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Greenwashing

Fermeture de Grandpuits : un mensonge écologique pour justifier la suppression de centaines d’emplois

Total a annoncé hier la fin des activités de raffinage à Grandpuits. Derrière les arguments prétendument écologiques, ce sont bien des raisons financières qui motivent le groupe, qui ravage par ailleurs des parcs naturels en Ouganda. A la clef, des centaines de suppressions d’emplois.

vendredi 25 septembre

Crédit photo : Total

La rumeur courait depuis plusieurs mois. Ce 24 septembre, en CSE extraordinaire, la direction de la raffinerie de Grandpuits en Seine-et-Marne a confirmé l’arrêt des activités de raffinage pour le premier trimestre 2021. La direction prend prétexte de fuites dans le pipeline d’Ile-de-France et du « grand arrêt » septennal prévu sous peu pour justifier l’arrêt total des activités. Autrement dit, les coûts normaux de maintenance de l’installation deviennent absolument intolérables pour Total ! Le groupe, qui réalisait au quatrième trimestre (uniquement) 2019 2,6 milliards de dollars de bénéfices et versait cette année environ 7 milliards de dividendes aux actionnaires, serait donc pris à la gorge par un investissement de... 600 millions d’euros.

Ce que les patrons de Total trouvent en fait trop cher, ce ne sont pas tant les pipelines que les conditions de travail. D’autant que le marché des produits pétroliers baisse légèrement chaque année en France, alors qu’il monte dans certains pays dits « émergents », la stratégie industrielle du groupe ne se tourne donc pas vers les besoins mais vers les perspectives de profits. Selon des sources syndicales, l’usure du pipeline est aussi liée à un mauvais entretien et usage, des arrêts d’expédition trop fréquents et des cycles trop nombreux, aboutissant à des différentiels de pression dans l’oléoduc qui ont eu raison de lui sur certains passages, notamment au Havre, provoquant ce qui pourrait s’apparenter à une marée noire agricole sur 8 hectares en février dernier, après un premier incident en 2014.

Total veut aller vite et mise sur la sidération pour prendre de court les ouvriers du site en les empêchant de mener une contre-expertise pour étudier la viabilité du site. Mais Total est une entreprise aussi humaine qu’écologique et s’est donc empressé de communiquer sur un plan de reconversion « sans licenciement ». Les activités de raffineries seraient transférées à Donges (Loire-Atlantique) et à Gonfreville (Seine-Maritime).

Ces dernières années d’autres raffineries ont déjà cessé leurs activités : la raffinerie des Flandres (Nord), suivi d’un conflit très dur, entraînant le suicide de deux salariés, la Mède (Bouches-du-Rhône), 180 postes supprimés, ou encore celle de Carling (Moselle), 200 emplois supprimés. Après l’écho de la colère ouvrière dans les Flandres, Total a changé son fusil d’épaule pour mieux tirer sur les ouvriers. Aujourd’hui c’est la communication qui prime, comme se félicitaient Les Echos en 2017 : « la restructuration du site de Carling-Saint Avold est devenue, au sein du groupe, emblématique de la méthode Total : le groupe a supprimé ici 200 emplois sans mouvements sociaux. Une petite prouesse après Dunkerque : l’annonce brutale en 2010 de la fermeture de la raffinerie nordique, qui employait 360 personnes, avait provoqué un scandale national. »

Le plan de reconversion de la production de Total, intitulé « Galaxie » envisage quant à lui la suppression de 200 postes chez Total, en plus du licenciement de près de 500 salariés des entreprises extérieures ! Comme chez Airbus, les patrons de Total croient pouvoir se dédouaner en évitant les licenciements dits « secs ». Mais ce plan de reconversion cache un plan de licenciement et un désastre social pour la région. La CGT estime entre quelques centaines jusqu’à 1000 le nombre d’emplois qui pourraient être supprimés suite à l’arrêt des activités de raffinage notamment chez les sous-traitants. Des mutations forcées vers d’autres raffineries seraient également à l’ordre du jour. Total esquive les critiques en affirmant créer 1000 emplois grâce au chantier de reconversion pendant... trois ans ! Une miette rétrocédée après avoir détruit l’emploi dans la région, un emploi industriel comme ceux d’une raffinerie engageant entre 5 à 7 emplois indirects ou induits. Ce plan de reconversion souhaite se diriger vers le « zéro pétrole » pour établir une production de bioplastique ou de biocarburants.

