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Politique

Gilets jaunes. Le soulèvement

« La gauche reste prisonnière d’une conception très institutionnelle ». Entretien avec Juan Chingo

Entretien avec Juan Chingo, auteur de "Gilets jaunes. Le soulèvement", disponible en librairie et sur internet à partir du 3 juillet.

lundi 1er juillet

Juan Chingo, Gilets jaunes. Le soulèvement (Quand le trône a vacillé), Communard.e.s, Paris, 2019, 206 pages, 12 €

Juan Chingo vient de publier Gilets jaunes. Le soulèvement qui paraît aux éditions Communard.e.s, une jeune maison d’édition qui aspire à étudier les mouvements sociaux et à participer au renouveau et au rayonnement de la pensée marxiste.

Juan Chingo est éditorialiste, membre du comité éditorial et membre fondateur de Révolution Permanente et de RPDimanche. Il est correspondant en France du quotidien numérique Izquierda Diario, basé en Argentine, ainsi que membre du comité éditorial de la revue Stratégie internationale. Spécialiste des questions internationales et des mouvements sociaux, Juan Chingo est l’auteur de nombreux articles d’économie et de géopolitique.

Révolution Permanente : Pourquoi est-ce que c’est important pour toi d’avoir écrit ce livre et à qui avais-tu envie de t’adresser en particulier ?

Juan Chingo  : L’objectif de ce livre, d’abord, c’est de tirer des premières leçons d’une séquence très intense et très spéciale de la lutte des classes et de ce qui est sans doute le mouvement le plus important de ces cinquante dernières années. Si on veut continuer à avancer je pense qu’on a besoin de se pencher sur ce qu’on vient de traverser, en s’arrêtant sur les points forts et les acquis du soulèvement des Gilets jaunes tout autant que sur ses limites et ses contradictions.

C’est une tâche d’autant plus importante que, après les élections européennes, on constate le retour d’une forme de pessimisme bien ancré à gauche, qui correspond selon moi davantage à la vision des organisations de gauche et d’extrême gauche qu’à une réalité objective. Evidemment les élections européennes ont abouti sur des résultats très à droite, comme on l’a analysé, et ça ne présage rien de bon pour le monde du travail et les classes populaires. Mais ça ne peut pas effacer aussi rapidement tout ce qu’il s’est passé avec le soulèvement des Gilets jaunes, qui continue, du reste, comme on l’a vu samedi. C’est aussi pour ça qu’il me semblait important de sortir ce livre pour marquer au fer la situation dans laquelle on était, aux mois de novembre et de décembre notamment, où, comme je le dis dans mon sous-titre, le trône a vacillé. C’est important de le garder en tête, pour comprendre la situation dans laquelle on est aujourd’hui mais aussi pour la suite du quinquennat et plus largement pour les prochaines années en France.

A travers mon travail je voulais m’adresser en particulier, évidemment, aux Gilets jaunes parce que je pense que comme toute lutte c’est important d’agir mais aussi de réfléchir, de prendre du recul, et de tirer des conclusions. C’est une tentative de faire ce travail-là et en particulier du point de vue de la stratégie de la révolution socialiste, comme j’ai essayé de le faire modestement. C’est pourquoi je m’adresse également aux militantes et aux militants les plus conscients du mouvement ouvrier et du mouvement étudiant qui auraient beaucoup à apprendre des éléments les plus progressistes du mouvement des Gilets jaunes. Je pense que ces derniers peuvent aider à révolutionner en particulier la situation du mouvement ouvrier plus traditionnel pour concrétiser une contre-offensive du monde du travail dont on a besoin et qui pourrait aller jusqu’au bout contre Macron et, plus largement, contre le capitalisme néolibéral.

RP : Le mouvement des GJ n’en finit pas, comme on l’a vu encore à l’acte 33, et, en même temps, on voit bien qu’il y a un essoufflement, et même une forme d’impasse comme tu le dis dans ton livre. Comment envisages-tu la suite ?

