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Le Parti républicain confie son projet de réforme de la police à son seul Sénateur noir

Tim Scott, seul Sénateur noir du Parti républicain, est aujourd’hui à la tête de leur projet de réforme de la police, pour contrer le projet de réforme du Parti démocrate. Ces tentatives d’apaisement des tensions seront-elles suffisantes pour coopter un mouvement qui aspire désormais à bien plus que des réformes ?

jeudi 11 juin

Crédit photo : Shealah Craighead/White House

Cette semaine, le Parti démocrate a dévoilé son projet de réforme de la police, dans une Amérique balayée par un vent de colère sans précédent contre les violences policières suite au meurtre de George Floyd. Il y est question, entre autres, d’interdire les techniques d’interpellations dangereuses, de rendre obligatoire l’utilisation de caméras portées par les policiers, et de “mieux” former les policiers via des programmes d’anti-racisme et de résolution de conflits.

Problème : nombre de ces réformes, présentées comme transformatives, étaient déjà appliquées dans de nombreuses villes aux États-Unis, sans pour autant réduire de manière significative les violences policières dans la pratique. En 2014, lorsque Eric Garner, un homme noir de 44 ans, meurt étouffé par la prise d’étranglement d’un policier à New York, cette technique était déjà interdite dans la ville depuis 1993. À Minneapolis, la technique du genou sur le cou n’est en principe autorisée qu’en dernier recours, pour interpeller des individus violents, ce que n’était pas George Floyd.

Tim Scott, le choix calculé des Républicains

Pour son propre projet de réforme, le Parti républicain a choisi Tim Scott, Sénateur de Caroline du Nord, et unique Sénateur noir du parti. Mitch McConnell, le chef de file de la majorité républicaine au Sénat américain, a déclaré devant la presse : “Je pense que la meilleure façon pour les républicains au Sénat d’aller de l’avant est d’écouter l’un des nôtres, qui a eu ces expériences”. Tim Scott est certes conservateur, mais, fait notable, c’est un partisan de longue date des réformes dans la police, et il a témoigné des nombreux contrôles au faciès qu’il a pu subir en tant qu’homme noir aux États-Unis.

C’est un tournant pour le Parti Républicain, qui jusqu’à présent voyait d’un mauvais œil les projets de législation nationale sur le maintien de l’ordre, d’autant plus que la grande majorité des policiers soutiennent Donald Trump, qui le leur rend bien. Pendant sa campagne, le président avait en effet mis un point d’honneur à rencontrer les syndicats policiers, avait affirmé qu’il instaurerait la peine de mort pour les personnes ayant tué un policier, et avait plus penché du côté du slogan “Blue Lives Matter” que du côté “Black Lives Matter”, soit un soutien explicite aux forces de l’ordre dont on dénonçait déjà la violence et le racisme face aux militants anti-racistes.

Si le Parti républicain peut difficilement rester les bras croisés face à un mouvement populaire sans précédent, et à l’aube d’une campagne présidentielle qui mettra en jeu leur pouvoir, il est encore partagé. Le projet de Tim Scott prévoit, entre autres, le signalement systématique par l’administration policière des blessures causées par un policier, le port obligatoire des caméras et des formations à la résolution de conflit.

Quand on lui demande si son projet inclut l’interdiction des prises d’étranglement, ou encore une meilleure traçabilité des violences policières au niveau national, Tim Scott répond qu’un tel projet aurait “peu de chance d’aboutir”. En somme, le projet du Parti républicain est encore plus minimal que celui du Parti démocrate, et pourtant, Trump pourrait bien être en train de préparer ses propres propositions, qui seront sans doute encore plus droitières, à l’image d’une grande partie du Parti républicain. “Tout ce qui pourrait refléter et signifier aux forces de l’ordre américaines qu’elles font mal leur travail ou qu’elles sont, quelque part, toujours en tort, comme essayent de l’affirmer les démocrates, est inacceptable, et je m’y opposerais" a ainsi déclaré Jim Inhofe, Sénateur républicain de l’Oklahoma.

