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Pour les salariés de Bombardier : « Les cadres ont le droit à du télétravail et nous on a le droit de crever »

Avec l'amplification de l'épidémie et les premières déclarations de Macron sur la fermeture des lieux publics non essentiels, une colère s'est exprimée dans plusieurs usines qui continuaient de tourner malgré le risque sanitaire. Chez Bombardier -constructeur ferroviaire- les salariés ont fait pression sur leurs patrons et obtenu l'arrêt de la production. Interview de Karim Khatabi, délégué SUD dans l’usine.

mardi 17 mars

Crédit photo : AFP/FRANCOIS LO PRESTI

Révolution Permanente : Est-ce que vous pourriez revenir sur la situation à Bombardier ? La succession des événements depuis le début de l’épidémie ?

Karim Khatabi : On a eu une réunion quand on a appris qu’une épidémie s’était déclarée en France. Il y a eu une demande de CSE extraordinaire vendredi. On y a exposé cinq points et on a écrit un courrier [cf. plus bas] en demandant des mesures : d’abord la prise de température des salariés, pour qu’ils puissent eux-mêmes contrôler ; mais aussi le respect d’une distance de un mètre entre nous ; la possibilité du lavage des mains alors que des fois on a même pas de savons - on a demandé une solution hydroalcoolique, mais ça leur coûte trop cher - enfin on a demandé le nettoyage des ateliers. En effet, on est tombés sur des études avec des chercheurs qui expliquaient que les chambres étaient elles aussi contaminées par le virus quand les personnes sont contaminées. Dans cette réunion on n’a pas eu de réponse. Quand on insistait c’était « Ah j’ai pas de réponse » et si on insistait un peu trop, en particulier sur la question des ateliers, c’était un non catégorique ou bien « Je vais revenir vers vous ». La direction avait reconnu ne pas pouvoir respecter la distance de un mètre, une mesure barrière.

Samedi il y a eu la déclaration du premier ministre qui a commencé à faire fermer tous les lieux « non-essentiels ». Du coup dimanche on s’est tous réunis entre nous, au téléphone, on a vu avec les délégués Sud, et on a préparé ce courrier qui demandait à la direction de prendre des mesures, de mettre en place le chômage partiel, pour préserver la santé des employés, comme le veut l’article L4121-1 du Code du travail.

On a été assez surpris que leur réponse soit positive. De fait, on a fait le courrier pour ouvrir un certain dialogue et si jamais c’était négatif c’était l’affrontement par la procédure « Danger Grave Imminent ». Il s’agit d’une procédure qui permet d’imposer l’arrêt de la production et que les délégués du personnel peuvent enclencher quand il y a un risque pour les salariés d’atteinte à la santé ou même à la vie. On a été très surpris de la réponse positive.

RP : Quel était l’état d’esprit par rapport à la volonté initiale de Bombardier de maintenir la production ? Comment votre initiative a été reçue par les travailleurs de l’usine ?

KK : Les salariés étaient en colère, il y a eu beaucoup d’incompréhension sur le fait que l’entreprise fixait des règles impossibles à respecter ou contradictoires, en disant « ne vous serrez pas la main » tout en ne permettant pas de respecter les un mètres de distance. Les salariés ont fait remonter cette problématique. La cantine aussi était ouverte, avec des gens qui pouvaient se servir dans les plats comme bon leur semble avec les mêmes couverts. Il y avait plein d’incohérences et les gens ne comprenaient pas.

Et puis c’est une forme de lutte des classes, avec un traitement différent selon les catégories socio professionnelles. « Les cadres ont le droit à du télétravail quand nous on a juste le droit de crever. » : voilà les réactions qu’on a eu de plusieurs salariés ! Du coup notre lettre a eu un écho important Ça fait longtemps que j’essaie de faire venir les salariés sur la page Facebook de Sud Bombardier pour qu’on puisse communiquer et échanger, et j’ai été surpris de voir le nombre de partages très élevés de notre lettre. On a eu des messages de soutiens, des gens nous disaient qu’on avait raison.

RP : On voit émerger des réactions sur les réseaux sociaux, beaucoup de dénonciations des conditions de travail bien en deçà des mesures de sécurité minimale. Est-ce que vous avez l’impression que cette épidémie a réveillé les salariés ?

KK : Oui, une minorité nous a parlé de l’aspect financier, mais la grande majorité des autres disait « je m’en fous de l’aspect financier je veux juste rester en vie ». Oui, ce que vous dites est vrai, je pense que c’est tellement choquant que les gens commencent à prendre conscience que leur santé n’a pas de prix, que l’argent n’achète pas tout, et qu’aujourd’hui aller travailler pour gagner sa vie peut entraîner la contagion des proches. Les gens sont aussi en train de prendre conscience de la dangerosité du virus.

RP : On a aussi l’impression que certains rejettent le fait que les patrons sont plus intéressés par la production que par la santé de ses ouvriers...

KK : Oui je pense aussi. Et c’est pour ça que je pense que Bombardier a pris une sage décision, qui pourrait leur être bénéfique pour eux d’un point de vue médiatique… Malgré tout ce qui compte c’est le résultat, c’est qu’on n’ait plus à travailler. Nous sommes protégés maintenant.




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