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Politique

Edito

Macronisme : Réhabiliter les directions syndicales pour contenir les futures explosions sociales ? 

Lors de l’interview présidentielle du 14 Juillet 2020, Emmanuel Macron, a annoncé ne pas changer de cap et donc de programme politique néolibéral, mais il le dit lui-même il compte prendre un autre « chemin » en passant dit-il par « davantage de dialogue social ». Voilà donc en quelques mots la nouvelle recette de Macron, mais est-elle réellement aux antipodes de la politique Jupitérienne de la première moitié de son quinquennat ?

jeudi 16 juillet

Crédit Photo : Anne Christine Poujoulat / Afp

Après l’échec de l’Acte 2 voici le « Nouveau chemin »

 
À la rentrée 2019 après plusieurs mois d’une intensité rare sous la 5ème République avec l’émergence soudaine du mouvement des gilets jaunes, Macron avait promis l’Acte 2 du quinquennat reprenant le verbiage des journées de mobilisation des Gilets Jaunes, afin de définir le cap qu’il prendrait pour la suite, à savoir moins de petites phrases remplis de mépris de classe et plus de dialogue avec les corps intermédiaires, les maires, ou encore les syndicats. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’Acte 2 n’a en réalité jamais vu le jour, entre les conclusions du grand débat qui n’ont donné aucune amélioration sur les deux thèmes forts à savoir la justice sociale et la justice fiscale. Pire encore avec une contre-offensive importante contre les masses populaires et précaires du pays, avec la réforme de l’assurance-chômage et la réforme de retraites, Macron a montré qu’il n’entendait pas faire un pas sur la gauche, ni même en direction des corps intermédiaires. Quand bien même il a joué la carte d’un discours de dialogue social, avec « l’homme de dialogue » Jean-Paul Delevoye et les « 18 mois de concertation » sur les retraites.
 
Une partie importante de la bourgeoisie et du patronat, lui ont reproché cette attitude hostile vis-à-vis des directions syndicales et encore plus avec les centrales dites réformistes comme la CFDT et l’UNSA. Juan Chingo, auteur du livre sur le mouvement des gilets jaunes, Gilets jaunes : le soulèvement. Lorsque le trône a vacillé cite l’ancien bras droit de Nicolas Sarkozy aux questions sociales à savoir Raymond Soubie, qui déclara au début du quinquennat « En matière sociale, les moments les plus difficiles sont rarement ceux que l’on prévoit. Si un conflit profond éclatait demain et que l’Etat avait pour seuls interlocuteurs des syndicats affaiblis, sens prise sur les événements, ce serait pour lui la situation la plus dangereuse. ». La suite on la connaît, avec l’irruption spontané des Gilets jaunes, dont la particularité a été l’hostilité aux partis politiques et aux directions syndicales, et cela un an après cette déclaration de Raymond Soubie. Il n’est d’ailleurs pas anodin dans cette période de changement de tactique d’observer que Raymond Soubie est l’un des parrains en politique de Jean Castex.
 
Encore très récemment avec la réforme des retraites, Emmanuel Macron s’est posé en Général de guerre de son gouvernement prêt à faire face à la grève reconductible, allant jusqu’à rompre le dialogue avec la CFDT et l’UNSA en ajoutant la mesure sur « l’âge pivot » alors que les deux centrales soutenaient peu ou prou la réforme par point, et même à utiliser le 49.3. L’intensité inédite de cette grève qui aura duré presque 60 jours dans les transports publics, supérieure aux grèves de 1995 et 1986, avec des secteurs nouveaux comme les avocats, Radio France ou encore l’Opéra de Paris, a mis en colère une partie de la classe dominante, ne comprenant pas à quoi jouait Macron, pourtant marqué au fer rouge par le mouvement des gilets jaunes. Certains éditorialistes expliquaient même sur les plateaux que « deux ans de quinquennat Macron, c’est les gilets jaunes et la grève la plus longue de l’histoire de la 5ème République ». L’acte 2 avec le dialogue social au centre, promis par Macron quelques mois auparavant n’a en réalité jamais vu le jour.
 
La crise sanitaire étant passée par là et la crise économique s’intensifiant jour après jour, avec la possibilité de plus en plus forte d’une explosion sociale importante, autour des fermetures d’usines et des licenciements de masse, il dit maintenant vouloir prendre le chemin que lui-même a ignoré depuis le début à savoir celui du « dialogue social » sinon, en réalité, celui d’une cooptation encore plus forte de la bureaucratie syndicale pour qu’elle joue ainsi le véritable rôle de contention sociale qui est le sien depuis des décennies.
 