JC : Que, après plus de six mois de combat, les Gilets jaunes continuent d’être présents, et ce en dépit de la chaleur caniculaire lors de l’acte 33 notamment, est tout simplement saisissant et significatif. Évidemment il y a eu un recul, et une forme d’impasse de laquelle le mouvement n’est pas parvenu à sortir, mais au-delà de ça il continue d’exister et ça, c’est un message envoyé au pouvoir et à Macron. Ça veut dire : même si aujourd’hui on est mobilisés à l’échelle d’une petite avant-garde, tôt ou tard, on va revenir à la charge.

En parallèle on voit qu’il y a une forme de "giletjaunification" ou de radicalisation d’autres secteurs du mouvement ouvrier. Dans le livre je fais mention des enseignants, par exemple, et on a vu depuis que le taux de grévistes pour les épreuves du bac était important, même si les écrits n’ont pas été entravés. Aujourd’hui, la question de la rétention des notes, qui ne s’était même pas posée lors du mouvement de 2003, est un autre symptôme de cette radicalisation – d’un secteur, du moins. Surtout, il me semble que cette influence se voit particulièrement à travers la lutte des urgentistes et des hospitaliers. Leur lutte, qui dure depuis un moment, a montré le recours à des méthodes d’action très radicales et un rejet systématique de chacune des propositions de la ministre de la Santé Agnès Buzyn, quand, dans le même temps, la grève recueille le soutien de plus de 90% de la population. On voit qu’il existe plusieurs formes de continuité entre le mouvement des Gilets jaunes et la lutte des urgentistes, mais aussi qu’il existe, à travers le très large soutien de la population, un potentiel hégémonique au sein de notre camp qu’il faudrait réussir à structurer de façon pérenne à travers un plan de lutte et une politique qui permettrait de donner une issue alternative au capitalisme néolibéral de Macron.

Pour ce qui est de la suite, ça va dépendre de ce qu’il se passe. Macron semble confiant dans le fait que le mouvement des Gilets jaunes et l’affaire Benalla sont dépassés, mais pour ma part, je suis convaincu que d’autres crises vont venir entacher le quinquennat. La nécessité pour Macron d’attaquer à nouveau le prolétariat et les classes populaires, comme avec les retraites, peut venir enclencher une nouvelle dynamique. On a vu qu’avec l’augmentation du prix du carburant Macron a déclenché une colère accumulée depuis des années et pour moi, ça peut revenir n’importe quand car même si les Gilets jaunes sont dans une impasse et qu’ils n’ont pas réussi à obtenir l’ensemble de leurs revendications, ils n’ont pas subi de défaite, malgré l’existence de phénomènes de démoralisation et d’usure.

RP : Du côté du pouvoir et de Macron, tu reviens sur les conditions qui ont rendu possible sa victoire électorale en 2017, autant que sur celles qui lui ont permis d’avancer dans la concrétisation de ses contre-réformes tout au long de sa première année de mandat. En même temps, tu démontres tout au long de ton livre les contradictions structurelles du macronisme, et ce bien avant le mouvement des Gilets jaunes. Après les européennes il semblerait que la base sociale de Macron ait sensiblement changée et que la fraction de gauche de son électorat se soit davantage tournée vers EELV. Est-ce que cela montre la faillite du bloc bourgeois que Macron a tenté de structurer ? Le macronisme est-il en train de régénérer un ancien bloc de droite plus traditionnel en tentant de capitaliser sur la déroute de LR ?

JC : Avant tout je voudrais dire que je reprends cette catégorie de bloc bourgeois de Bruno Amable et Stefano Palombarini et de leur livre L’Illusion du bloc bourgeois. J’ai trouvé qu’il s’agissait d’une catégorie très pertinente pour comprendre beaucoup de choses sur la crise organique du capitalisme français, que j’analyse. Dans mon livre je m’appuie sur leur catégorie, dans laquelle je me retrouve, bien que l’on ait des nuances ou des différences sur d’autres plans – et d’ailleurs, je pense aussi qu’il existe entre eux des nuances – sur les modalités avec lesquelles former un bloc de contre-pouvoir au macronisme et au capitalisme néolibéral. J’ai eu la chance de discuter avec Stefano sur ce sujet et on a fait le choix de retranscrire tel quel l’entretien dans le livre car il me semble que c’est un débat intéressant. Ces échanges et ces discussions entre le monde politique militant et le monde académique méritent d’être réitérés et creusés : c’est ce qui peut permettre de renouer avec une analyse, une théorie et une politique plus complètes et offensives, tel que peut et devrait l’être le marxisme.

