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Monde

Crise de l’hégémonie américaine

La Chine est en train de gagner la guerre du récit sur la lutte contre le Covid-19

Après une gestion catastrophique de l’épidémie de Coronavirus, le désastre dans les pays occidentaux permet à la Chine de dicter un récit triomphaliste sur sa lutte contre le virus, notamment à travers l’aide internationale.

samedi 28 mars

Les premiers cas du nouveau Coronavirus ont été détectés en Chine en novembre dernier. Dès lors, le premier réflexe du pouvoir chinois a été de couvrir et nier l’existence du virus. Les autorités ont même condamné, persécuté et réprimé les médecins qui ont osé lancer l’alerte sur la gravité de la situation. L’un d’entre eux est même décédé des suites de la maladie, nommée depuis Covid-19, devenant un martyr. Il y a eu ensuite un virage à 180 degrés et le 23 janvier le gouvernement mettait en quarantaine d’abord la ville de Wuhan (épicentre de l’épidémie) puis toute la province de Hubei. Au total, plus de 50 millions de personnes se sont trouvées dans une situation de confinement strict ; certains travailleurs se trouvant sans aucun revenu, forcés de vivre de leurs maigres économies.

Selon les chiffres officiels, et on a des raisons de s’en méfier (tout comme en France), plus de 80 000 personnes ont été contaminées et il y a eu plus de 4000 morts. Bien qu’il serait ridicule de rejeter la faute de cette pandémie à la Chine, il est indéniable que les négligences de la gestion de l’épidémie par le gouvernement de Xi Jinping ont favorisé la propagation du virus à travers le monde. Le mécontentement de la population vis-à-vis de la gestion de la crise était tel que certains analystes commençaient à se demander si le gouvernement chinois, voire le régime, allaient passer cette épreuve.

Cependant, depuis quelques semaines l’épicentre s’est déplacé vers l’Europe, notamment l’Italie, l’Espagne et la France elle-même. Les Etats-Unis eux aussi sont en train d’être touchés très fortement, et certains analystes estiment que ce pays pourrait devenir rapidement le nouvel épicentre de la pandémie. A cette situation dramatique et catastrophique, il faut ajouter l’irresponsabilité des dirigeants occidentaux. Certains ont opté pour le confinement massif et autoritaire de la population, mais pratiquement sans prendre aucune autre mesure pour contenir l’épidémie comme les tests massifs ; et cela sans parler du manque incroyable de masques, de blouses, de gel, et de respirateurs. D’autres gouvernements, comme celui de Trump aux Etats-Unis ou celui de Boris Johnson en Grande Bretagne, n’ont pas opté pour le confinement de la population, mais dans une position totalement négationniste. Evidemment, cela n’exclut en rien que ces mêmes gouvernements puissent décider d’opérer un tournant à 180 degrés et d’appliquer des mesures de confinement autoritaire.

L’aide internationale chinoise, une arme géopolitique

Un autre élément important dans les pays occidentaux c’est le manque total de solidarité entre eux. Alors que nous sommes en train de parler des pays les plus riches de la planète, l’appel d’aide urgente lancé par l’Italie n’a trouvé aucun écho parmi ses voisins et « partenaires » les plus proches, la France et l’Allemagne. Et ce n’est pas du côté des Etats-Unis que cette aide va arriver de si tôt.

Dans ce contexte, et favorisé par le fait que l’épidémie semble plus contrôlée en Chine, le gouvernement chinois a décidé de déployer son « soft power » en venant en aide à l’Italie ainsi qu’à plusieurs autres pays européens mais également à l’ensemble des pays d’Afrique. Le tout a commencé quand le président serbe, Aleksandar Vučić, dénonçait dans un discours les fausses promesses de solidarité de l’Union Européenne et lançait un appel presque désespéré à la Chine. Comme l’analyse le Financial Times : « C’était exactement ce que la Chine recherchait - une occasion de commencer à changer son image, de celle du pays qui a accéléré la propagation du virus par des dissimulations, à celle de la puissance mondiale magnanime qui offre un leadership à un moment de panique et de péril dans une grande partie du reste du monde ».

Ainsi, au moment où l’Italie était en train de devenir le pays le plus affecté par le Coronavirus, et face à l’égoïsme des puissances européennes, la Chine y a envoyé des milliers de masques, des respirateurs et surtout une équipe de 300 médecins spécialistes en soins intensifs et ayant lutté contre le Covid-19 dans leur pays.

Mais l’aide chinoise ne s’est pas limitée à la seule Italie. Le gouvernement chinois ainsi que le milliardaire Jack Ma, ancien PDG d’Alibaba, ont décidé de venir en aide à l’ensemble du continent Africain, très exposé et vulnérable face à la pandémie. Ils ont annoncé que chacun des 54 pays du continent recevraient 20 000 kits de tests, 100 000 masques et 1 000 combinaisons de protection pour le personnel soignant.

Il est clair que le régime chinois est en train de mettre cette solidarité à profit de ses objectifs géopolitiques. Et ce n’est pas le seul. La Russie tente elle aussi de profiter de la faible réponse des puissances occidentales pour se repositionner sur l’échiquier international. Et cela de façon beaucoup plus maladroite que la Chine. En ce sens, le premier ministre italien a dénoncé que le matériel envoyé par la Russie à l’Italie était inutilisable à 80% et que leur aide (que l’Italie n’a pas sollicitée) apparaissait comme un prétexte pour envoyer des militaires dans le pays (tous les médecins russes sont en fait militaires). Quoi qu’il en soit, c’est l’affaiblissement de l’hégémonie nord-américaine qui laisse libre ce terrain à la Chine et dans une moindre mesure à Poutine.