La collaboration de classe pour atomiser la classe ouvrière

 
Nous l’avons vu dans cette allocution présidentielle, Macron n’a nullement l’intention de changer sa politique. Il a d’ailleurs assumé ouvertement qu’il y aura des licenciements et un chômage de masse qui va frapper de plein fouet les travailleurs et la jeunesse. Pourtant c’est un Emmanuel Macron qui est déjà dans le costume du futur candidat à sa réélection en 2022, et qui se doit de changer de méthode pour se laisser des chances d’être réélu. Il essaye de se débarrasser dans le temps qu’il lui reste de sa casquette de président qui met le pays à feu et à sang. Car il est clair aujourd’hui que s’il reste le candidat en tête des sondages pour 2022, il n’arrive guère à se débarrasser d’un bilan catastrophique, entre gilets jaunes, réformes des retraites, gestion catastrophique de la crise du Covid 19. Et la situation ne va pas en s’améliorant, bien au contraire, avec l’émergence à peine après le déconfinement décrété d’une mobilisation contre le racisme et les violences policières notamment dans la jeunesse.
 
Vous l’avez compris, malgré les sourires et les mea-culpa de façade, Macron a face à lui une bombe à retardement capable d’exploser dans les prochaines semaines ou mois. Pourtant il sait que ses chances et son électorat est à droite et au centre droit, tout en essayant de faire quelques pirouettes au centre gauche sur les questions d’écologie et essayer ainsi de regagner un tant soit peu une partie de sa base électorale qu’il a perdu au profit d’EELV. Pour garder cet électorat, il veut pouvoir avancer ses reformes néo-libérales, tout en maintenant le couvercle sur la bombe à retardement.
 
Quel meilleur « couvercle » que celui de la bureaucratie syndicale pour accompagner ces réformes. C’est justement pour éviter d’une part, une base plus large qu’en 2019 et de plus en plus radicalisée comme nous avons pu le voir durant la réforme des retraites, notamment durant la trêve hivernale souhaitée par le gouvernement et certaines centrales syndicales et mis en échec par un secteur ultra combatif des transports porté par la coordination RATP-SNCF. On se rappellera notamment de l’envahissement par ces derniers le 8 Janvier des locaux de la CFDT pour dénoncer la « négociation du poids des chaines » par Laurent Berger. Ce dernier ayant été par la suite rapidement soutenu par toute la classe politique et les autres dirigeants syndicaux, comme Yves Verier de FO et Philippe Martinez de la CGT. Cette action avait amenée deux jours plus tard à une action commando de la CGT Energie Paris coupant l’électricité de la CFDT et assenant un courrier se dissociant du soutien de Martinez – au nom de la CGT - à Berger, contre les grévistes de la Coordination RATP-SNCF. 
 
Mais pire encore, le gouvernement et les classes dominantes craignent un cocktail rassemblant les différents fronts connus depuis 2016, entre la jeunesse et les secteurs forts du privé qui se sont mobilisés en 2016, les gilets jaunes en 2018 et la fonction publique durant la dernière séquence, avec des directions syndicales complètement affaiblies par le peu de « grain à moudre » durant les trois dernières années du quinquennat Macron. Comme avait dit Raymond Soubie « des syndicats affaiblis, sans prises sur les événements, ce serait pour lui la situation la plus dangereuse ». La nomination de Jean Castex montre en tout cas que cette fois-ci face à la possibilité d’une explosion sociale sans précédent en France, le gouvernement n’aura peut-être pas d’autres choix que d’appliquer les méthodes d’une plus grande collaboration de classe pour atomiser le mouvement ouvrier.
 

Après l’ex-patronne de la CFDT, Castex lorgne sur l’ex-patron de FO

 
Le nouveau chemin voulu par Macron, nous en avons eu une démonstration très récemment avec la signature du Ségur contre le personnel de Santé furieux de cette signature de « la régression sociale ». Une régression sociale dénoncée largement par des collectifs comme le collectif Inter-Urgences et la base des soignants, voyant là une mascarade orchestrée par le gouvernement à la sortie de la crise, accompagnée par des syndicats pourtant minoritaires dans la Santé. Le rôle de Nicole Notat en n’est sûrement pas pour rien dans cette signature. En effet l’ex-patronne de la CFDT s’est faite connaître durant les grandes grèves de 1995, par sa volonté de soutenir la réforme de la sécurité sociale voulue par le gouvernement d’Alain Juppé.
 