Pour en revenir à ta question, je ne crois pas qu’on puisse encore parler d’une faillite du bloc bourgeois macronien. Certes il y a eu, comme tu le dis, un petit rétrécissement de sa base électorale, notamment au niveau de sa base de centre gauche en faveur d’EELV. Mais Macron a compensé ce rétrécissement par une capitalisation des voix de LR, qui traversent une crise importante. Ce qu’on voit, c’est plutôt un recadrage du bloc bourgeois comme parti de l’ordre, dans un contexte où, confrontée au mouvement des Gilets jaunes, une partie de la population était en demande d’ordre. Le candidat du néolibéralisme et de l’ordre aux européennes, c’était Macron, qui se rêve en chef du gouvernement des Versaillais – pour reprendre une terminologie propre à l’histoire de la France. Mais, même si la conjoncture est de nouveau favorable pour Macron qui remonte, pour la première fois en un an, dans les enquêtes d’opinion, les difficultés du bloc bourgeois – à savoir construire un bloc social plus efficace dans l’application du programme des classes dominantes que les anciens blocs de gauche et de droite, mais socialement minoritaire – continuent de hanter le quinquennat. On a vu Gérald Darmanin tirer la sonnette d’alarme dans un entretien sur Le Point pour dire que LREM ne pouvait plus se contenter d’être le parti des élites et qu’il était urgent de « parler plus au peuple » pour réussir à gouverner. Et ça, ce n’est ni Stefano Palombarini, ni Bruno Amable ni même moi qui le dit, mais un ministre du gouvernement de Macron.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la baisse d’impôt qui a été annoncée par le gouvernement concerne en premier lieu les classes moyennes. Ça témoigne d’une préoccupation d’élargir le cercle très restreint des soutiens de Macron qui reste faible aujourd’hui. En même temps on voit toute la contradiction qui structure le macronisme : au moment où il essaie de s’élargir aux couches moyennes, les catégories plus hautes comme les cadres, qui étaient jusqu’à présent la base la plus solide du macronisme, ont été touchées par les restrictions de leurs allocations chômage en cas de perte d’emploi. Autrement dit, il existe une contradiction fondamentale entre la contrainte néolibérale et budgétaire, qui s’est aggravée compte-tenu de la nécessité de faire des concessions, même petites, aux Gilets jaunes, et, de l’autre côté, du besoin de construire un bloc social plus large, qui arrive à se consolider autour de 30 ou 40% de l’électorat, quand, aujourd’hui, le macronisme repose sur 15 à 20% seulement de l’électorat.

Enfin, ce qui est important à retenir pour la suite du mouvement et plus généralement pour la fin de son quinquennat, c’est que même si Macron profite de la fragmentation politique et du rôle traître et lâche des directions du mouvement syndical et ouvrier, il existe des failles qui le rendent, lui et l’équilibre sur lequel a reposé la Ve République, particulièrement menacés, dans le cadre de la polarisation sociale croissante et la précarisation des classes moyennes. Ou, comme le dit Françoise Fressoz dans Le Monde : « dans cet écartèlement entre l’élite et le peuple, le centre se retrouve sans garde-fou. Au lieu de rimer avec modération, il est en prise directe avec les colères populaires ». Dans le cadre du ras-le-bol populaire existant, voilà ce qui pousse à de nouvelles séquences de radicalités, comme cela a été le cas avec les Gilets jaunes.