En effet, Total joue autant la carte de l’écologie que ses activités sont nocives pour l’environnement... C’est dire ! Total est une des multinationales qui pourrait concentrer tous les superlatifs en termes de pollution, de connivence et de proximité avec les politiciens dans tous les pays où elle intervient, de profit ou encore de dividendes versés aux actionnaires. Voilà qu’elle se lance désormais dans la course aux suppressions d’emploi et aux fermetures de site, après avoir été biberonnée pendant des années au CICE, au Crédit Impôt Recherche et aux exonérations d’impôt sur les sociétés. La quatrième dotation du CAC40 veut devenir une des principales entreprises de l’énergie responsable. Une ambition qui a valu diverses récompenses et prix internationaux à son PDG Patrick Pouyanné qui a notamment reçu en 2017 des mains de l’ONU le prix de « pionnier des objectifs du développement durable ». Il est heureux pour Total que ce soient les objectifs qui soient récompensés, car la réalité est moins reluisante.

Total, chef de file de l’impérialisme français en Afrique

En réalité, les objectifs ne sont même pas à la hauteur ne serait-ce que des accords de Paris (qui envisagent de limiter le réchauffement climatique à 1,5°C par rapport à l’ère préindustrielle), dont l’ambition est remise en cause par de nombreux scientifiques. L’organisation Oil Change International analyse cette communication de la part de tous les grands groupes de l’énergie (Exxon Mobil, Chevron, Shell, Eni, BP, Total etc.) et met face à face leurs objectifs et leurs pratiques... dans la nouvelle terminologie du gouvernement on pourrait qualifier leur impact de « super rouge ».

Total est l’héritier de l’entreprise d’Etat Elf-Aquitaine, vitrine de l’âge d’or de la politique françafricaine. Le groupe a hérité de ses réseaux, de ses liens d’amitié (garantis par du cash ou l’arme sur la tempe) avec les dictateurs locaux, les armées et leurs administrations, de ses liens étroits avec les services secrets français, et de ses concessions qui maillent une grande partie du continent africain. Deux régions de l’Afrique de l’Est attirent aujourd’hui particulièrement la convoitise de l’entreprise pétrolière : les concessions autour du lac Albert, sous lequel reposerait l’équivalent de 6 milliards de barils de brut, à la frontière de l’Ouganda et de la République Démocratique du Congo, et les gisements gaziers dans le canal situés dans le canal du Mozambique.

En Ouganda, Total, en consortium avec le géant chinois CNOOC, envisage de construire le plus grand pipeline de brut chauffé au monde afin de pouvoir exploiter les réserves de pétrole du Lac Albert et de pouvoir les exporter à partir du port de Tanga en Tanzanie, qui se trouve à 1445 kilomètres (à titre de comparaison, le Pipeline Île-de-France s’élance sur 260 kilomètres). 1445 kilomètres d’oléoduc chauffé tout du long à l’électricité pour permettre au pétrole, trop visqueux, de s’écouler. Coût de la construction : 3,5 milliards d’euros. 10 milliards en ajoutant les travaux pour l’extraction. Total est l’actionnaire majoritaire du projet après le rachat des parts de Tuccow Oil. Coût de l’opération : 575 millions d’euros. Le projet Tilenga de Total, qui vise à l’extraction de 200.000 barils de brut par jour (la production mondiale journalière est de 100 millions de barils), s’étend au travers du Parc national des Murchinson Falls et va nécessiter le forage de plus de 400 puits, dans des zones humides protégées, menaçant la faune, la flore et les habitants. Des dizaines de milliers de personnes ont été déplacées le long du tracé de l’oléoduc. Sur les zones d’exploitation, les familles qui vivent de l’agriculture doivent partir, de gré ou de force. Le harcèlement et les menaces sont constants pour faire évacuer les familles, qui ne reçoivent que de maigres compensations, pas suffisantes pour racheter des terres ailleurs. Le 15 septembre dernier, des défenseurs et défenseuses de l’environnement ont été arrêtés par la police ougandaise de même que des journalistes, comme le dénonce l’association Survie. Ces intimidations sont monnaies courantes. De disparitions et des assassinats sont également mis au compte des compagnies de sécurité privées engagées pour garder les exploitations et les installations des groupes pétroliers et de leurs sous-traitants.