Cette mise en scène de la signature du Ségur, marque une volonté de Macron d’apparaître davantage comme un Président du dialogue social et du « compromis ». Pourtant les compromis n’existent guère en réalité, les syndicats réformistes ont signé pour tenter de retrouver une légitimité après trois ans de famine. Le rôle de Force Ouvrière dans la période dénote avec les dernières séquences. Dans les derniers mouvements depuis 1995 on a connu une centrale Force Ouvrière qui paraissait plus combative dans le discours, notamment après s’être faite exclure, dans le jeu des chaises musicales du « paritarisme », de cette cogestion entre syndicat et patronat de portefeuilles importants, comme la Sécurité sociale ou l’Unedic, qui avant de passer aux mains de la CFDT étaient dirigée par Force Ouvrière.
 
Beaucoup font l’erreur de confondre souvent FO et la CGT, pourtant cette première créée en 1947 était la centrale réformiste par excellence. 1995, et la poignée de main entre Blondel et Viannet marquait la première unité entre CGT et FO depuis la création de cette dernière. Unité réitérée ensuite, même si ces dernières années ont montré toute la difficulté de l’équilibre qu’essaie de tenir la centrale, à la fois entre la ligne CFDT et la ligne CGT, et à la fois pour faire la synthèse des positions très différentes de ses propres fédérations ou Unions Départementales. Comme les récentes crises au sommet de l’appareil FO l’ont montré, tous ses adhérents ne sont pas prêts à accepter une ligne de collaboration franche type CFDT. De plus, le grand public ne le sait peut-être pas non plus, mais Jean Claude Mailly, l’ancien patron de Force Ouvrière, qui avait acclamé la nomination de Macron en 2017, est devenu à la fin de son mandat, membre du cabinet de conseil de Raymond Soubie. Le Canard Enchainé vient tout juste de sortir un article titrant « Castex veut débaucher Mailly », expliquant qu’après Nicole Notat, « Jean Castex a prévenu son grand ami Jean Claude (Mailly) qu’il comptait sur lui ».
 
Ce qui se passe au plus haut sommet de l’Etat va devoir être dénoncé et combattu farouchement par l’ensemble du mouvement ouvrier attaché à une vision de syndicalisme lutte de classe et à la nécessité de récupérer l’outil syndical des mains de cette bureaucratie.
 

Que vont faire les syndicats les plus combatifs dans la prochaine période ?

 
 
Pour l’heure si seuls les syndicats dits « réformistes » sont parties prenantes de cette stratégie, les syndicats les plus combatifs comme la CGT ou encore Solidaires, même s’ils ont refusé de signer et ont appelé à la manifestation dans la santé le 14 Juillet, ne démontrent pas encore une détermination à préparer réellement l’affrontement. Sous prétexte de ne pas faire le jeu de « la chaise vide », les syndicats n’ont pas déserté totalement les négociations. Pourtant rien dans les déclarations du gouvernement ou encore d’Emmanuel Macron, ne pouvait donner l’illusion d’accords en faveur des travailleurs de la santé. Fait même des plus rares l’Union syndicale Solidaires, qui avait quitté les négociations du Ségur de la santé début juin, s’est ensuite rendue à Matignon à la demande de Jean Castex, pour « interroger le premier ministre sur la politique que son gouvernement entend mener. ». Même si la centrale syndicale se couvre sous la fameuse formule creuse de « faire entendre nos revendications », comme si une discussion autour d’un café avec un 1er Ministre de droite allait permettre la moindre inflexion, il est incohérent d’une part d’expliquer que « c’est dans la rue que cela se passe » et de l’autre côté d’aller quand même jeter un œil ou deux à Matignon. Dans tous les cas, de nombreux militants syndicaux de Sud-Solidaires ont montré rapidement leur mécontentement de voir la centrale souvent qualifiée de « plus rouge que rouge » aller à Matignon pour « interroger » le premier ministre.
 
On voit également de plus en plus de militants syndicaux réprimés très sévèrement, sans que les directions syndicales ne se donnent réellement la tâche d’organiser un vrai plan de bataille pour défendre les militants. D’ailleurs, en même temps que les directions syndicales allaient négocier avec le gouvernement, la répression s’abat sur le personnel soignant qui dénonce la gestion catastrophique de la crise sanitaire, à l’image des aides-soignantes de l’EHPAD Emile Gérard à Livry-Gargan dans le 93.Pourtant, la période se prête à autre chose que des négociations à froid et des manifestations divisées entre elles. La crise sanitaire a révélé aux yeux de tous la centralité des travailleurs et des travailleuses, de ceux qui font tourner le monde. Le regain de confiance et de légitimité de certains secteurs s’est exprimé par des revendications offensives comme dans la santé ou la grande distribution (pour des hausses de salaires, des moyens, des primes...), ou défensives comme dans l’industrie (contre les menaces de suppressions d’emplois ou baisses de salaires). Au lieu d’unifier ces différents secteurs dans un plan de bataille cohérent, la direction de la CGT n’a pas joué son rôle de Confédération, mais a divisé les mobilisations de ses propres fédérations en proposant des dates séparées pour la santé d’un côté, l’aéronautique de l’autre, le commerce, et ainsi de suite. Et la rentrée n’annonce pour l’instant pas mieux, avec la proposition du 17 septembre, c’est-à-dire le retour des journées d’actions isolées.
 