RP : On pourrait dire de ton livre qu’il est une lecture marxiste du mouvement des Gilets jaunes – c’est d’ailleurs un point d’ancrage que tu revendiques à plusieurs reprises. Tu t’intéresses particulièrement à déterminer les conséquences du mouvement des Gilets jaunes sur la lutte des classes et sur le mouvement ouvrier plus traditionnel en particulier. Tu fais une analogie avec l’épisode révolutionnaire de 1905 en Russie et ses répercussions sur le mouvement ouvrier occidental, notamment allemand, pour souligner que les Gilets jaunes peuvent agir comme électrochoc auprès des secteurs organisés du prolétariat, sur lesquels pèsent le poids d’une politique de la défaite menée depuis des décennies par leurs directions syndicales et politiques. Sur ce terrain, quelles recompositions sont possibles à l’avenir selon toi ?

JC : Je parle effectivement du soulèvement des Gilets jaunes comme d’un « 1905 à la française » tout en étant bien sûr conscient qu’il existe beaucoup de différences et de limites à cette analogie, comme par exemple le fait que, à la différence du mouvement actuel, le 1905 russe a mis en scène des secteurs centraux et concentrés du prolétariat russe naissant, et qu’il a été à l’initiative des premiers soviets, ces conseils ouvriers qui ont permis de donner une structuration et une organisation au prolétariat en lutte. Pour moi cette comparaison permet d’exprimer la possibilité, dans les temps à venir, à ce que le mouvement des Gilets jaunes joue un rôle de dynamiseur et d’électrochoc auprès du mouvement ouvrier, de la même manière que, par son action révolutionnaire, le prolétariat russe a permis de mettre en lumière les impasses dans lesquelles se trouvait le prolétariat allemand, pourtant beaucoup plus organisé, en tous cas aux yeux de l’aile gauche de la social-démocratie, comme c’était le cas, à l’époque, de Rosa Luxembourg. Cette analogie est presque une provocation en direction de l’extrême gauche et de son pessimisme historique qui fait qu’elle ne prend en considération que les éléments de recul et de difficultés qui l’empêchent de saisir les opportunités ouvertes dans une situation donnée. Pour moi, l’enjeu est de savoir si l’expérience des Gilets jaunes peut aider à dépasser la routine et l’institutionnalisation du mouvement ouvrier français.

Pour ce qui est des recompositions : ce n’est un secret pour personne que le mouvement ouvrier traverse une crise historique. Ce qui est nouveau et qui peut changer la donne, en revanche, c’est qu’après les défaites accumulées par le mouvement ouvrier traditionnel, après les journées saute-moutons, la grève perlée, l’attentisme et la politique de négociation avec le gouvernement, le soulèvement des Gilets jaunes permet de radicaliser l’idée que cette façon d’entreprendre la lutte syndicale et politique, ça ne va plus. En définitive le mouvement actuel peut être l’inspiration d’un retour à des formes d’actions directes, moins institutionnelles, qui ne s’enferment pas dans le respect de la légalité et dans les normes imposées depuis plusieurs décennies pour domestiquer les mouvements de contestation et de la lutte des classes. Dans ce sens il me parait évident que le mouvement des Gilets jaunes va avoir un impact dans les temps à venir – d’une manière non mécanique et possiblement indirecte, mais inévitable – et que les dynamiques que l’on observe aujourd’hui à l’état embryonnaire, comme chez les enseignants ou les hospitaliers, vont avoir tendance à s’approfondir.

RP : Si l’on essaie de prendre du recul par rapport à la situation française pour la replacer dans un cadre historique plus global, est-ce que le soulèvement des Gilets jaunes pourrait être le marqueur d’affrontements plus durs à venir ? Tu reviens à plusieurs reprises sur ce que tu appelles la portée historique du mouvement des Gilets jaunes. Qu’est-ce que tu entends par là et pourquoi c’est important selon toi ?