Approfondissement de la crise d’hégémonie nord-américaine

La pandémie de Covid-19 est en train d’exposer les contradictions du capitalisme devant les yeux de millions de personnes et sur le terrain international elle accélère les antagonismes entre les Etats et les tendances en œuvre depuis plusieurs années. L’une de ces tendances, qui deviennent de plus en plus évidentes, est la perte de vitesse de l’hégémonie nord-américaine dans le monde. Et même si cela est le résultat de dynamiques profondes antérieures, la politique ignorante et erratique de l’actuel gouvernement joue un rôle important dans cette crise. Comme le dit Elisabeth Braw du Royal United Services Institute dans le Washington Post : « Dans les crises internationales, l’Amérique a toujours été le pays vers lequel les autres pays se sont tournés pour prendre le leadership et diriger le navire. Et maintenant, quel pays se tourne vers les États-Unis ? Aucun ».

En ce même sens nous pouvons lire dans Foreign Affairs : « Le statut de leader mondial des États-Unis au cours des sept dernières décennies s’est construit non seulement sur sa richesse et sa puissance, mais aussi, et c’est tout aussi important, sur la légitimité qui découle de la gouvernance nationale des Etats-Unis, de l’approvisionnement de biens de consommation mondiaux, ainsi que de la capacité et de la volonté de rassembler et de coordonner une réponse mondiale face aux crises. La pandémie de coronavirus met à l’épreuve ces trois éléments du leadership américain. Jusqu’à présent, Washington est en train d’échouer dans ce test (...) Alors que Washington vacille, Pékin s’efforce de profiter rapidement et habilement de l’ouverture créée par les erreurs des Etats-Unis, comblant ainsi le vide pour se positionner comme le leader mondial de la réponse à la pandémie ».

D’un point de vue géopolitique, économique et militaire, la Chine est loin encore de pouvoir se substituer aux Etats-Unis en tant que puissance mondiale. Cependant, cette gestion catastrophique de la pandémie de Coronavirus de la part des nord-américains lui permet d’améliorer son rapport de force sur l’arène internationale. Et cela pourra être un levier important à l’heure de négocier face à Washington.

Le gouvernement des Etats-Unis est conscient de cela et sait qu’il doit commencer à répondre. En termes d’aide matérielle, la Chine a pris un avantage considérable. Non seulement elle est en train de passer le pire de cette phase de l’épidémie, mais elle possède en outre les capacités industrielles de produire les biens nécessaires pour faire face à la crise sanitaire, ce qui n’est pas forcément le cas des Etats-Unis. Cependant, là où Washington espère tirer un avantage déterminant, c’est dans le développement d’un vaccin efficace contre le Covid-19. Si les chercheurs nord-américains arrivent à trouver un vaccin rapidement, les Etats-Unis pourraient le partager avec l’ensemble de la planète et se repositionner dans l’arène internationale comme le leader mondial indiscuté. En ce sens, la concurrence entre l’Allemagne et les Etats-Unis pour trouver le vaccin n’a pas seulement des visées financières mais surtout géopolitiques.

En Chine, la crise n’est pas encore finie

La Chine est donc en train de gagner la bataille pour construire un récit sur la lutte contre le Coronavirus. Le régime de Pékin est parti perdant, soumis à d’énormes critiques pour sa gestion désastreuse de la crise, mais a réussi à se rédimer, notamment aidé par les non moins désastreuses et catastrophiques gestions des pays impérialistes occidentaux. Maintenant Pékin est à l’offensive dans la voie de la construction d’un récit triomphaliste et ses agences de propagande travaillent jour et nuit à cela. Au point qu’un porte-parole du ministère des affaires étrangères s’est fait remarquer pour véhiculer des théories complotistes accusant l’armée étatsunienne d’avoir créé le coronavirus.

Pour le moment le régime, et notamment la figure du président Xi Jinping, sont en train de se renforcer, ce qui n’est pas anodin si l’on prend en compte la situation dans laquelle ils se trouvaient il y a seulement quelques semaines. Mais comme on peut lire dans Geopolitical Futures : « Xi et son entourage sortiront de la crise sanitaire intacts - et peut-être même plus forts (...) Mais si Xi est en sécurité sur son trône, son royaume ne l’est pas. L’économie chinoise est, en clair, en très mauvais état. Presque tous les problèmes que Pékin n’a pas pu résoudre ont été aggravés par la crise des coronavirus. Et si la mondialisation du virus peut être un coup de fouet pour la machine chinoise, sa propagation pourrait très bien fermer les voies les plus prometteuses du pays vers une reprise rapide ».

Autrement dit, si le gouvernement chinois est en train de tirer profit de la crise dans les pays occidentaux, le prolongement de la crise pourrait faire plonger l’économie mondiale, ce qui est une très mauvaise nouvelle pour l’économie chinoise hautement dépendante de la demande internationale. En outre, il est possible qu’après cette pandémie beaucoup de pays développés se posent la question de rapatrier certaines productions, au moins partiellement, chez eux.

Enfin, à tout cela il faut ajouter un élément très important : la situation sociale en Chine. Le pays n’est pas encore complètement débloqué ; des millions de personnes restent soumises à des formes de confinement. Parmi elles beaucoup de travailleurs et de petits commerçant qui commencent à rencontrer de véritables problèmes financiers. En ce sens, les images de contestation des mesures de confinement se font de plus en plus fréquentes. L’autre volet que le gouvernement de Pékin devra gérer c’est précisément la fin du confinement et le redémarrage de l’économie. Ce test social sera très important pour tester la solidité du régime et sa capacité à sortir vraiment « intact » de cette crise.




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