Une chose est sûre : le mouvement dans la rue a pris une telle ampleur que ni les Démocrates, ni les Républicains ne peuvent se contenter de l’ignorer, et, dans les deux cas, ils tentent de capitaliser dessus à leur manière. Le choix d’un Sénateur noir conscient des questions de violences policières est évidemment un choix calculé de la part du Parti républicain, qui ne peut pas se permettre de tout miser sur Trump à un moment où il est si décrié. Mais à l’heure où tout un pan du mouvement s’est radicalisé, ces tentatives de cooptation semblent bien dérisoires.

Les réformes ne suffisent plus

Chez les Démocrates comme chez les Républicains, ces projets de “réforme” de la police impliquent en réalité une augmentation non-négligeable de son budget. Paradoxalement, leur réponse aux violences policières endémiques est d’investir davantage dans la police. Que ce soit les programmes pour que la police soit mieux formée, les caméras, ou même les poursuites judiciaires contre les “brebis galeuses”, toutes ces pseudo-solutions nécessitent une augmentation du budget de la police, déjà astronomique aux États-Unis.

Les Démocrates comme les Républicains sont tous deux des partis capitalistes, enracinés dans l’État qui utilise la police comme structure étatique répressive pour maintenir un système inégalitaire. Aucun des deux n’a donc intérêt à affaiblir la capacité de l’État à réprimer les personnes racisées, les travailleurs et les pauvres, dans le but de contenir les effets de la misère et des inégalités engendrées par le capitalisme, et ce d’autant plus à la veille d’une crise économique majeure.

Rien à voir avec les revendications d’un mouvement de plus en plus radical, au sein duquel le mot d’ordre de “définancement”, voire d’”abolition” de la police prennent une ampleur grandissante. Aujourd’hui, ’de nombreux obstacles institutionnels et politiques s’opposent à la possibilité même de mettre en question la police dans sa forme actuelle.
Les centaines de milliers de manifestants dans les rues des États-Unis réclament la fin de l’arbitraire policier, le désarmement de la police, son définancement au profit de services sociaux, de soutien aux associations dans les quartiers populaires etc... Ces aspirations correspondent à un désir profond d’en finir avec les violences policières et le racisme d’Etat, et d’aller vers une société auto-organisée, capable de prendre en charge ses propres problématiques, sans en passer par un corps extérieur et hostile. Aujourd’hui, la question est de savoir si les tentatives des Démocrates et des Républicains de calmer le jeu en leur accordant des concessions pourront aboutir, quand les revendications des manifestants dépassent autant les propositions de loi.

Comme nous l’écrivions sur la prétendue “abolition de la police” par la ville de Minneapolis, “ces projets de réformes qui ont déjà montré leur échec sous Obama, ne peuvent résoudre le problème de la police, qui est structurellement lié au fonctionnement d’une société inégalitaire. Dès lors, la question de l’abolition de la police ne peut s’articuler que dans le cadre d’une remise en question du système dans son ensemble. Un enjeu qui interroge très profondément le mouvement actuel aux Etats-Unis, qui reste pour le moment centré sur le terrain du racisme d’État et de la violence policière sans poser ouvertement la question du système dans lequel ceux-ci s’inscrivent. C’est pourtant en faisant ce lien entre racisme et capitalisme que, de Malcolm X aux Black Panthers Party, les militants anti-racistes et révolutionnaires des années 1960 ont écrit des pages parmi les plus importantes de la lutte contre le racisme aux États-Unis. À l’époque, Fred Hampton ou Angela Davis aimaient à rappeler le caractère indissociable du capitalisme et du racisme et étaient conscients que seule une stratégie révolutionnaire permettrait de mettre fin au racisme. La dissolution de la police, objectif aussi sensé qu’essentiel, ne peut de même être posée que dans le cadre d’un projet révolutionnaire.”




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