour l’intérêt de tous. Cela permettrait en outre de réaffecter les contrôleurs de la RATP et de la SNCF, ainsi que tous les postes liés à la vente des billets à des tâches directement liées à l’offre de transport et non à la chasse aux pauvres.

  • Pour une entreprise unique de transports en commun, sous contrôle des travailleurs des transports et des usagers, seule manière d’assurer un service de qualité et accessible à tous et toutes

Après tant d’années de casse du service public ferroviaire et des transports en commun, cela devient évident que l’on ne peut pas se reposer sur les différents gouvernements pour résoudre ce véritable problème qui touche des millions d’usagers chaque jour. Contrairement à la logique de rentabilité capitaliste à l’œuvre aujourd’hui, il nous faut transformer de fond en comble l’organisation des transports en commun. Cela ne se fera pas si les entreprises des transports continuent d’être dirigées par des patrons avides de profits, car seuls les travailleurs et les usagers des transports en commun ont intérêt à ce qu’un plan de développement massif des transports et pour couvrir l’ensemble des besoins soit mis en place.

Il est donc nécessaire de lutter pour la nationalisation sans indemnité ni rachat de l’ensemble des entreprises de transports en commun, pour en faire une seule entreprise unique sur l’ensemble du territoire, sous contrôle des travailleurs des transports et des usagers, c’est-à-dire les principaux concernés par le fait que les transports fonctionnent correctement et soient planifiés et développés en toute sécurité. Un monopole public du transport permettrait d’organiser le transport de passagers et de marchandises en fonction des besoins du plus grand nombre et de la protection de la planète, et non pas pour enrichir une poignée. C’est cette perspective que nous voulons défendre, et que seule une mobilisation commune, des travailleurs des transports et des usagers, peut mettre sur la table du débat public.



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