Si le tableau semble noir du côté des directions syndicales, nous avons connu avec l’émergence des gilets jaunes la transmission d’une combativité nouvelle, que nous avions qualifié par exemple de « gilet-jaunisation » du mouvement ouvrier au moment de la journée de grève historique à la RATP le 13 Septembre 2019, ou encore avec le droit de retrait important à la SNCF, suivi directement derrière par une grève sauvage au technicentre de Chatillon. Mais beaucoup d’indicateurs, comme l’émergence de nouveaux collectifs en dehors des organisations syndicales, dans la santé, l’éducation nationale ou encore les transports publics avec la Coordination RATP-SNCF, qui ont joué réellement les troubles fêtes dans les dernières séquences de la lutte de classes, ont montré la différence entre des directions syndicales ne donnant aucune perspective de lutte et une base militante radicalisée. Une base radicalisée qui s’est également manifestée durant la première phase du confinement, avec des débrayages importants portés par des militants syndicaux de base comme dans des secteurs de la métallurgie. 
 
Cependant on ne peut lutter en ignorant la politique d’accompagnement des directions syndicales à l’égard du gouvernement dans son envie de faire avancer les contre-réformes. Il en va de la survie de notre classe, ceci est une affaire des plus sérieuses. Même si Macron, et plusieurs décennies de stratégie de la défaite autour de journées de grève saute-mouton, ont fragilisé le rôle des directions syndicales qui avaient le monopole pour décréter le début et la fin des grèves, on ne pourra jamais arracher de véritables victoires si les revendications et les aspirations de la base sont entravées par l’accompagnement de la régression sociale. On a vu pendant la grève contre la réforme des retraites l’énergie incroyable qu’il a fallu dépenser pour combattre la bureaucratie syndicale, ses trêves, ses journées d’actions de plus en plus lointaines. Ne nous y trompons pas, si pour une petite partie consciente de ceux qui luttent, le jeu malsain des directions syndicales est connue et dénoncée, pour une grande majorité des travailleurs en lutte les négociations catégorielles de miettes et les discours fatalistes font reprendre le travail et finissent par tuer la grève.

Cette collaboration de classe, si nous la laissons s’opérer sous nos yeux sans la combattre, ne peut amener qu’à un rejet des syndicats en tant qu’outils, à de l’anti-syndicalisme et à du désespoir pour les militants les plus engagés et la base des travailleurs et travailleuses. Il est plus que nécessaire que les masses ouvrières se réapproprient leurs syndicats comme des outils à même de défendre leurs intérêts. Pour ce faire, la lutte contre la politique des directions syndicales bureaucratiques et qui passent plus de temps dans les salons de l’Elysée que sur le terrain devient une question fondamentale. Les militants de terrain et l’ensemble des travailleurs et travailleuses doivent prendre à bras le corps la tâche de débarrasser les syndicats de ces usurpateurs et de proposer un véritable plan de bataille contre les licenciements et l’ensemble des attaques contre le monde du travail, la jeunesse et les classes populaires que patronat et gouvernement commencent d’ores et déjà à mettre en place.
 
Comme le dit l’éditorialiste du Figaro Yves Threard « la situation économique à la rentrée va être apocalyptique » et c’est justement pour lutter contre cette apocalypse que nous devons nous préparer, comme l’on se prépare à la guerre. Une guerre de classe contre les licenciements, la régression sociale, pour l’émancipation des exploités et des opprimés. Elle ne pourra se faire qu’avec une base ouvrière déterminée et des syndicats forts prêts à développer la plus large auto-organisation, à prendre à bras le corps des problématiques telles que le racisme et les violences policières qui touchent à la partie la plus opprimée de notre classe et à poser une question trop longtemps écartée, à savoir celle de la lutte pour une transformation sociale radicale et non pour obtenir comme disait Trotsky « quelques miettes que la bourgeoisie veut bien leur laisser ».




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