JC : Effectivement, c’est important de parler de portée historique du soulèvement des Gilets jaunes dès lors que l’on prend la mesure de l’ampleur de la crise ouverte par ce mouvement dans l’un des principaux pays impérialistes. J’ai parlé de situation pré-révolutionnaire pour caractériser la seconde moitié du mois de novembre et surtout le mois de décembre, et même si cette séquence est refermée et que le mouvement n’est pas parvenu à une victoire, le simple fait qu’elle ait existé est un point d’inflexion important par rapport à toute la période précédente. Macron et la presse sont en train d’essayer d’effacer cette réalité des mémoires mais il est indéniable que la bourgeoisie a réellement pris peur, sans doute parce qu’elle a été prise par surprise par l’irruption violente et spontanée de la lutte des classes, une hypothèse qu’elle ne considérait même plus, compte-tenu de sa sensation de triomphalisme. Ensuite, j’ai essayé de montrer en quoi le soulèvement des Gilets jaunes était un mouvement fondamentalement différent des derniers grands mouvements sociaux que l’on a connu après 1995, et jusqu’à 2010, et qui, dans les grandes lignes, ont été pour la plupart des mouvement d’opposition à des attaques ou à des contre-réformes partielles mais qui n’ont pas remis en cause l’ensemble de la logique néolibérale. Il s’agissait alors de mouvements sociaux qui s’auto-limitaient dans leur politisation (et les directions bureaucratiques du mouvement ouvrier y ont pleinement contribué), sans remettre en cause la division des rôles entre la droite et la gauche institutionnelle : ce qu’on a pu constater avec Jospin dans l’après-95, ou Hollande qui a capitalisé sur l’anti-sarkozysme. Autrement dit, c’était cette gauche institutionnelle qui récoltait les fruits de ces mouvements sociaux.

Avec les Gilets jaunes, ce qui est différent, et qui est significatif pour la suite, il me semble, c’est qu’on est entré dans une autre phase. On a vu une autre détermination, des gens qui se disaient capables de lutter même s’ils savaient qu’ils pouvaient finir en prison ou être mutilés, continuer malgré la répression qui a atteint des niveaux jusqu’alors inégalés pour des mobilisations de ce type. Cette colère et cette rage intenses ont secoué de nombreux militants et syndicalistes, car c’est quelque chose qu’on n’avait plus vu depuis longtemps, et qui explique par ailleurs le niveau de violence déployé par le mouvement lui-même et pourtant accepté par la population. Des choses que l’on avait pu voir poindre dès 2016 et la mobilisation contre la loi Travail mais qui se sont développées à un autre niveau et, de ce point de vue, je pense que c’est significatif pour le futur et pour la perspective d’une recomposition du mouvement ouvrier où les éléments les plus retardataires sont les questions de programme et d’organisation. Sur ces points précis les Gilets jaunes ont apporté des éléments, même s’ils n’ont pas été capables de les développer jusqu’au bout. Sur la question de l’organisation, par exemple, cela s’est presque limité à un refus de toute représentation, quand il aurait été possible de renouer avec l’histoire du mouvement ouvrier pour y trouver des réponses sur comment s’auto-représenter et s’auto-organiser à travers des organismes de lutte qui auraient été capables de donner confiance aux travailleurs, et de donner forme non seulement à un mouvement d’opposition mais également à une perspective de contre-pouvoir. De ce point de vue je pense que le mouvement des Gilets jaunes peut anticiper une recomposition du mouvement ouvrier à laquelle personne ne s’attendait et qui n’est pas exempte de contradictions. Dans ce cadre, mon souci était de voir comment essayer d’appuyer ce processus du point de vue de son programme et de son idéologie.

RP : A la lecture de ton livre on comprend qu’il ne s’agit pas simplement d’une analyse du mouvement mais également d’une démarche politique et militante. Tu consacres d’ailleurs la dernière partie de ton livre à ce que tu appelles les tentatives pour construire un « bloc contre-hégémonique » face à Macron et au capitalisme néolibéral, et dans laquelle tu entres notamment en discussion avec La France insoumise, mais aussi avec l’extrême gauche (NPA et LO). Ton livre s’achève juste après les résultats des européennes. Depuis, on assiste à tout un débat qui traverse la gauche de la gauche, qui secoue particulièrement LFI mais qui n’est pas étranger aux débats qui existent au sein de la gauche anticapitaliste. Comment tu te situes dans tout ça ?