Alors que Total vend un avenir radieux aux populations locales, promettant jusqu’à 20.000 emplois indirects, d’après le rapport d’Oxfam, les populations locales récoltent déjà les fruits de l’exploitation pétrolière : trouble de l’audition, de la vue, maladies respiratoires pollution de l’eau. Le Lac Albert est un des cours d’eau d’où le Nil prend sa source, et est particulièrement riche en poissons. Des fuites de pétrole auraient des conséquences dramatiques sur la faune, la flore et les capacités vivrières des populations, et ce bien au-delà des rives du lac. Quelques centaines de kilomètres plus loin, dans le Parc national des Virunga, ce sont des gorilles qui sont menacés par l’exploitation des gisements pétroliers et depuis que Total y a jeté son dévolu, le braconnage et les meurtres de gardes forestiers y sont montés en flèche.

Le Mozambique, « la pépite à l’export » de l’impérialisme français

Les projets d’exploitation des immenses réserves de gaz prospectées au Mozambique donnent un exemple d’école de la voracité et de la prédation des impérialistes. Main dans la main, les plus grandes banques françaises, les grandes entreprises d’Etat ou privées, le tout avec l’appui de l’Etat français et de sa diplomatie se préparent à piller les réserves naturelles du Mozambique en enfonçant le pays dans la dépendance. Les Amis de la Terre ont constitué un dossier qui revient sur l’ensemble de l’affaire, « De l’eldorado gazier au chaos ». Les réserves détectées représentent la neuvième réserve de gaz au monde, avec une quantité estimée à 5000 milliards de m3. L’ONG précise que son exploitation représenterait des émissions de gaz à effet de serre équivalent à 7 années d’émissions de la France (49 années pour le Mozambique) ! Total va investir autour de 24 milliards d’euros pour exploiter ces réserves. L’opération commence en réalité en 2013 lorsque le Mozambique commande des bateaux de pêche aux Constructions Mécaniques de Normandie (CMN). Des commandes qui masquent en fait des commandes de navires militaires, qui doivent servir à protéger les gisements dans le canal de Mozambique et un scandale financier à 2 milliards de dollars, qui a de grandes chances d’avoir été couvert par l’Etat français. Une fois révélé, celui-ci plonge le Mozambique dans la crise. Résultat le pays se voit obligé d’accélérer la mise en exploitation des gisements gaziers. Pour la France l’opération est une réussite d’un bout à l’autre. Du matériel vendu pour protéger ses propres exploitations, et un pays contraint de se soumettre aux bonnes volontés de Total et de ceux qui apportent les capitaux. Le tout largement soutenu par la diplomatie française.

Mais là aussi le bilan humain est lourd. Les richesses du Mozambique attirent des convoitises et sur fond de rivalités religieuses, de crise économique et sociale, des attaques djihadistes ont lieu dans la région depuis 2017, concentrées notamment dans la province de Cabo Delgado. Des groupes terroristes ont ainsi pu s’emparer momentanément au mois d’août de la ville portuaire de Mocimboa da Praia. L’occasion pour la France de fournir à nouveau du matériel militaire qui se retrouve dans les mains de milices et de mercenaires. Ici, forces militaires mozambicaines, compagnies privées et groupes paramilitaires se croisent. Les compagnies gazières versent un paiement au Mozambique pour assurer la défense des exploitations. Des conflits qui ont obligé des centaines de milliers personnes à fuir, et qui ont fait plus de 1000 victimes. Pour les beaux yeux de Total et d’Exxon Mobil. Il semblerait par ailleurs que le chantier de Total ait été un des lieux où s’est transmis en premier lieu le Covid-19 au Mozambique. Dans ce projet, on retrouve le Crédit Agricole, la Société Générale, la BNP Paribas, Natixis, EDF et BPI France qui assurent les investissements de capitaux français à l’étranger. Il faut par ailleurs souligner que la France dispose d’une place de choix dans la région, empiétant allégrement sur le territoire maritime de Madagascar dans le golfe du Mozambique grâce à quelques bouts de cailloux sans habitants, restes coloniaux à la dimension stratégique, les Iles Eparses. Madagascar demande leur rétrocession mais le Sénat a récemment publié une note rappelant leur intérêt stratégique, « écologique » et « scientifique ». Le ministère de l’Ecologie y a hypocritement interdit les forages offshores, voulant préserver ces îles alors même que l’Etat appuie les activités de Total quelques centaines de kilomètres plus loin.

