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Fin de la grève chez Total Normandie : « notre grève doit être un exemple pour ceux qui luttent »

Après 35 jours de grève, les travailleurs de la plateforme Total Normandie ont décidé de reprendre le travail. Alors que la presse met l’accent sur le fait que les grévistes n’auraient « rien obtenu », pour les grévistes, rien ne saurait être plus faux.

vendredi 4 novembre

Crédits photo : Révolution Permanente

« C’est l’anesthésie sociale de la période Covid qui s’achève ici »

En un mois, le conflit des raffineurs d’ExxonMobil et Total ont changé du tout au tout la situation en France, mettant fin à une « parenthèse Covid » durant laquelle la lutte des classes en France s’était mise en sommeil. Alexis Antonioli, secrétaire général de la CGT Total Normandie en est bien conscient : « on ne veut pas invisibiliser ou minimiser les autres luttes qui ont lieu depuis quelques mois, mais quand un secteur comme le raffinage bloque le pays, cela change tout. C’est la reprise la plus visible [des luttes] depuis le Covid. Les luttes comme cela ce n’est pas tous les ans qu’on arrive à en mener. Il y a un vrai sentiment de fierté chez les grévistes  ». Dans le communiqué du syndicat, la CGT insiste : « le rapport de force historique exercé par les grévistes est un rappel à tous de la force de notre classe »

La grève, débutée le 27 septembre, revendiquait des augmentations de 10% des salaires, rétroactifs depuis le début de l’année 2022, durant laquelle l’inflation est montée en flèche. Les grévistes souhaitaient aussi voir le dégel des embauches sur leur site ainsi qu’une politique d’investissements sur des raffineries vieillissantes et devenues particulièrement dangereuses.

Après cinq semaines, que reste-t-il donc de la grève ? Tout d’abord, matériellement, les grévistes ont obtenu une augmentation générale des salaires de 5%, avec un plancher minimal de 145€ par mois, à partir de novembre 2022 (sans rattrapage depuis le début d’année donc). Même si c’est par un accord signé par la CFDT et la CFE-CGC, qui ont tenté de briser la grève avec la direction de Total, Alexis tient à rappeler que ces augmentations sont avant tout du fait de la grève : « on sait que le niveau du plancher qu’on obtient à 145€, c’est le fruit de lutte, ce n’est pas la CFDT et la CGC qui sont allés chercher cela ; à aucun moment dans la négociation ce n’était ce qu’ils revendiquaient. » Dans son communiqué, la CGT revendique une victoire revendicative limitée concernant ces mesures, d’autant que les grévistes ont obtenu un engagement de leur direction. « 145€, c’est insuffisant, mais c’est une mesure qui n’est pas neutre » résume avec ses mots le syndicaliste.

Contre Total, « une grève comme ça c’est le meilleur baptême du feu »

Au-delà des gains sur le salaire, c’est avant tout une expérience de lutte qu’Alexis revendique. Sur la plateforme, c’est une toute nouvelle équipe syndicale qui avait été élue aux dernières élections professionnelles, et plus généralement une nouvelle génération sur le site, qui a repris le chemin de la lutte. « On a eu un renouvellement des militants avec des gens qui découvraient des instances, et maintenant ils ont appris à mener une grève, entretenir une caisse de grève. Les nouveaux militants ont mis les mains dans le cambouis, ce qui n’est jamais simple : il faut gérer l’aspect médiatique, pousser les grévistes à diriger leur grève, répondre aux moindres attaques de la direction  ». Un baptême du feu donc, pour une nouvelle génération, alors que la réforme des retraites promise par le gouvernement pourrait voir un nouvel embrasement dans la classe ouvrière.

S’il y a bien un enseignement que les grévistes de Total souhaitent rappeler à tous, c’est que sans grève reconductible et sans blocage de l’économie, impossible de faire passer à la caisse le patronat. « On a rappelé que les raffineurs en grève, cela génère un blocage du pays, et que cela représente des pertes colossales pour Total, avec des centaines de millions d’euros de bénéfices qu’ils ont préféré perdre plutôt que de nous augmenter », insiste Alexis. Dans leur communiqué, la CGT insiste sur la nécessaire politisation que prend n’importe quelle grève contre Total : « lutter contre Total, c’est lutter contre un groupe qui profite de la guerre en Ukraine pour spéculer et s’enrichir, qui augmente les prix des carburants à la pompe pour atteindre des bénéfices records, c’est donc lutter contre l’inflation des prix des carburants qui nous touche tous et toutes  ».