JC : La perspective depuis laquelle je travaille est celle d’une volonté de fusionner le marxisme révolutionnaire, c’est-à-dire, pour moi, le trotskysme, entendu à la fois comme perspective théorique et comme stratégie politique, et le mouvement réel de la lutte des classes, avec toutes ses contradictions mais aussi ses vitalités et ses potentialités. Partant de là, la discussion sur les perspectives pour construire ce que j’appelle un bloc contre-hégémonique, ou une alliance ouvrière et populaire, aujourd’hui en France qui soit capable de vaincre Macron et l’Etat capitaliste, me semble une discussion centrale et urgente, et c’est pourquoi j’y accorde une place importante dans mon livre. Je discute en particulier avec la logique populiste car c’est l’une des principales tentatives de construire un bloc alternatif aujourd’hui à la gauche de la gauche, et j’essaie de montrer en quoi, au-delà de son abandon total de la classe ouvrière, cette tentative témoigne en dernière instance d’une vision purement électoraliste, sans compter qu’elle ne semble pas porter ses fruits, si l’on en juge les résultats obtenus par LFI.

Que je me fasse bien comprendre : je ne défends pas une stratégie anti-électorale. D’ailleurs, le Courant communiste révolutionnaire (CCR) du NPA au sein duquel je milite a été l’un des rares courants à assumer un appel au vote clair et explicite à la candidature portée par Lutte ouvrière et ce quand bien même il pouvait être difficile de tenir une telle position et que l’on se retrouvait en désaccord avec plusieurs figures des Gilets jaunes, comme Jérôme Rodrigues, qui défendaient davantage la position « tout sauf Macron ». Nous avons pour notre part défendu, via Révolution Permanente notamment, l’idée que le vote LO, malgré nos divergences avec cette organisation, était la seule manière de défendre un vote de classe, une voix internationaliste et révolutionnaire aux élections. Le problème que je vois aujourd’hui dans le débat tel qu’il s’est ouvert à gauche c’est qu’il revient à réduire la question à une question institutionnelle. Plus encore après le soulèvement des Gilets jaunes, penser de cette manière est un recul important. Olivier Besancenot a regretté que l’on n’arrive pas à penser autre chose qu’aux élections, pour ma part j’irais même plus loin en disant que ce qu’il faut c’est arrêter de penser seulement le terrain institutionnel. Evidemment que les questions de recomposition politique sont importantes, mais comme l’a montré le mouvement actuel, l’issue sera d’abord une issue anti-institutionnelle.

Cette vision selon laquelle il existe des mouvements sociaux et que ce qu’il manquerait c’est une traduction politique et organisationnelle me semble erronée. C’est la logique qui prévalait depuis le mitterrandisme, la gauche plurielle, jusqu’à ce que l’on pourrait appeler la crise terminale de la gauche d’Épinay symbolisée par la présidence Hollande. La question n’est pas de revenir à ce qu’était cette gauche institutionnelle, ni même de la reformuler avec une rhétorique plus à gauche, mais plutôt, selon moi, de voir comment donner à la spontanéité des Gilets jaunes des perspectives d’organisation propre, d’auto-organisation, indépendante de l’Etat et donc anti-institutionnelle, prolongeant et conduisant à un niveau supérieur ce qui a été la grande nouveauté du soulèvement des Gilets jaunes, à savoir la tendance à l’union entre le social et le politique, dont la principale revendication était le départ de Macron. C’est ce type de perspectives qui peuvent permettre de structurer un bloc contre-hégémonique, et d’ailleurs, c’est ce que montre l’histoire du mouvement de la lutte des classes et les expériences révolutionnaires.

En définitive, donc, je dirais que le principal problème de la gauche c’est qu’elle reste prisonnière d’une conception très institutionnelle, bien qu’il existe ensuite des nuances qui consistent à penser une opposition à Macron, mais limitée au cadre de l’État impérialiste français et de la démocratie bourgeoise. Pour ma part, je soutiens au contraire que le mouvement des Gilets jaunes est une sonnette d’alarme pour toutes celles et ceux qui ont pensé, à tort, qu’il existait une séparation entre le social et le politique et pour qui toute politique alternative se penserait essentiellement à partir d’un terrain électoral ou institutionnel.

Propos recueillis par Marina Garrisi

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