L’écologie des capitalistes : des licenciements pour continuer à polluer

Si Total avance fièrement le fait d’atteindre l’objectif d’une production décarbonée en Europe d’ici 2050, le groupe oublie de préciser qu’il n’y concentre que 13 % de ses activités, contre autour de 30 % sur le continent africain. Les dizaines de milliards qu’il y investit (non pas dans l’économie des pays où ses activités sont implantées puisque les capitaux et les bénéfices sont ensuite rapatriés vers l’Europe et reversés aux actionnaires) rendent absolument insignifiants les quelques centaines de millions d’euros qui seraient nécessaires à la rénovation du Pipeline Île-de-France.

A Grandpuits c’est par ailleurs un symbole de combativité de la classe ouvrière qui est attaqué. Une des raffineries les plus combatives dans un secteur qui a joué un grand rôle dans les grèves de 2010, 2016 ou encore de celle de l’hiver contre la contre-réforme des retraites. Une combativité qui visait aussi en premier lieu Total, les raffineurs de Grandpuits étant parmi les meilleurs combattants contre la soif de profit insatiable du géant de la pétrochimie.

L’activité de raffinage doit rester à Grandpuits. L’écologie laissée aux mains des capitalistes ne servira qu’à faire plus de profits, en témoigne la Mède qui importe massivement de l’huile de palme (qui n’a rien à envier au pétrole en termes de dégâts sociaux et écologiques ou de dépendance économique imposée aux pays producteurs). Si Total a annoncé ne pas utiliser d’huile de palme dans son projet de reconversion à Grandpuits, il faut rappeler que les biocarburants sont loin de présenter une alternative aux énergies fossiles et présentent de nombreuses externalités négatives quand sont pris en compte l’utilisation de terres arables, des intrants et des machines nécessaires à la récolte et à la transformation (qui nécessitent eux-mêmes... des énergies fossiles et notamment du pétrole).

Total s’apprête à commettre au nom de l’écologie à un carnage social. La non-prise en compte des sous-traitants sur le site est frappante à cet égard. La lutte pour les emplois des travailleurs de Grandpuits signifierait aujourd’hui une lutte pour obliger Total à payer pour des normes de sécurité hautes pour le pétrole mais aussi une lutte pour avoir la main sur les plans de reconversion de la production. Il est en effet évident que l’on ne pourra pas produire éternellement du pétrole, tout simplement par l’atteinte d’un pic de production maximale d’ici quelques années, mais ce sont les ouvriers de Grandpuits et du reste du secteur énergétique qui sont les plus à mêmes de penser et de mettre en œuvre des plans de reconversion qui assure l’égalité d’accès à cette énergie, qui soit orientée vers les besoins réels de la population, économiques, sociaux et écologiques et pas vers les besoins de bons rapports de Patrick Pouyanné en Assemblée Générale des actionnaires. Une telle perspective ne peut se faire, à l’image des prises de position de plusieurs syndicalistes qu’en solidarité avec les peuples qui subissent les activités de Total, contre l’ingérence politique et économiques des multinationales et de l’Etat français en Ouganda et au Mozambique.

Ce sont tous ses enjeux que recouvre la lutte qui se prépare à Grandpuits. Elle appelle également toute la solidarité du monde du travail et de ses organisations, des militants écologistes qui sont convaincus que l’avenir de la planète est chose trop grave pour être laissée aux mains des capitalistes et que l’écologie véritable est une lutte de classe qui passe aujourd’hui par la lutte contre les licenciements, et au soutien large des classes populaires ! Pas de suppression d’emplois à Grandpuits, Total doit payer !




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