Défendre le droit de grève, un combat d’une brûlante actualité

Dans un édito récent paru sur Les Echos, l’ancien président de l’association nationale des DRH avançait la nécessité de remettre en cause le droit de grève, en s’appuyant sur le rôle des syndicats jaunes comme le sont la CFDT et la CFE-CGC. L’auteur propose ainsi qu’une fois un accord signé dans une entreprise, nul ne puisse faire grève, une « clause de paix sociale » existante dans certains pays. Ce nouveau débat a été créé par le rôle de la CFDT et la CFE-CGC, qui ont signé un accord d’entreprise sans consulter une seule fois les grévistes. Une remise en cause du droit de grève, qui s’ajoute aux réquisitions de salariés, contre laquelle il faudra lutter, explique Alexis Antonioli : « Le droit de grève ne doit pas être lié aux syndicats : c’est ce qu’on a vu pendant le mouvement. Le droit de grève est un outil à la disposition des salariés et que peut proposer les syndicats mais que les salariés prennent en charge.  » Un droit fondamental à défendre, d’autant que les négociations en entreprises sont systématiquement tronquées. « Le rôle du syndicat c’est de s’assurer que cet outil reste à la disposition des salariés chaque fois qu’ils souhaitent l’exercer », conclue-t-il.

Loin d’une négociation entre les grévistes et leur direction, ce qui devrait être évident lorsque l’on parle d’une grève, le cadre de ces négociations sont systématiquement à l’avantage des syndicats pro-patronaux. Dans le cas de Total, Alexis dénonce « un cadre artificiel construit par Total pour que les syndicats jaunes soient majoritaires à l’échelle du groupe et on se retrouve avec un cadre dans lequel la majorité des salariés représentés sont des cadres. Sur les sites industriels, c’est souvent la CGT qui est majoritaire, et les syndicats qui signent sont souvent celles des sièges sociaux, des cadres. Sur 1600 salariés sur la plateforme Normandie, c’est 120 cadres, ici la CGT pèse 55% du site ».

Au-delà des rapports de forces entre syndicats, pour Alexis, la grève menée sur sa plateforme rappelle qu’il faut à tous les moments que la grève appartienne aux grévistes : « La grève doit sortir du cadre plan-plan de on vient on lève la main on vote. Car s’il y a un point commun à tous les patrons, c’est qu’ils ont horreur d’avoir les grévistes en face d’eux. Dès que les grévistes sont allés eux même posés les questions et interpeller la direction lors de la dernière semaine de grève, la réponse n’a plus été la même, et la panique s’est installée dans le camp d’en face. »

Retraites, indexation des salaires : la bataille ne fait que commencer

Pour le gréviste, une des grandes victoires de la grève est d’avoir remis à l’ordre du jour la revendication de l’indexation des salaires sur les prix. « La question des salaires est plus largement portée dans la société, le rôle de notre grève a été de jouer un moteur, un exemple à suivre pour ceux qui luttent » se félicite Alexis. Une revendication à même d’unifier tous les salariés derrière une revendication communes, pour mettre fin aux effets dévastateurs de l’inflation. Une bataille qui a commencé dans d’autres secteurs : l’aéronautiques, les transports ou encore la logistique, comme le montre la grève de Geodis en région parisienne.

Dans la tête de beaucoup de grévistes, ces cinq semaines de grèves ne sont qu’un début. Un début de combat avant la réforme des retraites, qui va toucher durement les raffineurs. « La réforme des retraites est dans les têtes de tout le monde. Le projet du gouvernement on le connait, avec un allongement du temps de travail et un report de l’âge de départ à la retraite. On veut faire travailler trois ou quatre ans de plus les raffineurs, ce n’est pas possible quand on voit l’état global de santé des raffineurs en fin de carrière, ce n’est pas envisageable.  » Une bataille qu’il faudra cependant mener autrement, avec un réel plan de bataille, avance le raffineur normand.

« Ce qu’il faudra à ce moment c’est un vrai plan de bataille, et sortir du cadre de journées d’appel espacées. Ce ne sont pas journées saute-mouton, des grèves relais ou des grèves secteur par secteur, mais c’est une grève de toute l’économie qui doit se préparer  » avance le raffineur. « Nous nous y tenons prêts » conclue-t-il.



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